lire /relire /retraverser /(se) retrouver

22/03/2012 — Philippe Bonnefis, Claude Louis-Combet


« [Mon intuition était que la relecture elle-même considérée non seulement comme une forme particulière de lecture, mais aussi comme une forme d’expérience, recroisait les schèmes de la traversée sebaldienne du temps.] Relire, en effet, c’est faire réapparaître ce qui avait disparu de notre mémoire, mais en repassant sur des traces qui, elles, ne se sont pas effacées. Relire c’est convertir en activité le trait ou le sillon de la ligne d’écriture qui s’étaient pour ainsi dire endormis. De ces mots que l’on avait tous lus combien reste-t-il en nous qui se souviennent de notre lecture ? De ces phrases qui s’enroulent et qui se déplient que nous avons avalées et dévalées selon leur pente, combien en reconnaissons-nous ? [...] Ce que l’on voudrait, c’est relire, c’est retrouver. Et si l’on retrouve alors, c’est non seulement que quelque chose du livre s’est déposé en nous, mais c’est aussi que quelque chose de nous s’est déposé dans le livre [1] »

« Aussitôt qu[e la mémoire] se souvient, elle invente et elle transforme. Sa fonction n’est pas d’histoire mais de poésie. Elle ne relate rien. Elle rêve dans la mouvance perpétuelle des impressions. Elle a moins d’attaches avec les événements qu’avec les symboles dont les événements furent les supports aléatoires autant que nécessaires. Infuse et diffuse, telle est la vérité du récit, dans les mots plutôt que dans les faits. [2] »



Philippe Bonnefis, Claude Louis-Combet, D’un trait d’union
Claude Louis-Combet, L’origine du cérémonial

Voici que la Quinzaine m’offre à point nommé l’incipit dont je n’aurais pu rêver pour introduire à ce qui reliera ces deux livres pour tâcher sinon d’en rendre compte du moins en marquer la trace toute vive. Si abonné fidèle, accédant de ce fait aux archives, et que vous ayez encore à l’esprit un de ces numéros spéciaux que nous apporte avec régularité le mois d’août, ici « Pour qui vous prenez-vous ? » (août 2004 [3]), vous cherchez Claude Louis-Combet : votre requête sera vaine. Obstiné, vous demandez Combet, et là vous trouvez, tout proche de l’auteur de SchrummSchrumm (Combet, Fernand [4]). Explication : un trait aura semé la désunion, et l’homme du texte aura été rebaptisé Claude-Louis Combet, ce qui en l’état est civilement exact, mais littérairement n’a plus cours, depuis la publication d’Infernaux Paluds en 1970.

Sur ce point, Philippe Bonnefis, qui est à la fois, le lecteur, l’universitaire et l’écrivain que l’on sait, rêveur de noms devant l’Éternel, brode — c’est de la dentelle de Valenciennes [5] — une rêverie dont il a le secret (cf. Son nom seul, voire son prénom : le premier Quignard, le second Pascal, mon tout « les figures d’un lettré » [6].

D’un trait d’union, passant de Claude-Louis à Louis-Combet, invoque aussi Jean-François Lyotard, qui aura accompagné les premiers pas de Philippe Bonnefis, selon ce qu’il nous en confie, dans une oeuvre qui le fascine, et qui aura donné à une collection à l’époque (1993) dirigée par Mireille Calle-Gruber, baptisée « Trait d’union », un petit ouvrage lui-même intitulé D’un trait d’union. De ce trait, Philippe Bonnefis, dira qu’il marque de préférence la liaison et la séparation. Première circonstance.

La seconde : le livre prend source dans une communication au séminaire de Dominique Viart, en mars 2009 [7]. Et l’auteur de confier : « Très augmenté depuis, considérablement remanié, le texte au surplus s’en est enrichi des remarques, précisions et commentaires formulés par Claude Louis-Combet lui-même, au cours de l’échange qui s’ensuivit, [le séminaire se déroulant en sa présence] ».

