« comme paroles blasonnées », les anamorphoses de Suzanne Doppelt

25/04/2012 — Suzanne Doppelt, Jacopo de’ Barbari, Luca Pacioli
avec Jurgis Baltrušaitis, Jean Louis Schefer


mais l’air dès que vient le jour / est plein d’images mobiles / auxquelles l’œil sert de cible ou d’aimant  [1]

« Les retours de l’histoire dans la Science nouvelle (et le livre tout entier n’est-il aussi que la démesure de ces reprises) sont des anamorphoses de l’espèce dans la mémoire du monde civil. » [2]



Suzanne Doppelt, La plus grande aberration  [3]

On désigne sous le nom d’aberration un déplacement apparent des astres dû au mouvement relatif de l’observateur et de ces astres, et dont l’origine se trouve dans la valeur finie de la vitesse de la lumière (Encyclopaedia Universalis).

Philosophe de formation, Suzanne Doppelt est photographe par passion [4]. Et pour cette raison (double et comme inscrite dans son nom) écrit la photographie, la donne — poétiquement — à penser. Et ces temps derniers, une exposition [5], avec pour présentation « Le Circuit atmosphérique de Suzanne Doppelt : la photographie comme exercice spirituel », un texte de Corinne Bayle, qui se conclut ainsi :

« Suzanne Doppelt réfléchit au travers d’un verre d’illusion, un œil bien ouvert, l’autre fermé sur les songes. Entre immobilité et mouvement pendulaire, ses images épinglent des signes sur un écran de chimères, fixent la fracture, la rature de notre présent ».

Préalablement, elle aura dit :

« L’artiste est cet entomologiste, ce taxinomiste qui répertorie pour une encyclopédie miniature, ce savant qui s’efface devant le savoir. Chaque enluminure nomme, selon l’usage d’un alphabet hiéroglyphique, chiffrant la lettre perdue qui en dirait la clé. La discontinuité entre l’homme et le monde réversible en union romantique, une vision de la nature organisée comme l’esprit humain, l’âme imaginée à l’instar de l’univers. Chaque photographie comme un totem, qui rétablit des liens entre les choses du monde et nous, une famille primitive à laquelle nous ignorions appartenir encore ».

J’admire en cet endroit comment la spécialiste de Nerval [6], la lectrice de Novalis [7], pointe précisément Totem un des précédents livres de Suzanne Doppelt [8]. Aussi Corinne Bayle s’est-elle à juste titre emparée pour son exergue, de « La réalité n’est qu’une affaire de réglage » [9]). Nous y voici presque. Rappelons cependant :

« Puis atterrit sur un tapis miroitant, un pied et un autre, conserve la nuit à pas furtifs, dinteville le béret bien orné et de selve en bonnet carré. Sur la tablette du haut, un globe et ses satellites, 6 instruments pour mesurer le ciel, en bas, un luth, un livre grand ouvert, un autre fermé, l’arithmétique du marchand et près du sol, le petit solide qui défie les lois de la pesanteur, étiré et tourné comme une punaise lumineuse... » [10] Et mémoire de s’activer : Lacan, Baltrušaitis, Holbein, Jean-Louis Ferrier, soit du premier au chapitre VII du livre XI du Séminaire, ce titre L’Anamorphose, du second l’ouvrage convoqué par le psychanalyste : Anamorphoses, le tableau Les Ambassadeurs et du dernier L’Anatomie d(e ce) chef-d’œuvre [11], et le psychanalyste de nous avoir mis à la question :

« Mais qu’est-ce que le regard ? » [12]

