Au tombeau de Tarkos

11/08/2005 — Ivar Ch’Vavar, Christophe Tarkos
La Passe¹ ; Au tombeau de Tarkos² ; Termes³ ; D’un tombeau, en d’autres termes
14/12/2012 — révision et compléments




La Passe

« Vivez, hommes, vivez, mais si faut-il mourir ! »

Avant-propos


« Il existe un moment où tu es, les images autour, en train de penser les choses ont un un sens, et tu te promènes ».

Il y des jours où ...
effectivement, les choses ont un sens, en tout cas, une direction, et sans aucun doute une signification ...

Il serait trop long de raconter, comment ces lignes ont vu le jour : "Des choses prennent un peu de la lumière, comme les pages pour être visibles. [...] Elles ont pris un peu de lumière, depuis se promènent, il existe un moment où tu es là à réfléchir au milieu des choses qui d’avoir pris un peu de lumière, sont visibles. [1]

Tout s’est trouvé brusquement réuni, pour mettre à disposition de nos lecteurs, le poème de Christophe Tarkos, qui collaborait au Jardin Ouvrier d’Ivar Ch’Vavar, et qu’il avait adressé suite à son opération, le numéro 0 de la revue La Passe (une photocopie !), un échange avec Ivar autour des difficultés de distribution de Cadavre Grand m’a raconté - la poésie des fous et des crétins dans le Nord de la France- et bien d’autres choses qu’on nous permettra de garder pour nous, dans l’amitié de la mémoire d’un poète dont on n’a pas fini de découvrir la puissance des écrits.

Ce Tombeau de Tarkos est le nôtre, « Le monde de formica tombera et les morts emmèneront avec eux ceux qui se contentaient d’aller au cinéma, lire leurs magazines, auront passé en abandonnant la révolte aux mains noires qui n’en avaient plus la force et vivez donc, en attendant. » [2]

Ronald Klapka
*

« Là, cette transe était profonde. »

J’ai appris la mort de Christophe Tarkos le 3 décembre 2004. Cette nouvelle m’a choqué. Tarkos et moi, nous ne nous étions jamais rencontrés, nous nous écrivions. Sa dernière lettre remonte en fait au 7 février 2000, après son opération au cerveau : « Je sors de la mort », me disait-il. Cette opération a eu les conséquences que l’on sait.

La première fois que j’ai lu Tarkos, j’ai compris qu’il était sans doute le poète le plus original de sa génération. J’ai pris contact avec lui, je lui ai demandé de collaborer à ma revue, Le Jardin Ouvrier. Tarkos a collaboré au J.O. dès le n° 5 (janvier 1996), jusqu’au 15. Il a été présent indirectement dans les n° 16 et 97, puisqu’il nous avait demandé, à Lucien Suel et à moi, d’écrire des textes à partir de la première version de son poème L’Argent, textes qui ont paru dans ces deux numéros. Il a été publié encore dans les n° 18, 20, 21, 22 et 24.

Pour le n° 24, mars 2000 (notre collaboration a donc duré quatre ans), Tarkos m’a envoyé (c’était avec sa dernière lettre) un texte qui m’a impressionné, et inquiété.

Le jour où j’ai appris sa mort, j’ai relu ce texte, le lendemain, moi qui m’oblige à ne pas écrire depuis des mois, et j’avais l’intention de rester encore longtemps sans écrire, une force m’a poussé devant mon ordinateur et j’ai écrit en cinq heures un poème d’environ cent-cinquante vers justifiés, pour le tombeau de Tarkos. Je l’ai écrit au prix d’un travail forcené, mais comme en transe. La justification peut paraître contraire à la transe, mais on finit par y entrer tout de même - quelquefois - en dépit de la difficulté extrême de ce type d’écriture, ou peut- être grâce à cette difficulté même. Là, cette transe était profonde. Je suis allé au bout d’un poème qui m’a paru très ému, d’abord, et d’une musicalité très dense, poème très emporté et entraînant, un chant Malheureusement, ma fatigue était telle après ce travail mon abrutissement, qu’au moment de sauvegarder ce poème, l’ayant relu trois fois, j’ai fait une fausse manoeuvre, et je l’ai effacé.

Aussitôt j’ai essayé de le reconstituer, mais je savais que c’était impossible. Je me suis acharné pendant deux heures sans presque rien retrouver - Surtout, l’émotion était enfuie.

Je ne pouvais rester avec ça sur le cœur. J’ai rallumé l’ordinateur dès le 5 décembre, mais, comme je m’en doutais, jamais je n’ai pu ressaisir la force du premier poème. Celui que vous lirez, n’en est qu’un faible reflet. En fait, un autre poème, qui attrape quelques reflets du premier. Je le publie pourtant, en hommage à Tarkos Ce texte part du sien paru dans le n° 24 du J.O., et en reprend presque tous les éléments. - J’avais fait quelque chose comme cela déjà avec Les Fumées, poème paru dans la plaquette Sur la plage de Berck, attribuée à Évelyne Nourtier. Je m’étais servi d’une page de Tarkos pour écrire ce texte.

Christophe Tarkos avait quarante ans.

Ivar Ch’Vavar


Ivar Ch’Vavar, Au tombeau de Tarkos

Hommage à Tarkos, ce texte part du sien paru dans le n° 24 du Jardin Ouvrier, et en reprend presque tous les éléments.