Comme toujours, c’est époustouflant, oui, il n’y a pas d’autre mot, où notre traqueur de sens va-t-il chercher ou plutôt trouver ce qu’il va déployer sous notre regard admiratif pour ne pas dire éberlué parfois : vous qui aviez erré avec Druon aviez vous repéré le saint Nierfaix (acolyte de Faix, ainsi Damien de Côme) ? Nierfex ? creusons un peu. Lisons par exemple ceci (un échantillon pris presque au hasard) :

« J’enchaîne deux questions :
— D’Anne-Marie Combet ou de Marie des Vallées, lequel, de ces deux noms, traduit l’autre ?
— De Marie-Louise Nierfex ou de Louise du Néant, lequel, de ces deux noms, traduit l’autre ?
J’enchaîne ces deux questions, fort de la conviction où je suis qu’elles n’en font qu’une au final. De texte en texte, la même question répétée à dire d’experts. Tout se passant comme si l’œuvre de Claude Louis-Combet s’était voulue l’entêtée archéologie d’un seul et unique prénom. L’entêtée archéologie d’un seul et unique nom de famille » [8].

Je n’en dis pas davantage, le lecteur-limier saura trouver. Ce qui importe ici est la manière d’une part, la méthode d’autre part, qui iront chercher « la vérité du récit dans les mots », c’est à dire l’oeuvre en ce qu’elle retravaille, rêveusement, la généalogie, les « reculées » de la mémoire de l’origine.

La manière est toute d’humour, de tendresse pour l’auteur, de passion pour les textes (Bonnefis reprendrait sans doute à son compte l’adage combétien : « Refus de la maîtrise — excepté de la maîtrise de la langue » ; la jouissance des étymologies, des surprises de l’onomastique laisse le lecteur ébloui, comblé : telle litanie des Marie, n’a rien de pleinement canonique, et n’a de monteverdien que l’enveloppement), la méthode une érudition jamais en défaut, une parfaite connaissance de l’oeuvre, qui donne d’établir les liens de l’un à l’autre livre (de l’une à l’autre rive du fleuve des mots en leur fluence), ne se privant pas de comparer avec ce que suggèrent d’autres auteurs, eux aussi tout autant travaillés : Céline, Michaux, Duras (Nathalie Granger apporte à la seconde partie, avec la "maison des femmes", de bien intéressantes lumières), et vous conclurez avec le combet dans sa version andine, et le ferez lire à Rose, quand elle sera en âge...

Nul doute que l’ouvrage ravira les combétologues patentés, il y a tout à espérer que d’autres seront ainsi appelés à le devenir, c’est la grâce qu’avec Philippe Bonnefis, il leur est ici souhaitée, d’y entrer, dans le déliement de toute attache "médiatique".

*

Ce d’autant plus que la parution récente (janvier 2012) de L’Origine du cérémonial pourra être une révélation pour ceux qui ne connaissent pas encore l’oeuvre de qui, resté indifférent au rayonnement social, l’a poursuivie, opiniâtrement mu, par la seule nécessité intérieure de son propre cheminement d’écriture.

Toutefois, on ne lit pas ce livre : on le relit. De bien des manières. Avec d’autres. Qui ont précédé. Par exemple ici :

« Délié de ses croyances et de ses adhésions spirituelles comme d’une grande passion devenue impraticable, il accédait à un noyau de désirs qui avait résisté à toutes les tentatives sublimatoires et qui, intact, vierge, d’un enthousiasme incandescent, s’ouvrait aux mots comme il s’offrait à la vie ».