Cette fois, c’est sur un tableau attribué à Jacopo de’ Barbari [13], mettant en scène, je ne crois pas l’expression outrée [14], Luca Pacioli (luca, dans le texte de Suzanne Doppelt), frère mineur [15] et mathématicien (d’élite : La Divine proportion, et la solution du nombre d’or [16]) et Guidobaldo (guido) de Montefeltro (celui du studiolo de Gubbio) [17]. À nouveau un portrait double, comme anticipant les Ambassadeurs. Une composition géométrique, dans la figure expliquée par le moine à son interlocuteur, un triangle équilatéral inscrit dans un cercle comme la base de la pyramide dans laquelle s’inscrit le corps de Pacioli, et qui correspond aux Eléments d’Euclide sur la table [18]. Œuvre fascinante par la richesse de ses symboles, sa mise en œuvre (et en abyme) de tout ce que recèle le moment historique en matière de découvertes picturales et au-delà. Il faut citer Piero della Francesca (le moine fera figure de saint dans l’un de ses tableaux), Leonard de Vinci, Dürer qui rencontrera tant Jacopo de’ Barbari, qu’il fera siens les enseignements de Pacioli (lire « La Melencolia I » par Panofsky !, son carré magique, sa composition, ses instruments, ses symboles). Les recherches, d’ailleurs, sont encore ouvertes [19]...

Mais l’enjeu de ce nouveau livre de Suzanne Doppelt, ce n’est pas l’histoire de l’art, même s’il est semé de références érudites : elles sont retravaillées dans sa perspective propre. Pas de savante ekphrasis donc, dans laquelle s’avancerait la détentrice d’une clé nouvelle de compréhension de l’œuvre. Pas une question de méthode, mais une question de style [20]. Et son style (mais en même temps la manière), c’est poésie autant que pensée : invention de langue, écriture double d’un regard, avec, chacuns disposant de leurs moyens et puissance propres, les mots — qui font un livre d’images, les photographies — qui délivrent un discours : description/narration/pensée conduits par le « bâton, simple et double à la fois, à usage changeant, pour regarder le monde » (je serai tenté d’ajouter sublunaire) : allez au tableau, voyez le grand style du moine, avec lequel il inscrit la figure (qui transcrit, réduite, celle qu’il regarde, ou qui le regarde ?), lisez maintenant :

« droit comme une pile, d’un bout à l’autre au-dessus de la table un beau tapis d’herbe qui bat très lentement, luca si calme et silencieux est traversé par un courant continu, un mélange de traits et de lignes, en réalité c’est un humain modifié, un brillant conducteur. Son bâton est un néon ou un tube à vide dans lequel passent et repassent tous les fluides, à sa pointe un parapluie, la carte du monde dans une bulle de savon et pour éclairer le tout un joli lustre à facettes, des pans découpés net, la lumière super mobile, il s’agit d’un étonnant système »

Au passage, la table est celle dont il est écrit plus avant :

« s’ils réussissent, elle se mettra à bouger et même à tourner, la table astronomique de la plus grande aberration, en longitude et latitude des étoiles fixes, luca et son ombre détachée, les deux du même côté. »

On aura reconnu le titre du livre et un mot-titre de Baltrušaitis [21], manière d’hommage sans doute, mais à mon sens, d’abord profession d’art poétique, qui fait vaciller la table de la théorie, et où l’on « contemple [...] comment ce qui est absent impose sa présence ».

Pour donner l’intelligence de ce livre, telle qu’il la propose, autant se fier à celle suggérée par cette ultime page (ou presque ; celle, double, de photographies qui vient après, de même, parle) ; elle condense infiniment ce à quoi l’auteure invite à regarder :

« la vache voit les étoiles et les égale à zéro, luca lui est aussi stable qu’elles, il est une machine à regarder, la tête encapuchonnée, comme vide, plus un masque, celui du visage resté à alexandrie - c’est le dépaysement complet, une ombre légère qui repose sur cinq doigts et le bout de son bâton, une flûte très spéciale qui rassemble tous les sons mais n’en produit aucun. Avec une vue plus subtile, il verrait l’ensemble bouger, tourner tel un microsillon sa figure dessinée en une interminable reprise, changer l’air de sa chambre d’une manière et parfois d’une autre, mais il ne fixe que l’envers des choses, il fait l’expérience muette des vertiges, et ce sont les arbres, les animaux et la matière qui le regardent. En particulier celle de la bulle aérienne, ce miroir bombé qui donne de la rondeur et qui fait le tableau où paraît la pensée bien avant qu’il ne pense, et lui renvoie une partie si rétrécie du monde, doublée de l’image de son voisin, guido qu’il ne peut regarder sous peine d’y perdre la vue »

