Pour la pensée une forme, belle
(Petit parcours de l’œuvre de Belinda Cannone)

05/12/2007 — Belinda Cannone, Elias Canetti, Roger-Pol Droit, Henri Raynal, Mona Chollet (Périphéries


« La cécité est une arme contre le temps et l’espace ; et notre existence, une seule et immense cécité (…). La cécité est le principe dominant du cosmos ; elle permet à des choses une coexistence qui serait impossible si ces choses pouvaient se voir ». [1]

« Si à juste titre on ne croit plus que la littérature puisse dire ce qui doit être, on peut continuer à penser que l’écrivain, par le travail de la fiction et de la langue, par le déploiement de l’imaginaire, par la voix qu’éventuellement il porte dans la cité, ouvre des possibles pour la pensée et la sensibilité. Ainsi prend-il sa part dans l’aventure humaine en perpétuant le processus civilisateur, en s’engageant. » [2]


Dans cet exergue, Belinda Cannone cite en premier lieu Elias Canetti, ensuite, ailleurs, précise la nature de l’engagement en écriture, aujourd’hui.

Et de fait, le sien, tout particulièrement. A savoir :

— Des fictions.
— Des essais.
— Des travaux « savants »

Documentons :

Cinq romans depuis 1990 : Dernières promenades à Petropolis (Seuil, 1990), L’Île au nadir (Quai Voltaire, 1992), Trois nuits d’un personnage (Stock, 1994), Lent Delta (Verticales, 1998), L’homme qui jeûne (L’Olivier, 2006).

Les essais : L’Ecriture du désir [3], et Le Sentiment d’imposture, en 2005 [4], tous deux parus chez Calmann-Lévy [5], et récemment La bêtise s’améliore chez Stock [6].

Les études, de nature et de facture, plus universitaires : Philosophies de la musique, 1752-1789, La Réception des opéras de Mozart dans la presse parisienne, (1793-1829, tous deux chez Klincksieck [7], en « Que sais-je ? », Musique et Littérature au XVIIIe siècle et Narrations de la vie intérieure, l’un et l’autre aux PUF ; à cela ajouter cette contribution : La fiction, éveil des possibles, superbe titre, à « Quand y a-t-il fiction ? » [8].

Pour compléter ce portrait par les livres, ajoutons que Belinda Cannone enseigne la littérature comparée à l’université de Caen, elle en confié les raisons au magazine Psychologies [9], comme une mise en œuvre de l’essai sur lequel elle est interrogée. On mesure la difficulté de l’exercice : comment débusquer l’esprit de sérieux le plus sérieusement du monde sans se prendre au sérieux, d’où sans doute le recours à la diversification des voies de l’échange avec le lecteur. « Je » m’engagerai en invitant de ce point de vue, à ne pas se priver de cette multiplicité d’approches qui donnent « d’élargir les piquets de sa tente ».

Reprenons.

Lisons Roger-Pol Droit, comparant l’essai de Belinda Cannone sur Le Sentiment d’imposture avec celui, bien différent, d’Antoine Vitkine [10].

« Alors, quels sont les masques ? Et où sont les visages ? Si dissemblables qu’ils soient, ces deux essais [11] enseignent en commun qu’on ne saurait oublier, en matière de complots et d’impostures, le rôle décisif que joue l’imagination. Comme on sait, elle est peu sensible aux arguments rationnels. […]. Ceux qui nourrissent un sentiment d’imposture l’alimenteront incessamment de leurs rêveries. Ce travail de l’imaginaire a bien entendu un fort impact sur la réalité, collective ou individuelle. Pour changer la situation, c’est donc sur l’imaginaire qu’il faudrait agir. C’est une autre paire de manches. »

Le dithyrambe de Joël Schmidt dans Réformel’avance : Un homme qui jeûne a relevé ce défi. Citons, c’est trop beau :

« Par sa capacité, dans cette chute progressive, où l’imaginaire se déploie jusqu’au plus inventif et bientôt jusqu’à de physiologiques délires, à nous faire partager les amours de son personnage, innommé, avec Lucie et Myriam, sous le voile symbolique de quelques tableaux mythologiques où Zeus étreint et séduit, comme des échos à la fois déculpabilisants, enrichissants et rédempteurs. Jamais dans mes expériences de critique, je n’ai lu sous la plume d’une femme une telle prescience des sentiments, des sensations et de la sensualité masculine, une telle architecture des corps qui s’aiment dans une sorte de pudeur acharnée à ne point transgresser, malgré la jouissance, un évident puritanisme. »