La regrettée Anne Thébaud [9], avait mis en valeur ces lignes du Recours au mythe [10] dont, ici, tous les mots comptent. L’éclaircissement, en fin d’ouvrage, apporte des précisions qui ne manquent de leur faire écho :

« L’idée de L’Origine du cérémonial remonte à 1987. Je voulais alors écrire un récit d’inspiration très largement autobiographique qui fût, dans le sillage d’lnfernaux Paluds (1970), une approche poétique et réflexive de l’expérience amoureuse selon sa singularité et son intériorité. Il s’agissait pour moi d’éclairer le lien qui rattachait, par-delà toute contradiction, ma quête spirituelle, ma conscience de la culpabilité, mes passions garçonnières, ma découverte de la femme. »

Dès le départ, trois parties avaient été prévues, le motif présidant à chacune d’elles sera conservé : la gémellité, le chant, la fleur, mais la rédaction s’effectuera par étapes : Gémellies sera écrit en 1990-1991, Choralies en 1999 (avec un ajout en 2010), enfin Floralies en 2010, l’ensemble n’en conservant pas moins une belle et forte unité, celle d’un cérémonial des origines, des temps préparant à la rencontre qui déciderait de l’orientation d’une vie, la naissance d’un homme, en somme, aurait écrit Anne Thébaud [11]. Ces temps, en leurs modulations essentielles : l’absence d’interstice, l’unisson, l’éclosion, à chaque fois un être deux que pour n’être qu’un, chaque ne devenant un qu’en ce redoublement d’être que fait éclore l’amour. Car il n’est question que d’amour, de ses plus lointaines préparations, jusqu’à sa plus pleine advenue, jusqu’à ce trait — unaire autant que d’union — qu’il aura déplacé de l’un à l’autre, comme l’a magistralement suggéré Philippe Bonnefis.

Voici un bref parcours des parties du livre. La première, je pourrais l’appeler « ritournelle des yeux clos » [12], qui appelle la rêverie gémellaire et le ressouvenir de la fantasmatique blancheneuve, champignon aux lèvres redoublées et des jumelles jouant à pisse-pisse ; la seconde propter chorum extase juvénile où l’irruption de l’adolescence maintient par la beauté du chant l’enfance en son apogée, enfin la troisième, pour le Jason qui s’est mis en route, la découverte de la fleur disposée pour lui seul — « fleur de femme et fleur de sexe, fleur de fleur en générosité d’être et beauté de geste » [13].

La venue de l’amante en un suspens paradoxal, dit le salut d’une rencontre en sa vérité, ce qui en fait à la fois l’improbable et l’entière nécessité, moment de reconnaissance (comme l’on reconnaît un enfant, appelé par son nom même à prendre place parmi les vivants, et la gratitude manifestée du même geste) ; c’est cette venue qui unifie les trois textes et leur donne leur forme, leur rythme essentiel, celui d’une assomption par l’écriture de paysages de l’âme en lesquels l’auteur inscrit d’un même mouvement le sens qu’en aura pris au fil de la vie l’appel à dire.

L’auteur nous en fait le don, les éditeurs (Galilée, José Corti) nous l’apportent, l’exégète et ami (Philippe Bonnefis) nous y reconduit : ce qui est ici indissolublement, images, écriture et chant redit, face aux forces de mort, qui toujours guettent, la possibilité d’une humanité parfois, belle.

© Ronald Klapka _ 22 mars 2012

[1Jean-Christophe Bailly, « Austerlitz, journal d’une relecture », Festival W. G. Sebald, Politique de la mélancolie ; sa conférence accessible via Dailymotion.
Sans doute n’est-il pas inutile de répéter que le programme de ce festival, a été l’oeuvre de Muriel Pic, qui avait bien des titres à en avoir la charge, dont celui-ci. Les conférences repérables via Dailymotion. La relecture d’Austerlitz par Jean-Christophe Bailly, est pleine d’élégance et pour autant de simplicité, jusque dans les quelques réponses au public, qui mériteraient d’être consignées dans le livre qui résultera des rencontres, en particulier en ce qui concerne le traumatique ou le pathos. A ne pas manquer.

[2Claude Louis-Combet, L’origine du cérémonial, José Corti, 2012, p. 113 (postface).