Boule de cristal ? se profilerait la perspective dépravée, telle qu’entendue par Annie Le Brun [22], qu’amène l’oubli de l’envers des choses au bénéfice de leur arraisonnement. Poésie donne vue plus subtile, qui rappelle « que la nature a un bon compas dans l’œil et elle sait comment s’en servir » et pose les bonnes questions c’est comment guido quelque chose qui vire au rouge pareil à ton habit ou bien au vert, plusieurs verts ? :

« Pareil au trèfle ou à l’épinard il présente un sommeil nocturne, il suit alors les traits de son ombre découpée, guido son ombre végétale, au-dessus de la table d’un très beau vert pré à droite c’est un tableau noir qui s’ouvre comme une orange, de l’autre côté deux doigts fixes divisent la page, un réseau de lignes qui luit et se prolonge, la clef dorée et rêvée pour faire n’importe quelle image, ni teigne ni ver ne l’altèrent mais l’or ne se fabrique pas en laboratoire. Des figures si simples au-dessus d’un tapis d’herbes folles, c’est comment guido quelque chose qui vire au rouge pareil à ton habit ou bien au vert, plusieurs verts ? des feuilles circulaires et une tige, des spirales alternées, beaucoup d’enroulements, les fleurs, les ananas et les pommes de pin, la nature les aime et l’œil la couleur pré dont on tapisse les chambres où on se tient bien volontiers. Et pourtant la tienne et son fond illimité est aussi noire qu’une mouche, avec quelques nuances toutefois, celle de ta sphère, un joli polyèdre artificiel où apparaissent les ombres, les reflets et les demi-lumières et aussi celle de ta pensée, gris moyen, immobile et sans écho ni aucun aspect particuler » [23]

Serait-ce que nature est un doux guide ? manière de voir, certes, ce qu’il conviendrait « de se soucier de regarder », invitation à affiner son optique (même le chien peut rencontrer le bâton), au dehors tout comme dans les espaces représentés qu’offrent à la vue les tableaux, entrer dans la maison de peinture, comme dans un livre, celui-ci, le lire, le reprendre, et garder cette question :

« Et comment cette peinture d’une main étrangère ainsi reprise par une espèce de simulation magique, par une élection de son mystère, devient-elle si exactement le monde, autrement invisible, de quelqu’un ? » [24]

Le lecteur de La plus grande aberration, surtout s’il n’a jamais lu Suzanne Doppelt, fera la rencontre de quelqu’un. Artiste, poète (c’est tout un), dans une maîtrise qui n’a d’égale que sa déprise, dans laquelle humour et profondeur font jeu égal, et font aussi de l’écriture adresse d’amitié, j’oserai dire un art d’aimer [25] .

© Ronald Klapka _ 25 avril 2012

[1Suzanne Doppelt, Lazy Susie, POL, 2009, non paginé ; il s’agit des dernières pages.

[2Jean Louis Schefer, « Matière historique et matière juridique : Vico ». In Communications, 26, 1977. pp. 168-184. Archive disponible sur le site Persée.
Avec pour donner l’entier du paragraphe :

« Si le langage reprend lui aussi après une terreur (après une nouvelle atteinte du corps) c’est tout à la fois que l’humanité reprend, recommence sur une espèce de correction de l’anamorphose, dans les os que jettent « derrière leurs pas » Deucalion et Pyrra après le déluge. Mais il reprend aussi dans son suspens préhistorique, dans la suspension ou dans le glacis des langues barbares. Sur l’effet même des paroles gelées qu’entend Pantagruel (autre Ulysse), prises au cœur des combats et tressées d’onomatopées, d’interjections, de froissements de cuirasses, du cri des chevaux. D’abord pour être entendues comme paroles blasonnées : de sinople, de sable, d’azur et de gueule. Que l’on ne peut regeler dans l’huile, « comme l’on garde la neige et la glace ».