Trop beau ? Non, ne sombrons pas dans le sentiment d’imposture, et positivons, la bêtise (la mienne) s’améliore (et à cette fin le « voyage intérieur » des plus nécessaires). Je note au passage les (salutaires) hésitations de lecture que provoquent les titres des essais de Belinda Cannone, ni pièges ni chausse-trapes, mais leçons d’éveil. Qui en voudrait quelques preuves pourra trouver quelques articles de l’auteure plutôt réjouissants pour la pensée : en tout premier lieu celui-ci qui invite précisément à « réenchanter la pensée », à propos de Henri Raynal, Retrouver l’Océan – l’enchantement et la trahison, éditions du Murmure, qui se conclut particulièrement de cette façon :

« La langue de Raynal est un tel enchantement qu’elle nous convainc de cette évidence que la pensée, comme la matière, ne réalise sa puissance que dans une forme belle. »

« Partout le secret est présent.
Nous habitons un temple.
Cosmos : le temple de l’Énigme. » [12]

Vous en voulez d’autres ? vous avez très certainement raison. Alors voici :
En exergue était évoqué un article convoquant Saramago, Pessoa et Canettii : Feintise et cécité [13]
Sur le même site, « visuelimage », un entretien sur les Foires d’art avec Patrick Barrer [14].

Mona Chollet sur Périphéries [15] a une rubrique « Gens de bien », j’y verrai/s volontiers Belinda Cannone, à preuve, on y (re)trouve d’Henri Raynal : Retrouver l’Océan, [16]

© Ronald Klapka _ 5 décembre 2007

[1…Tous obéissent à [cette] philosophie élaborée à moment donné par Kien : chacun se raconte la vie à sa manière, interprète les situations comme cela l’arrange provisoirement, et le talent de Canetti consiste à mettre en scène ces multiples raisonnements à faux, déconnectés de la réalité ou du moins qui la dénient. Kien est autiste, Thérèse, vieille et très laide, se voit comme une jeune fille, Fischerle imagine pouvoir cacher sa bosse, le concierge se persuade qu’il adorait sa petite fille morte sous ses coups…

Je relève, en guise d’inclusion de cet extrait de Feintise et cécité :

« Je viens de lire, il n’est jamais trop tard, un roman extraordinaire, Auto-da-fé, d’Elias Canetti, prix Nobel en 1981. (Je le précise parce que j’aime bien le Nobel, rarement attribué sans sagacité. Saramago il y a quelques années, Orhan Pamuck en 2006. Contrairement à d’autres prix, il met presque toujours en lumière un écrivain génial.) [...] Donc il faut se mentir à soi-même. La cupidité et la mauvaise foi sont les deux grands moteurs du monde décrit par Canetti. Le nôtre ?


Elias Canetti, Auto-da-fé, « L’imaginaire », Gallimard. (Jamais bien cher.) »


[2« Reste que c’est parce qu’il est cet être du dégagement par excellence, être du biais, du chemin de traverse, de la langue réinventée, de la solitude et parfois du risque, qu’il a quelque chance de voir et de concevoir librement. La distance prise est la condition pour penser et réinventer la réalité. »
Propos sur l’engagement, au salon du livre de Caen, 2006.

[3Prix de l’essai de l’Académie française en 2000.

[4Grand Prix de l’essai de la Société des Gens de lettres.

[5 Notices sur le site de l’éditeur.

[6Fiche « auteur »

[7Voici les liens, en ajoutant que Belinda Cannone dirige chez cet éditeur la précieuse collection 50 questions, en voici la liste, mais aussi Hourvari.

[8Que la revue Agone offre au téléchargement, avec en exergue, p. 65, du cher Robert Musil : « C’est la réalité qui éveille les possibilités, et vouloir le nier serait parfaitement absurde. Néanmoins, dans l’ensemble et en moyenne, ce seront toujours les mêmes possibilités qui se répéteront, jusqu’à ce que vienne un homme pour qui une chose réelle n’a pas plus d’importance qu’une chose pensée. C’est celui-là qui, pour la première fois, donne aux possibilités nouvelles leur sens et leur destination, c’est celui-là qui les éveille ».

[9Entretien en ligne : « Être bête aujourd’hui, c’est ne pas penser par soi-même »

[10Antoine Vitkine, Les nouveaux imposteurs, La Martinière, 2005.

[11 « La vérité est ailleurs » Deux essais très différents d’Antoine Vitkine (Les Nouveaux imposteurs ) et de Belinda Cannone. Thème commun : l’imposture. Côté actualité ou versant intime. Comparaison, réflexion. Roger-Pol Droit Le Monde des Livres édition du 04.02.05.
Voir aussi cette recension dans l’Humanité.

[12« Réenchanter la pensée », Texte de pensée, de poésie, qui est un maillon supplémentaire à cette chaîne de beauté partagée.

[13Feintise et cécité, par Belinda Cannone, un roman électoral (évidemment)

[14Entretien sur les Foires d’art : Patrick Barrer et Belinda Cannone

[15L’adresse de ce site toujours en éveil.

[16Les aveuglements de la lucidité, article de Mona Chollet.