Apprivoiser l’inaimé en soi

texte du 22 décembre 2006


Jouve achète Alice en 1934 ; Balthus commence à peine sa carrière, mais Jouve le connaît depuis sa rencontre en 1925 avec Rilke et sa compagne, Baladine Klossowska, la mère du peintre. Le texte que Jouve consacre à cette peinture est le plus explicite sur le regard commun que portent le peintre et le poète sur l’homme : le regard intérieur. [1]

*

Muriel Pic publie la correspondance Jouve/Paulhan (1925-1961) aux éditions Claire Paulhan,
et Le Désir monstre, Poétique de Pierre Jean Jouve aux éditions Le Félin

Très chère Magdelaine


Je compte sur ton amitié. Ta confiance. Voilà, comment vais-je donc parler de ces deux livres [2] que j’ai désiré d’un grand désir lire de mon mieux avec le secret espoir de renouveler tout ce qu’il m’a déjà été donné de te dire sur Pierre Jean Jouve.

Pierre Jean Jouve ...

à ce nom, le Combattimento [3] ! & « le ruisseau gai d’aurore », ou encore ce Vrai Corps [4] si bien examiné par le bon docteur Starobinski, qui connaît la musique, tu penses, et tant et tant : la chambre bleue de Paulina, Nada, les lettrines de GLM ...

Donc, qu’il me soit donné de ne pas abîmer les livres - aussi riches que délicats dans leurs attendus, de Muriel Pic.

Muriel Pic ? oui, ce nom ne t’est pas inconnu, surgi un soir Dolorès Prato & Balthus aidant (déjà), et Abstème & Bobance , encore, nous ayant offert Compagnie et par là-même le mot du motus [5]

D’évidentes promesses ont été tenues et voici deux livres pour les happy jouviens, dont il m’appert qu’il ne convient pas dans toute la mesure du possible de les dissocier, non pour la raison insuffisante qu’ils ont le même auteur, mais qu’ils s’éclairent l’un l’autre, démontrent à l’envi qu’un travail de recherche couplé à un projet d’édition de documents inédits est un bel aiguillon pour relire une oeuvre des plus fortes et des plus stimulantes quant aux questions qu’elle pose relativement à l’écriture poétique et la révolution freudienne.

***

Les livres ? Ecoute, pour te construire ton propre point de vue, je te conseillerais de commencer par la lecture de la correspondance entre Jouve et Paulhan. Tu sais naturellement que Claire Paulhan, petite-fille du dernier nommé, s’est donné pour axe éditorial la publication d’un certain nombre de correspondances d’écrivains (et non des moindres) [6], ce qui est un travail plus que précieux pour les chercheurs et les amateurs au sens plénier de ce mot.

"Tout de ma vie est toujours tourmenté et très dur avec quelques belles choses", repris dans le titre de l’ouvrage, traduit bien l’existence de son auteur et l’empreinte que laisse la lecture de cet ensemble de lettres [7], nous est-il encore dit [8].

Effectivement - voir ce portrait par Corinne Amar - la relation avec Pierre Jean Jouve n’est pas des plus simples : voir sa froide colère après la parution dans la NRF d’une note de Raymond Schwab, négative [9] vis à vis de Sueur de sang.

Le travail accompli par Muriel Pic, tout de précision, est un modèle en ce qui concerne établissement du texte, chronologie, notes, index, bibliographie. Quant à l’ introduction de l’ouvrage, Le secret au pied de la lettre, c’est un texte au sens plein, très « écrit », qui fait bien plus que répondre à la convention du genre (les jouviens parlent aux jouviens) et apporte de beaux éclairages sur « l’ambition du secret » qui porte l’oeuvre à l’articulation du biographique et du littéraire. Il faut se souvenir que En Miroir, est sous-titré Journal sans date, tandis que la correspondance avec Paulhan couvre les années 1925 à 1961. (Et je note que durant tout ce temps (préface de Muriel Pic), que : Le désir de liberté et la liberté du désir les aliène à leur vocation littéraire, au partage d’un secret qui, pour chacun d’eux, est un dispositif singulier) .

L’immense mérite de ce travail à mes yeux est que notes précises, documents, remarques [10] confèrent à l’ensemble un tour extrêmement vivant, plus qu’une enquête et mieux qu’un reportage, mais avec ce mouvement d’attraction du lecteur dans une histoire racontée avec la passion du découvreur de terres nouvelles. J’imagine tout de même qu’il faut avoir lu un minimum de Jouve [11] pour profiter pleinement de la lecture, mais je suis persuadé qu’il peut aussi s’agir là d’une excellente entrée dans l’oeuvre, en tous cas voilà qui donne le désir « monstre » de pénétrer le massif publié aux éditions Le Félin !

***

Or, il me semble que Jouve nous dit surtout que [...] au prisme de la mystique comme de la psychanalyse, l’écriture n’est que désir.

« Ce qu’on éprouve comme inconscient, chez Jouve, n’[est] en fait que de l’incompris au sein de notre existence, ou pour mieux dire de l’inaimé. » Yves Bonnefoy [12]

Pierre Jean Jouve place le lecteur sur la scène intemporelle de son propre désir :

Monstre dont riront dans les fauteuils stupides
Ces messieurs-dames qui ne veulent rien savoir
Moires [13]

***

Jacques Le Brun [14] touche de mon point de vue particulièrement juste à la fin de sa chaleureuse préface lorsqu’il met en valeur le secret monstre de l’oeuvre de Jouve débusqué par Muriel Pic et sa consonance avec les thèmes de la réflexion philosophique contemporaine sur le religieux :

« Muriel Pic peut consacrer les derniers chapitres de son livre aux aspects les plus saisissants de cette oeuvre : le sang et l’érotique, le « péché » et le « salut » intimement liés au point que l’un ne peut se penser sans l’autre, et, comme Jouve l’écrit lui-même, le « rôle du sexe dans l’Esprit ». Un texte inachevé, publié plus de dix ans après la mort de son auteur, Les Beaux Masques [15], est de ce point de vue la meilleure preuve de l’ambiguïté de l’écriture jouvienne ; à la limite de la pornographie, il tente de forcer un secret : voyeurisme ou fétichisme dans une écriture qui devient reliquaire ou monstrance ? sublimation par l’écriture ? essai pour soulever les masques que poésie et roman mettent, tout en le trahissant, sur le désir ?