Repris dans L’espèce de chose mélancolie Flammarion Digraphe, 1978, p. 77 - 105.
On lira aussi le texte d’introduction de Jean Louis Schefer à Giambattista Vico, Origine de la poésie et du droit ; traduit du latin par Catherine Henri et Annie Henry, éditions Café-Clima 1983. Du retour à la forêt primordiale, à la religion des fontaines, avec une relecture de la fable d’Actéon, comme récit d’éducation et comme avant-scène du roman analytique. (pp. 19-22)

[3Suzanne Doppelt, La plus grande aberration, POL, 2012.

[4À lire, cet entretien : « Suzanne Doppelt, la photographie comme un écho du travail littéraire » sur le site les Photographes.com.

[5Lire cette annonce du Centre d’Etudes et de Recherches com­pa­rées sur la Création, de l’ENS de Lyon, en liaison avec La Station d’arts poétiques.

Elle donne quelques (très beaux) extraits de La plus grande aberration et de Le pré est vénéneux.

[6Cf. les livres aux éditions Champ Vallon, et la grande biographie aux éditions Aden.

[7Une soeur imaginée de Wackenroder, pour un goût de Paradis.

[8Suzanne Doppelt, Totem, POL, 2002.
En quatrième ce centon abrégé des phrases introductrices à chacun des chapitres :

« Les hommes pêchent de moins en moins, un beau-frère irrité par un garçon l’abandonne définitivement croit-il, la grand-mère enfonce son bras dans un arbre perforé, la magie transforme les hommes en poissons, les enfants inhument leurs parents dans un terrier de tatou, lequel tatou doit creuser un nouveau terrier »

De ce « monde » Gilles Tiberghien écrit : « Ici comme dans l’univers de la Renaissance, le réseau des ressemblances compose une forme invisible capable de rendre les choses visibles ; celles-ci alors comme autant de chiffres, de blasons ou d’emblèmes manifestent à leur tour cette forme pour mieux en creuser le mystère ». Pour ma part, comme Donald Sutherland le fit pour Gertrude Stein (The world is round), je risque volontiers qu’il s’agit d’« un livre pour enfants et philosophes ».

Quelque chose cloche ? lisez :

« Pour connaître la taille du soleil, il suffit de le regarder, il a exactement la grandeur qu’on lui voit : 28 fois celle de la terre. Pour sa part, la lune d’où un homme est tombé est 19 fois plus grande. Le soleil est large comme un pied d’homme. La bonne marche d’une planète dans son orbite n’est pas due au hasard, pas plus que le soleil nouveau chaque jour, mais le passage d’une comète et ses désordres, le heurt successif sidéral, si. Hasard c’est le nom d’un jeu de dés primitif, puis de tous ceux au savoir-faire inutile, jouer la partie en maniaque [...] La largeur d’un pied d’homme, mais de quelle pointure ? » (Quelque chose cloche, POL, 2004.)

[9 Lazy Susie, op. cit. De cet ouvrage, Alain Nicolas, aura dès le titre de son article du 7 janvier 2010, lancé l’invitation à l’essentiel, ainsi manifestée : « Suzanne Doppelt poursuit avec ce texte une œuvre ludique, simple et savante, spontanée et terriblement composée, qui en dit peut-être plus sur la poésie, le moi et le monde qu’il n’y paraît ».

[10 Lazy Susie, op. cit.

[11
— Jacques Lacan, Le séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Seuil, 1973, pp. 75-84.
— Jurgis Baltrušaitis, Anamorphoses, à lire, dans le tome 2, des Perspectives dépravées, en Champs-Flammarion.
— Un double portrait : Dinteville, Selve, et anamorphosée, comme tombée dont on ne sait où (de la lune ?) une vanité.
— Jean-Louis Ferrier, Les Ambassadeurs, Anatomie d’un chef d’œuvre, Denoël, Médiations, 1977.