[3La Quinzaine littéraire, n° spécial, 1-31 août 2004, « Pour qui vous prenez-vous ? ». À cette question, des extraits de la réponse aux pages 10 & 11 :

« Les motivations qui m’ont poussé à écrire, et à publier mon premier livre à trente-sept ans, sont d’ordre tout à fait intime et n’ont jamais impliqué le projet de faire carrière en littérature. [...] Assurément, j’ai conquis, par le bouche à oreille, un petit public de lecteurs fidèles et fervents, et j’ai fait une petite percée dans quelques Facultés des Lettres. Cependant, je dois à l’ignorance des médias et du public, la chance d’avoir pu suivre librement mon chemin d’écriture, sans avoir à me soucier de plaire ni de répondre à une attente extérieure. Si j’ai écrit tant de livres - une cinquantaine en moins de trente-cinq ans - c’est uniquement parce que la nécessité intérieure d’expression et de création ne me lâchait pas. [...] L’absence d’écho public à mon entreprise d’écriture fait maintenant pour ainsi dire, partie de moi-même. Je n’attends rien. Il m’arrive quelquefois de trouver injuste le sort qui m’est fait. Mais une telle pensée ne s’est jamais installée en moi au point de me blesser ou de m’obséder. [...] Que l’on ne se bouscule pas pour lire Claude Louis-Combet, c’est peu de chose. Mais que la presse ne signale pas les éditions récentes de Marguerite Porète, de Louise du Néant, de madame Guyon, du P. Surin, de Görres et de tant d’autres auteurs qui ne sont pas seulement des maîtres spirituels mais des maîtres de la langue, voilà une situation qui me scandalise et me révolte ».

[4Ouvrage réédité en 2006, aux éditions Verticales

[5« Avec son fond de tresses, et ses motifs très denses, la Valenciennes avait une réputation (non usurpée) de dentelles très solide : on parlait de l’"éternelle Valenciennes" ».
Le livre, donc : Philippe Bonnefis, Claude Louis-Combet, D’un trait d’union aux éditions Galilée, 2012.

[6 Philippe Bonnefis, Pascal Quignard, Son nom seul, Galilée, 2001 ; Philippe Bonnefis avec Dolorès Lyotard (dir), Pascal Quignard, figures d’un lettré, Galilée, 2005, Pascal aux pp. 17-32.
Sur Philippe Bonnefis, Lire Philippe Bonnefis, Galilée, 2009, se lit dans l’allégresse.

[7Il s’agit de l’école doctorale de l’université Lille 3. Philippe Bonnefis y enseigna, y dirigea la RSH, Revue des Sciences Humaines, aujourd’hui menée par Gérard Farasse et Dominique Viart. De celui-ci, on connaît le rôle éminent pour donner au contemporain sa place à l’université, ce que marque, par exemple l’ouvrage La Littérature française au présent : héritage et mutations de la modernité, (avec Bruno Vercier), Bordas (2005), réédition augmentée 2008, mais aussi un très grand nombre d’autres, ainsi que d’interventions (lire ce portrait), et le conseil scientifique des Enjeux contemporains de la littérature, organisés par la MEL.

[8Je vous égare peut-être ? Lisez donc Des Égarées, signalées en cet endroit.

[9Anne Thébaud † 2007, "Depuis le commencement", Quinzaine littéraire, n° 753 parue le 01-01-1999, examinait Le Recours au mythe ; elle l’avait fait aussi pour L’Homme du texte et Transfigurations (n° 843), Le Chemin des vanités d’Henri Maccherroni, le colloque Claude Louis-Combet, Mythe, sainteté, écriture (n° 796), L’Âge de Rose (n° 710).

[10Claude Louis-Combet, Le Recours au mythe José Corti, 1998.

[11Anne Thébaud , "Depuis le commencement", Quinzaine littéraire, n° 753, art. cité.

[12C’est évoquer le tableau d’Odilon Redon, dont Louis-Combet, s’est fait « l’insatiable spectateur » (Stéphane Lavauzelle), et dont un ouvrage paru chez Deyrolle, en 1991, porte le titre.

[13 V. L’Origine du cérémonial, op. cit. p. 97. Et de songer à Flos florum et à Guillaume Dufay...