Poétiques profondes

27/08/09 — Maciej Niemiec, Martin Rueff, Michel Deguy, Jean-Michel Reynard


TROP BEAUX pour aimer pour de bon
nous cherchons l’amour qui existe éternellement

trop avertis pour croire à l’amour
mais aussi pour y renoncer

trop jeunes pour exister comme les arbres
nous acceptons pour l’instant le sort des êtres nécessaires

si l’âme existe c’est une danseuse nue
comme toi elle tresse en un la tension et la paix

Maciej Niemiec [1]


Rueff/Deguy : la puissance de ne pas

Lors de sa première parution, la revue Passages à l’act [2] comportait en couverture un long texte de Martin Rueff prenant appui sur la Métaphysique et le De Anima d’Aristote d’une part et un essai de Giorgio Agamben, d’autre part, La Puissance de la pensée, s’émerveillant de ce que le langage de la philosophie donnait de quoi penser la retenue, la pudeur, la réserve, dans lesquelles la puissance de ne pas passe intégralement dans l’acte, au moment du... passage à l’acte.
Ajoutant que « danseurs et poètes offrent les plus beaux exemples de tels passages à l’acte ».

Sans doute Martin Rueff, donne-t-il là aussi idée du poète qu’il tâche à être, dans ses recueils, ses essais, ses traductions, dans son travail d’édition, où encore dans la direction qu’il partage désormais avec Michel Deguy de la trentenaire revue Po&sie [3] .

C’est dans celle-ci [4] que j’ai découvert autrefois Maciej Niemiec (écho, cet autre poème : Dance or die !), qui, en France depuis 1987, écrit toujours en Polonais, d’où ma retenue à en parler [5], mais Michel Deguy l’a en quelque sorte fait pour moi, pour nous dans la quatrième de couverture de Le quatrième roi mage raconte [6]

Deguy, Rueff, Agamben, Niemiec voilà un début de constellation. Celle ci s’épanouit dans les pages de Différence et Identité [7] , un ouvrage d’une rare ampleur, mais surtout d’une rare profondeur : des connaissances aussi sûres qu’étendues, des concepts mis à l’épreuve et une vraie cohérence donnée à une oeuvre, celle de Michel Deguy, avec, accompagnant son nom le sous-titre : situation d’un poète à l’apogée du capitalisme culturel [8]. Démarque toute benjaminienne (cf. le Baudelaire), et marque de notre époque, dans laquelle « le poète que cherche à être » [9] Michel Deguy, s’évertue à faire entendre la question :

« En quoi, la « poésie », pour laquelle en ces pages [10] j’ai parlé — cette attention aux choses dans le savoir-être-au-monde d’une langue naturelle attentive en même temps à sa « beauté », comme d’un musicien qui, jouant, prête l’oreille à la qualité, à la bonne forme de son instrument, disposition générale que j’ai parfois appelée attachement —, peut-elle servir (à) l’attente, suspens prolongeable où se suspend la menace ? »

Les ouvrages réflexifs concernant la poésie de (et) Michel Deguy sont nombreux, à commencer par les siens propres, et d’autres depuis Pascal Quignard en 1975 jusqu’au Grand Cahier Michel Deguy au Bleu du ciel il y a peu en passant (par exemple) par Michel Deguy : la poursuite de la poésie toute entière (Max Loreau) sans omettre L’allégresse pensive du colloque de Cerisy 2006. Une lettre a évoqué récemment l’échange du poète avec la philosophe Elisabeth Rigal-Granel [11], tandis que le poète n’a pas manqué de s’exprimer à maintes reprises dans des entretiens oraux sur ce qui fonde sa poétique par exemple : La poésie fait mal ? [12] ou encore Axiomes pour une poétique généralisée [13]

Autant dire que tout cela n’a pas de secrets pour Martin Rueff ! Indice, pour ce livre de 460 pages : index de dix pages (d’Abraham à Zukofsky) sur deux colonnes (non compris les ouvrages de Michel Deguy), c’est dire si philosophie, poétique et poésie sont revisitées de fond en comble, de l’habiter hölderlino-heideggérien à l’habitacle d’Anne Parian ; selon un orient toutefois, mais les noms qui n’apparaissent pas ne le sont nullement par méconnaissance ou exclusion car le propos, c’est le point de vue que je soutiendrais, est de cerner la poétique profonde de Michel Deguy, comme Patrick Née l’avait fait pour Yves Bonnefoy. Baudelaire encore :
« Mon éditeur prétend qu’il y aurait quelque utilité, pour moi comme pour lui, à expliquer pourquoi et comment j’ai fait ce livre, quels ont été mon but et mes moyens, mon dessein et ma méthode. Un tel travail de critique aurait sans doute quelques chances d’amuser les esprits amoureux de la rhétorique profonde. »

En "Avertissement" page 33, au point 5, Martin Rueff indique : plan de l’étude. C’est en effet ainsi qu’il faut prendre le livre, et son fort apparat critique ("l’étude n’a pas peur des notes de bas de page"), qui veut mettre face à face les poètes et lecteurs professionnels de poésie d’un côté, le grand public de l’autre, pour examiner le différend de manière approfondie, et en se penchant plus précisément sur l’oeuvre d’un des plus grands poètes français contemporains, qui plus est n’a cessé de réfléchir à ces questions pensant ensemble philosophie et poésie.