[12Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, op. cit., p. 78, et cette réponse : « Nous pouvons le saisir, ce privilège du regard dans la fonction du désir, en nous coulant, si je puis dire, le long des veines par où le domaine de la vision a été intégré au champ du désir ». (p. 80)
Suzanne Doppelt, elle, se fait non moins perçante : « voir suppose une petite fissure et commencer à peindre exige de percer un trou, un seul suffit pour faire une passoire, à travers on regarde l’histoire, le monde ou son reflet, son écran est une vitre sans tain, le tableau est une fenêtre qui s’ouvre comme une orange » (incipit de Lazy Susie), et d’une Suzanne, l’autre : « Les formes, nuées, taches striées ou en volutes bleuâtres — ils ont l’art de donner de belles couleurs à leurs impostures — viendraient tout simplement de l’immersion des petits objets dans l’eau » (in Le pré est vénéneux, qu’éclaire parfois une lune double (POL, 2007).

[13La toile est signée Jaco.Bar.vigennis. p. 1495. ainsi qu’en atteste le mystérieux cartiglio, dont la typographie renvoie à la Divine proportion, et la mouche à on ne sait quoi.

[14Pensons, après tout, à la Scénographie d’un tableau, de Jean Louis Schefer, que loua Roland Barthes (Quinzaine littéraire n° 68, 01-03-1969), relatif à la Partie d’échecs de Paris Bordone (texte repris dans L’Obvie et l’obtus (1982) : La peinture est-elle un langage ?).

[15i.e. fransciscain : Fra Luca Pacioli di Borgo San Sepolcro.

[16 Admirer le rhombicuboctaèdre, polyèdre archimédien composé de 26 faces : 18 carrés et 8 triangles équilatéraux, dans lequel se reflète la cité d’Urbino !
On doit aussi à Luca Pacioli : La Somme d’arithmétique, de géométrie, de proportion et de proportionnalité, mais encore l’invention de la comptabilité en partie double.

[17 Le livre s’annonçait en ces lignes de Lazy Susie :

« Devant la table il se tient le visage à la hauteur du quartz taillé à 26 faces et à moitié rempli d’eau, le regard aussi pointu qu’une flèche, derrière lui guidobaldo, duc d’urbino ou bien dürer ou alors jacopo di barbaro, son image détachée »
Relues, les pages qui encadrent ces lignes, disent la nécessité du nouveau livre, en particulier :

« à première vue ne se voient que des traits informes et un mélange confus, mais regardé à un certain endroit, tout paraît dans une juste proportion, partout alors on peut voir une grande variété de figures, une multitude de bases et 1 000 formes, une très belle symphonie. Des parterres en broderie symétrique ou en damier soigneusement réglé et dessiné comme une fenêtre vitrée, les plans d’herbe calculés, l’eau enfermée dans les carrés, les cercles et les triangles bien ordonnés, la nature a un bon compas dans l’œil et elle sait comment s’en servir. Et elle aime par-dessus tout les ronds, la terre aussi arrondie qu’une pelote, la lune quand elle est pleine, les arbres et les animaux, pour connaître la rose, quelqu’un utilise la géométrie, la vraie science des aveugles et un autre emploie le papillon ».

[18Je note que la préface par Jean Louis Schefer au De Pictura d’Alberti (Macula, 1992), aussi annoté et traduit par lui, s’intitule « L’histoire et la pyramide », qu’elle conclut par : « Quel est ce peintre apprenti devenu, je ne sais comment, nous-mêmes qui lisons, le crayon à la main, essayons des schémas, tentons de tracer un bout du monde renaissant ? Ce n’est pas, je pense, pour exercer correctement cet ancien métier, en vivre, obtenir des commandes et en tirer le double profit d’une fortune faite et de la gloire. Mais comment se fait-il que l’hypothèse d’un tel métier, si profondement lié à une juridiction du réel, ne nous apparaisse aujourd’hui que comme une utopie, et ce peintre hypothétique, introuvable dans l’histoire avant la peinture académique du XIXe siècle, que comme une fiction de roman ? »

[19 A lire, en français, Le mystère au sujet du portrait de Luca Pacioli, sur le site qui lui est dédié, et une étude très documentée (en italien) : « iaco.bar.vigennis. p. 1495. Enigma e "secretissima scientia" », ne serait-ce que pour la parcourir des yeux, en raison des nombreux détails iconographiques.

