Quand la littérature fait savoir / « join the conversation »

30/01/2013 — Enjeux contemporains de la littérature, 6ème édition


« Les mots disposent, en pays autonome, d’une puissance politique qui leur permet de dire une vérité qui s’écrit sans majuscule » [1]

« où l’on était à soi » [2]



Quand la littérature fait savoir

Pas d’hésitation à compléter la première citation en exergue qui salue dans la présentation des Enjeux contemporains de la littérature, version sixième, la mémoire de Jean Bollack par la conclusion de son Avant-propos au magistral : L’écrit, Une poétique dans l’œuvre de Celan :

« Une recherche du vrai, aussi franchement partisane, exige de ses interprètes une forme d’identification. En un premier temps, la lecture prend comme toujours le parti des partis déjà pris. Cette position ne peut être que transitoire. Ce sera toujours le poète qui parle et à lui-même. Sinon, ce serait encore le lecteur, et pas lui. L’auteur est bien un autre, s’il a parlé pour lui seul et en son nom, créant les “noms” qui disent vrai contre les langues que l’on parle. L’on ne peut pas s’empêcher à la fin, quand l’immense travail de clarification n’est pas achevé - il ne l’est jamais- même si le terme que lui assure la recherche du sens n’est pas dogmatiquement déclaré interminable -, de passer du texte indéfiniment repris à ce que l’objet virtuellement élucidé nous dit. Cette distance nous appartient. Une autre réflexion tout aussi critique, mais instruite, revendiquera le droit de se situer librement elle aussi, sans plus avoir à se réclamer de ce qui n’est pas dit dans les textes » [3].

Rappelons l’autre exergue des Enjeux :

« Shakespeare acquit dans Plutarque plus de notions historiques essentielles que la plupart des gens ne sauraient le faire avec tout le British Museum » [4] pour signifier la thématique 2013 : « Quand la littérature fait savoir. » D’où l’argument :

« La littérature sans doute ne se résume pas au divertissement gratuit, ni ne s’abandonne aux seuls vertiges de l’imaginaire. Elle a quelque chose à voir avec la connaissance, qu’elle interroge et déploie, qu’elle suspecte parfois. Elle est un autre mode de l’expérience et du savoir ; un autre régime d’information.
Que se passe-t-il quand la littérature fait savoir ? (et comment le fait-elle, selon quelles formes et quelles pratiques ?) »

Dans sa forme propre, cette lettre, à sa place, au niveau qui est le sien s’inscrit pleinement dans cette manière de voir, et dès avant que cette forme de festival n’apparaisse et se développe. Au surplus et de manière qui ne laisse pas de m’étonner, je m’inscrirai cette année dans la liste des modérateurs [5] pour rencontrer deux poètes et « pays » sans que cela ait été, de ma part en tous cas, prémédité. Converser avec Lucien Suel [6] et Ivar Ch’Vavar [7] dans ce cadre, c’est convoquer toute une manière de penser et de faire littérature à partir d’un territoire de vie et de langue, dans leurs nuances et dans leur unité profonde. Mauricette Beaussart et Agénor Mononcle assistent leurs neveux !

Sur l’ensemble des journées, ils ne seront pas moins de 43 écrivains et/ou artistes [8] invités à faire entendre ce qui résonne sous ces intitulés :

Les nouvelles formes de l’essai, Sous le signe du dialogue : à la lisière des arts et des sciences — La littérature d’investigation, Sous le signe de l’enquête : témoignage et fiction documentée — Le non-savoir, Les marges de la raison : vers l’expérience intérieure — La pensée du poème, Vibrations du sens, la connaissance par le verbe — Sens non-sens, Quand la littérature déraisonne — Littérature et science, Les logiques de l’imaginaire — Savoirs sociaux, Quels soucis du monde ? [9]


« join the conversation »

J’avoue que cet énoncé m’enchante : qu’en eussent pensé un Austin, ou un Gregory Bateson ? Indécidiable... En hommage à la « cuicuitude » [10], et en rappel d’un livre de Michel Jullien cité récemment [11] et auquel Jean-Pierre Richard a donné un virtuose exercice d’attention dans son Pêle-mêle, je cite un écho donné à ce dernier livre :

« Comment ne pas lire dans le premier chapitre du recueil, baptisé « Un chant d’oiseau », l’hommage de l’auteur à son collègue le plus aimé – le rossignol ? On sait Richard passionné par les gazouillis, tout comme Giono, ce « grand écouteur d’oiseaux », et capable comme lui de reconnaître n’importe quelle espèce de volatile au cui-cui qu’il profère. C’est donc ça, un critique ? « Une sorte d’accordeur infatigable », comme le dit Richard de son piaf préféré – mais on sent qu’en son âme et conscience c’est bien de lui qu’il parle : « Celui dont la voix, lancée au milieu d’un monde pêle-mêle, y rétablirait ou inventerait le mieux, dans une ivresse quasi poétique, une égalité toujours ouverte, une paix des choses. » [12]

On peut préférer à join the conversation, comme ceux de la revue Conférence, l’adage de Montaigne : "Le plus fructueux et naturel exercice de notre esprit, c’est à mon gré la conférence... La cause de la vérité devrait être la cause commune..." (Essais, III, 8) [13].