Voici donc le plan :

Après avoir situé le problème (différence et identité), montré qu’il n’est pas simplement théorique, mais bien politique : le culturel en est l’avatar contemporain, la cohérence profonde de l’oeuvre est sondée à cette aune, selon trois niveaux : la poésie, la poétique, le poème. C’est en même temps la reconstruction de l’histoire poétique de Michel Deguy.

Celui-ci précisait à Stéphane Baquey :

« Je crois que le poème a lieu en vue de la citation, c’est-à-dire du moment de rencontre où une circonstance prend du sens à la lumière de ce qui est dit d’elle par quelque chose qu’on lit, qui peut être un texte ancien. [14] . »

Pour un aperçu éclairant de la manière de Martin Rueff sur ce point je dirai : allez directement à la page 311. Y sont dépliés quatre poèmes « abstraits » offerts à Valerio Adami [15] : Esseuillement. A demeure. Recto verso. Diastème.

Ces pages offrent au passage une des plus belles paraphrases de l’auteur :

« Changer le monde » ? Non !
Oui : en lui-même disait Baudelaire
C’est à dire en sa figure par le comme [16]

Jean-Michel Reynard, Une parole ensauvagée

Récemment, Thierry Guichard interrogeait ainsi Michel Surya :
Pour être efficaces, les livres doivent être lus. L’écrivain et l’éditeur que vous êtes, peut-il facilement se changer en communicant et en commercial ? Comment travaillez-vous cette partie de l’édition ?
Ce qui lui valait cette réponse :
« Ce que je n’ai pas su ni voulu faire pour mes propres livres, je ne sais pas le faire pour ceux des autres, quand bien même je le voudrais — qu’il le faudrait. »
Alors que plus haut, à la question : Michel Surya, la littérature n’est-elle pas le parent pauvre des Nouvelles Editions Lignes ? [17]
Il était répondu :
« Elle l’est, indéniablement. En nombre, en tous cas : deux ou trois titres seulement sur une quinzaine annuels. Pas en qualité cependant : nous préférons ne publier que Gert Neumann et Jean-Michel Reynard s’il ne nous est pas donné d’en publier plus de cette valeur-là, de cette hauteur-là, de cette exigence-là. » [18]

Les lecteurs de L’eau des fleurs [19] , et de sans sujet, publiés par les soins de Michel Surya seront particulièrement heureux de découvrir, s’ils n’en ont pas eu connaissance déjà, le collectif autour de Jean-Michel Reynard, réuni aux éditions La lettre volée [20] par Pierre-Yves Soucy, à l’instigation de Gilles du Bouchet, Jacques Dupin et Emmanuel Laugier.

Le titre retenu provient probablement du témoignage d’Yves Peyré : Ensauvager le concept, in-poétiser la langue (en effet Jean-Michel Reynard était de formation philosophique, et la pensée de Heidegger joua un rôle central toute sa vie durant). Un témoignage émouvant sur le poète, "sa ténèbre et ses lumières, son rire et ses rages, son angoisse et ses soulagements".

Des inédits de Jean-Michel Reynard (cinq) et une correspondance avec André du Bouchet, constituent une bonne partie du livre, des reproductions d’oeuvres : P. Alechinsky, James Brown, Tal Coat, Jean Capdeville, Jacques Capdeville et Gilles du Bouchet, ne forment pas décor, mais s’intègrent au livre comme ils faisaient partie de la vie du poète.

La dimension réflexive a aussi la part belle, avec les textes des amis : Jacques Dupin, François Zenone, Jean Frémon, la reprise d’un texte de Dominique Grandmont, les études de Francis Cohen, Mathieu Bénezet (auquel on doit un mémorable "Surpris par la nuit" en février 2006), Gilles du Bouchet.

Je m’attarde sur celle d’Emmanuel Laugier : Tables pour Jean-Michel Reynard, en raison de cette proximité décelée, décrite, avec Hopkins (passent également Baudelaire, Kafka, Faulkner), je cite pour l’exemple (plus loin sera évoqué Tom’s garland) :

« inaltérable prosodie ressort », écrira-t-il dans Civilité, ou, peut-on dire, « sprung rythm » qui, comme chez Hopkins, invente cette tension entre temps forts, temps faibles et accents toniques. Poèmes ainsi cabrés et enjambés en autant de syncopes, elles-mêmes rapportées à ce qui juste-là, dehors, est sans savoir ; poèmes n’en sachant pas plus, ne reconnaissant là que l’excès porté par le dehors sur le prosodique lui-même. De là vient que la langue de Jean-Michel Reynard, dans son jeu de casse, déporte les verbes vers des sujets multiples (le café est bu par la tasse autant que par la bouche, le boulevard s’avale au même titre que la voiture nous avance, etc.), précipite ou rompt les syllabes (hurried feet encore chez Hopkins dont on pourrait faire un frère pour Reynard), coupe les mots à la lettre près, décale le transitif et affirme autant l’intransitivité d’une force venue presser le crâne jusqu’au dedans : « car il fait noir/dans le/dehors qui te sert de /crâne/et de bronches/de langue/à l’envers [21] ».