[20Jean Louis Schefer : Ce que constate aujourd’hui dans sa diversité une histoire de l’art (et grâce, notamment, à la « pensée moderne » - mais quand commence-t-elle ?), c’est que l’œuvre appartient à l’histoire. Que de ce fait même elle nous appartient. Que si sa signification (ce qui caractérise quelque chose de sa structure) est constante, son sens (ce qu’elle nous dit) est mobile. Ce qui implique ou reconnaît simplement ceci : nous en sommes aujourd’hui les destinataires.
Cependant tout cela n’est pas mon objet, ni pour moi un débat de métier.
Je n’ai qu’une réponse, indirecte, à toute tentative d’intimidation qui m’interdirait de toucher à un peu d’histoire, à un peu du sens qui est en elle. De quel droit vous permettez-vous ? Au nom du droit d’usage, c’est-à-dire de la liberté même qui nous définit. La réponse écrite n’est pas « question de méthode » mais « question de style ».
Introduction à Question de style, L’Harmattan, 1995 ; de la Vierge rhénane assise en son paradis, le lecteur fidèle de Schefer en trouvera l’assomption dans La Cause des portraits, POL, 2009, op. laud.

[21
— Jurgis Baltrušaitis, Les perspectives dépravées t.1 ; aberrations, Champs-Flammarion, introduit ainsi :
« Les perspectives dépravées ? Une vue de l’esprit où le regard est dominé par le désir et la passion de voir les choses d’une façon préconçue et où la perspective elle-même opère avec un raisonnement géométrique échafaudant des structures adéquates à un point de vue précis et immuable. Elles font inéluctablement partie de toutes les tentatives de connaissance en y jouant à différents degrés mais comprenant toujours un côté positif. L’histoire de la science, science humaine, science exacte, serait incomplète si l’on n’en faisait pas état. Son développement est même conditionné, dans une certaine mesure, par la multiplicité des faces où les erreurs et les réalités se côtoient ».
— Entretien avec Roland Recht, Jurgis Baltrušaitis : Anamorphoses,
art press 2, n° 13, "images cachées" (mai/juin/juillet 2009).

[22Annie Le Brun, Perspective dépravée, La lettre volée, 1991, réédition Le Sandre, 2011.

[23La plus grande aberration, op. cit., comme en écho de la fabrique du pré de Suzanne Doppelt :
« La chambre est un mirage. Sans tain ou avec, plats du japon, pieds de momie, sphères, machines automates, un bel assortiment, un très bel ensemble cosmique, il trie, classe, dispose, le monde est beau, il est beau et rond. Des objets intermédiaires, la matière se multiplie, s’étend arborescente, rythmes furieux, brusquement accrus, la réalité déborde soudain à cause d’un fait en surnombre. Dehors les images tremblent, varient, s’éloignent, des raies apparaissent sur le sol, des trous, un point minuscule devient un ver et l’oursin est aussi un soleil. Le pré est un pré, fabriqué et il raffole de la botanique, il a du foin dans la tête. Il court le long des chemins bordés de fleurs, les récolte, en papier 81 rouge 42 éparse 39 peinte 1 rare 63 sèche 30 - un catalogue portatif et illimité, mais le travail progresse. Il passe les collines, remue dans les arbres, se perd, croise charles plumier et jacques barrelier causant des dons merveilleux et diversement coloriés de la nature. Un de ces matins il va devenir plante lui-même, l’homme est sorti de la terre comme les pâquerettes ou autre chose » (Le pré est vénéneux, op. cit.)

[24 Je souligne. In Jean Louis Schefer Le peintre imaginaire, livret d’une Maison de Peinture, éditions Enigmatic, 2005, p. 171.

[25À écouter, la rencontre de Suzanne Doppelt, « Désorceler : des cartes, des mots, des images » avec Jeanne Favret-Saada, auteur de Désorceler, éditions de l’Olivier, coll. Penser/rêver, 2009, « retour au bocage », à découvrir avec cette recension d’Arnaud Esquerre (revue Gradhiva).