On peut aussi, que l’on ait ou non traîné ses guêtres du côté de Rostrenen, songer à Armand Robin, l’« écouteur sublime » [14].

Bref, on l’aura compris, on accorde ici une attention, certes des plus souvent « flottante » [eu égard au flux] à ce qu’une combinatoire de 140 signes peut ouvrir (ou non, c’est selon) d’attention au monde, et plus spécialement à qui aime, se prend aux mots [15], non moins qu’à ceux qui lui en consacrent une infinité, de signes, et sous toutes les formes.

J’ai relevé dans un très récent livre de Gérard Titus-Carmel (toujours plénifiant comme tous ceux publiés, par le vide (les vides en nous) qu’il sait créer, rapprochant toujours ainsi de l’essentiel) une conversation avec lui-même que je copie en guise de salut :

« Je garde par-devers moi le souvenir de la houle que soulève toute la poésie du monde : je lis les épopées, les hymnes et les rhapsodies comme autant de leçons de périr, à quoi elles me condamnent ; je reçois les odes et les élégies dans la reconnaissance du souffle secret qui les emporte, aux ruptures et à la fugue ; j’entends la musique et le rythme qui innervent le poème, hissant cette fragile construction bien au-delà du seul fait esthétique, jusqu’au point le plus avancé où la pensée s’accorde lumineusement avec l’intuition - justement en cet instant qu’on a qualifié d"’irrémédiable" ; je suis sensible à la forme, aux rutilances, à l’émotion (cendres et jérémiades comprises), à la confession, à l’aveu. Cependant je reste toujours attentif aux expériences, aux priapées et aux foucades, car je suis curieux de savoir comment les autres organisent leurs chants dans la perspective de notre mort commune : je garde en effet inapaisée en moi la mémoire de ce que j’ai perdu, c’est dire que j’ai conscience de la durée qui dévale dans mon corps, ainsi que de l’épuisant raclement des mots poussés à leur perte. » (Il a dit tout cela d’une traite depuis l’obscurité où il se tient. Je n’ai pu voir que ses lèvres sèches, ornées de ronces.)  [16]

Vous y joindrez-vous ?

© Ronald Klapka _ 30 janvier 2013

[1Jean Bollack, à qui ces Enjeux sont dédiés, Avant-propos de L’écrit. Une poétique dans l’œuvre de Celan (PUF, 2003).

[2Prenons le parti qu’il sied de conserver à cette citation l’imparfait de la description qu’elle clôt, éblouissante de simplicité, woolfienne vraisemblablement, en ce qu’elle dit le pays autonome (i. e. profond), ce jardin -secret- de la littérature. Elle est due à Marie-Hélène Lafon, L’Annonce, p. 51-2 dans l’édition folio, 2011.

[3 Jean Bollack, L’écrit. Une poétique dans l’œuvre de Celan, PUF, 2003.
Lire cette note, dans un hommage à la lecture insistante.
Jean Bollack avait participé à la 5° édition des Enjeux, dialoguant avec Marielle Macé.

[4T.S. Eliot, « La Tradition et le talent individuel », 1917, in Essais choisis, trad. H. Fluchère (Le Seuil, 1991).

[5Nils C. Ahl — Wolfgang AshoIt — Gisèle Berkman (Rue Descartes n° 65, préface à 4 recueils de Jean-Louis Giovannoni, Littérature & pensée (Lignes 38)) — Yves Boudier (Carré Misère, Consolatio)— Claude Burgelin (Sur Michel de M’Uzan, préface de Autofiction(s), sur Maryline Heck, ) — Jean-Max Colard — Catherine Coquio — Éric Dussert — Isabelle Jarry — Oriane Jeancourt-Galignani — Jean Kaempfer (Tensions toniques de Marie-Hélène Lafon) — Patrick Kéchichian (Saint Paul, Petit éloge du catholicisme) — Ronald Klapka — Philippe Lefait — Alain Nicolas — Antoine Perraud — Pierre Schoentjes — Dominique Viart (la co-direction de la RSH, portrait) — Pierre Vilar.