Il a été repris dans le numéro zéro de la revue La Passe [3] , avec l’introduction et le poème de Christophe Tarkos : Termes (suite) ; il est paru en plaquette aux Editions Part en Thèses [4]

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Christophe Tarkos, Termes (suite)

Le dernier texte adressé par Christophe Tarkos à la revue "Le Jardin Ouvrier" (paru dans le numéro 24).

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Ivar Ch’Vavar, D’un tombeau, en d’autres termes...

Après avoir lu « Le tombeau de Tarkos » par Ivar Ch’Vavar, un de ses amis, professeur de philosophie, s’était déclaré frappé par la « la résistance du corps, son énergie, son refus de sombrer.

Nous reproduisons ci-après une partie de la réponse qu’Ivar Ch’Vavar a publiée dans son « Autocatalogue » n°2 et documents, lettre circulaire aux amis.

Amiens, 14 décembre,


Cher P.,

J’ai réfléchi à ce que tu m’as dit, à propos du poème sur Tarkos, le corps qui refuse l’anéantissement, qui entre en lutte ... Peut-être n’ai-je pas bien compris, j’étais quelque peu hagard (au point de ne pas voir les feux de circulation, comme tu as pu le constater !), mais j’ai relu le poème et je ne crois pas qu’on y assiste à une révolte du corps, même à son affirmation. C’est peut-être la forme du texte, la forme « colonne » qui t’a donné cette impression, et aussi une certaine énergie du rythme par endroits. Mais l’une comme l’autre (forme, énergie) sont trompeuses ...

Quand je relis ces pages, la question qui me vient tout d’abord à l’esprit, c’est - qui est là, qui parle, « qui voit monter les nappes » de brume ? Qui écrit ce tombeau ? - C’est le tombeau de Tarkos. Il est fait pour partie d’éléments pris au dernier texte envoyé par Tarkos, et que j’avais lu -ce pourquoi il m’avait alarmé - comme un texte d’adieu, texte marqué par la mort...

Tarkos parle de sa mort (« de », ici, est équivoque). Je reprends pour écrire son tombeau ce texte où il parle de sa mort. Et j’ajoute ma voix, ou plutôt : je crois pouvoir dire que je capte - et travaille - une voix qui parle de sa mort.

Mon propre ( ?) texte, ce « tombeau », m’inquiète et m’alarme à son tour, parce que je ne sais si j’ai le droit de me servir ainsi de la voix de Tarkos, telle qu’on l’entend dans son texte, -ou de cette voix (autre ?) qui m’a forcé à l’écouter.

Question de légitimité, question morale, donc, et trouille, aussi : peur d’avoir blasphémé. Mallarmé, Tombeau d’Edgar Poë :

Que ce granit du moins montre à jamais sa borne
Aux noirs vols du Blasphème épars dans le futur.

Peur d’une transgression que je ne contrôle pas. Un peu ce que j’ai ressenti, à la longue, pour avoir écrit sous tant d’hétéronymes (cent onze), pour avoir capté (et peut-être détourné) tant de voix qui n’étaient pas la mienne ...

Mais je reviens à ta question, celle du corps en lutte.
Oui, il y a des mots du corps dans ce texte, mais à quel corps appartiennent-ils ? Appartiennent-ils réellement à un corps ? - « mon pectoral droit/Sous lequel peut-être aucun cœur ne bat ».

Y-a-t-il réellement un corps ? Même dans la tombe ? Qui met le pied dans la fosse ? Qui pose la main sur le granit du monument ? Qui entoure de son bras, « en camarade », la colonnette funéraire ? Est-ce Tarkos visitant son tombeau, et alors quand ? Par anticipation ? Après ? Au moment même de la mort, peut-être ? - Ou est-ce moi, le visiteur ?

Ou bien : est-ce que je ne fais qu’un avec Tarkos ? Ou ne serait-ce ni l’un ni l’autre de nous deux ? Ou tantôt l’un, tantôt l’autre ?

[Ici, suit une « explication », strophe à strophe, que nous ne donnons pas, toute personne intéressée pourra comparer sa lecture à celle d’Ivar en lui écrivant [5] pour lui demander la « circulaire » qui reproduit sa lettre. ]

Voilà, P., mon analyse. Tu vois qu’elle est très différente de la tienne, et qu’au fond le corps (à ce qu’il me semble) n’a guère de réalité dans ce poème. Mais, tu sais, ce genre de poème, ça te prend par la main et ça s’écrit. L’auteur, ou prétendu tel, est bien étonné quand il se relit. Il est le premier lecteur, il a aussi quelques souvenirs « de l’intérieur » du poème (de sa « fabrique ») ... pour autant, il n’en sait plus guère que les autres lecteurs.

Ivar Ch’Vavar
© Ronald Klapka _ 14 décembre 2012 , © Ivar Ch’Vavar _ 14 décembre 2012 , © Christophe Tarkos _ 14 décembre 2012

[1On aura reconnu le poème de Tarkos qui succède à la longue méditation sur la trinité qui ouvre Processe (Ulyssse fin de siècle, 1997), cf. Une poésie consubstantielle à la vie.

[2Lire l’étude de Dominique Viart, Inscrire pour mémoire, sur une partie de l’oeuvre de François Bon

[3Philippe Blondeau, 38 rue Lecointe, 80000 Amiens, Muriel Martin, 71 bis, rue Philippe de Girard, 75018 Paris

[4Sylvain Jadzewski, 12, rue du Crinchon, 62000 Arras

[5Voir la note : « Cadavre grand m’a raconté & Au Jardin ouvrier », le concernant.