Et de penser à Michel Deguy : « Je crois que le poème a lieu en vue de la citation... » (cf. supra). A cet égard je détourne et donne ainsi une nouvelle résonance à : Là où je ne sait pas où me mettre, cela s’appelle un poème !

© Ronald Klapka _ 27 août 2009

[1Premier des Trente poèmes pour une femme, Atelier La Feugraie 2001.

[2 Présentation en ligne du numéro1-2.

[3Où les réunissent avec quelques autres et de temps à autre des « tempestives » sur le site de la revue.

[4Le numéro 119, offre quelques uns des poèmes traduits du polonais par Fernand Cambon - comme auparavant les n° 68, 81, 84, 92 et 96.

[5Par plaisir pur, juste ceci :
W Wenecji

W Wenecji zrozumiałem, że żaden świat

nie zasługuje na podziw

Być może zasługuje na stworzenie go Oto światło na wodzie

jakiegoś kanału Ta nieuważna Wenecja trwa przez chwilę

Nigdy nie byłem w Wenecji - mówię do lwów świętego Marka,
kamiennych i zdumionych przemocą

bezpośredniości światła, powietrza i deszczu.
7 VI 2002

À Venise

À Venise j’ai compris : aucun monde
ne mérite l’admiration

Être créé peut-être le mérite-t-il Voici de la lumière sur l’eau
d’un canal Cette Venise inattentive se prolonge un instant

Jamais je n’ai été à Venise - dis-je aux lions de pierre de Saint-Marc,
surpris par la violence

de l’immédiateté de la lumière, de l’air et de la pluie.

Du site Recogito. Adrien Le Bihan, pour la traduction.

Aparté : Voilà qui ressemble à s’y méprendre à Des conditions de lumière sur un canale.

[6aux éditions Belin, collection L’Extrême contemporain, 2002 ; passons sinon à l’acte, aux aveux, une prédilection : Six sonnets pour Regina Olsen.

[7Aux éditions Hermann, le sommaire sur le site fabula

[8Le culturel donne chez Deguy son nom à l’« âge de la technique » où nous en sommes. [...] A très peu d’exceptions près, le culturel ne se pense pas lui-même, déploie son projet, se rengorge en ses ambitions et ses preuves, abonde ses concepts, sans que la conception d’ensemble ait été pensée, critiquée, voulue comme telle. Autrement dit philosophée, c’est à dire comprise en rapport avec la question du sens. Etc. in Réouverture après travaux éditions Galilée, 2007, p. 263.

[9 Titre de l’ouvrage rassemblant les contributions d’un colloque à l’initiative d’Yves Charnet en 1995.

[10Ibid. p. 248

[11Aperçus sur questions et réponses publiées dans la revue Critique, n° 743, avril 2009

[12 à écouter sur le site Sens Public.

[13Cette conférence du 27 avril 2004, dans le cadre de la saison des conférences du Centre Roland Barthes, est publiée avec quatre autres dans Vivre le sens, aux éditions du Seuil (Fiction & Cie) : La latitude, les esclaves, la Bible, de Carlo Ginzburg scrutant des manuscrits de Jean-Pierre Purry (1718), une autre de Marie José Mondzain, fabuleux appareillage de la Dormition à la Pieta, comme invention de la mariologie par l’image, Nouvelles variations sur la linguistique, par Antoine Culioli, expert du "miroitement sous les mots", enfin L’oeil de l’expérience de Georges Didi-Huberman, chant profond et expérience intérieure, en ordre de.. Bataille.
Francis Marmande, Julia Kristeva, Françoise Gaillard, ajoutent par leurs questions à des exposés déjà très vivants !

[14 Entretien avec Michel Deguy Prétexte Hors-série 9

[15In Valerio Adami, aux éditions Galilée.

[16Aide-Mémoire, in Gisants

[17Voir cette rubrique du site des éditions.

[18Le Matricule des anges, n° 104, juin 2009.

[19 Lire la recension d’Emmanuel Laugier ; j’ai moi-même été, je peux dire, bouleversé par ce livre : Où je ne sais pas où me mettre,/ Cela s’appelle un poème.

[20Celles-ci autorisent le feuilletage du livre.

[21Civilité, Lelong éditeur, 1991