[6Nous chantâmes Riguingette. L’hymne, en « patois », pour ceux qui seraient chargés de l’exclure de la classe (voir les travaux de Jacques Landrecies), désigne la cape des futurs "hussards noirs de la République" portée avant La Grande Guerre.
Du fondateur de La Moue de veau, de la Station Underground d’Emerveillement Littéraire, de Starscrewer, de l’animateur de Potchük, de l’admirateur de Burroughs (et continuateur : Coupe-carottes), du romancier tardif : Mort d’un jardinier, La patience de Mauricette, Blanche étincelle, parmi quelques autres Jacques Josse a dit le meilleur.

[7Inventeur de la Grande Picardie mentale, du Jardin Ouvrier, des vers justifiés ou arithmonymes, porteur de plus d’une centaine d’hétéronymes, Ivar Ch’Vavar, est de même porteur d’une œuvre considérable, toujours en recherche, que les éditions Flammarion d’une part, les éditions des Vanneaux d’autre part ont porté à la connaissance d’un plus large public.

[8Marianne Alphant (Petite nuit) — Jacques Arnould — Jean-Christophe Bailly (Andenken, Véridiction) — Luc Boltanski (Déluge, À l’instant) — Patrick Boucheron (L’Entretemps) — Frédéric Boyer (Orphée, Sexy Lamb, Roland) — Belinda Cannone (Petit parcours) — Éric Chauvier (Phénoménologie de la dissonance, Anthropologie de l’ordinaire) — Ivar Ch’Vavar (Tombeau de Tarkos, Cadavre grand & Jardin Ouvrier)— Velibor Colic — Didier Daeninckx (Hopala !) — Jérôme David — Patrick Deville — Philippe Di Meo — DOA — Suzanne Doppelt (La plus grande aberration)— Christian Doumet (Grand art avec fausses notes) — Jean-Michel Espitallier — Christian Garcin — Xavier Girard — Alain Hobé (Voïvoda, Lignes 38) — Etienne Klein — Mathieu Larnaudie — Nathalie Léger (L’Exposition) — Hervé Le Tellier — Gérard Macé — Pierre Pachet (Devant ma mère) — Frédéric Pajak — Jean-Luc Parant (La vie vaut la peine d’être visage)— Muriel Pic (sur Jouve, sur Sebald, sur Dolorès Prato, sur Bataille, sur la Bibliothèque) — François Poirié — Cécile Portier — Jacqueline Risset — Jacques Réda — Martin Rueff (avec Eugenio de Signoribus, avec Cesare Pavese, avec Caproni, avec Michel Deguy) — Lydie Salvayre — Lucien Suel (au Jardin Ouvrier) — Michel Vinaver — Éric Vuillard — Heinz Wismann — Hyam Yared — Fabienne Yvert — Hanns Zischler (pour Andenken).

[9Le dépli complet de l’information dans la brochure éditée pour l’occasion.

*

[10Je soupçonne @LucienSuel d’avoir valisé recuicui (RT en langage twitter) et gratitude.

[11Michel Jullien, Les Compagnies tactiles, Verdier, livre dont la lecture aura été amenée par celle du dernier : Esquisse d’un pendu.

[12Cette citation de Didier Jacob, parmi quelques autres à la parution chez Verdier, de Pêle-mêle, de Jean-Pierre Richard en 2010.

[13Revue Conférence (semestrielle), qui en est à son 35° numéro !

[14Voir « Armand Robin, l’écouteur sublime », par Gilles Pressnitzer.

[15Cela donne, aiguille dans la botte de foin, mais on finit par s’y repérer, par exemple de rejoindre la conversation sur l’édition numérique (le design qu’elle appelle), les outils à apprivoiser, les interrogations que l’une et les autres suscitent. On ne sera pas sans remarquer, le rôle de pointeurs que les 140 signes, pas en eux-mêmes, mais en tant qu’intégrés à une « conversation », remplissent, de réflexions vers lesquelles les moteurs de recherche habituels ne conduisent pas aussi efficacement, ou moins évidemment.

[16Gérard Titus-Carmel, Le Huitième pli, dont le sous-titre énonce un "programme" de vie : ou Le travail de beauté, p. 47-8, aux éditions Galilée, 2013. Yves Bonnefoy, en préface, évoque la gomme de Giacometti, qui survient eu deuxième pli. Il souligne aussi :

« En bref, n’y-a-t-il pas, au plus intime du travail de l’artiste autant que celui du penseur, bien autre chose que deux intérêts parallèles — l’un pour la beauté ou ses formes substitutives, l’autre pour la vérité — mais une expérience commune ? Celle-ci un seul grand geste inaugural de l’esprit, une clairvoyance capable aussi bien du beau que du vrai parce qu’à cette profondeur dans l’être au monde ce qui est beau et ce qui est vrai, c’est même espérance ». (12)