Muriel Pic, en mettant l’accent sur la profonde mutation que l’œuvre de Jouve après la « conversion » fait opérer au divin et sur le nouveau régime, non religieux, du discours mystique, […] met aussi en lumière ce qui marque en sa pointe la pensée de notre temps, la « déclosion du christianisme », pour reprendre la convaincante expression promue par Jean-Luc Nancy dans un livre récent, le christianisme qui « déclôt » la clôture qu’il ne cesse de construire. »

***

Particulièrement structurée autour de quatre pôles : L’écriture en expérience, Rites de survivance et survivances du rite, L’inconscient poétique, et enfin La connaissance par l’érotique, la monographie de Muriel Pic étayée sur une solide culture jouvienne et conduite selon un fil directeur rigoureux (à la fois « agglutination » et lecture horizontale, pour laquelle je penche aussi [16] permet à la fois une relecture de l’Oeuvre selon ces principes, mais peut aussi sinon éclairer les découvertes des néophytes mais encore (c’est mon voeu -légèrement sadique) interdire les lectures scolaires, ou celles que l’on pratique en vue des examens, qui ne sont pas des lectures.

J’y note tout spécialement cette réalité du "zeitlos", ce hors-temps où s’établit la phrase du désir, en même temps qu’une écriture du secret (Bertrand Leclair parlerait d’insu), mais dont la rencontre avec le désir met « l’âme en liesse » !

Comme j’ai aimé passage : « Paulina 1880 » : un roman relique, un chapitre vraiment très réussi, à la hauteur du texte abordé !

Je te précise que si j’apprécie tout à fait l’acception de monstre dans le titre de l’ouvrage, je suis très sensible pour celui-ci comme pour les lettres à Paulhan, à l’élaboration des dispositifs du secret.

« Mihi meum secretum est » phrase paulinienne, utilisée en guise de réponse aux questions concernant sa conversion par Edith Stein phénoménologue passée derrière les grilles du Carmel, n’est pas une dérobade, mais exprime que seule une écriture (voir Novarina retournant la dernière phrase du Tractatus wittgensteinien), où il est possible de dire "Je", pourra donner à partager et reconduire le secret, tâche infinie ...

Comme l’a indiqué Jacques le Brun, Muriel Pic a très bien fait ressortir cela à propos du posthume Les Beaux masques où il n’y aura de pornographie que pour des regards déjà pollués.

***

Tu m’as indiqué le numéro d’Europe de décembre de 2004. Il n’est bien sûr pas sans mérites [17], qui plus est il couple les études jouviennes avec cette bonne question : psychanalyste et écrivain ? avec parmi les contributeurs Henry Bauchau qui fut analysant puis ami de Blanche Reverchon. Je t’ai en retour signalé les numéros 28 & 30 de la revue Nu(e), dirigés par Béatrice Bonhomme, qui avec Jean-Yves Masson préside aux destinées de la Société des lecteurs de Pierre Jean Jouve. Je n’ai pas lu le petit livre de Franck Venaille aux éditions Jean-Michel Place. Richard Blin, pour le compte du Matricule des anges, t’en donnera avant-goût.
... pour l’heure, voici le mien avec ces mots de Bernard Noël, réunis au titre de L’irréparable [18] :

« Quand la terre tremble et craque, on voit la profondeur s’ouvrir : des couches apparaissent dans les parois de la fente, qui sont la vieille vie venant au jour. Pierre Jean Jouve a connu un séisme
semblable et, par lui, la révélation d’un double abîme interne,
dans son corps et dans le corps social. Autrefois, la religion suturait tout cela et voilait la blessure ; c’est à présent au poète - du moins au poète Jouve - d’être le gardien de l’abîme. Il assume ce rôle par unaccroissement du tragique dans sa conscience et par un ascétisme verbal, qui met le poétique en porte-à-faux au bord justement du gouffre. Le vers ne sublime plus : il s’avance vers la cassure irréparable, et lui résiste ; il situe le territoire de la catastrophe et y plante quelques repères solides. L’acte poétique tire son énergie du puits obscur d’Éros et d’une règle sévère autant que celle dont la religion ceinturait le noir orifice : il doit à l’un quelque chose de farouche et à l’autre quelque chose de rituel. La tension qui s’ensuit dans chaque poème de Jouve y fait résonner la rage de l’insensé en même temps que la maîtrise fragile de l’intelligence. Toujours la menace bestiale et sa pulsion de mort
rôdent au fond de la société comme au fond de notre coeur, toujours la poésie élève contre elles sa conjuration d’amour. »

Irréparablement...
© Ronald Klapka _ 22 décembre 2006

[1 Il y a un dispositif visuel très intéressant dans ce tableau que le texte de Jouve, dans Proses, met en avant : Alice est en train de se coiffer, ses yeux sont renversés à l’intérieur d’elle-même, blancs. Elle se coiffe devant un miroir que le spectateur ne voit pas, car c’est lui justement. Alice devient le spectateur et réciproquement. C’est un jeu de reflet où Alice s’avère être une image intérieure du rêve, disons inconsciente, du spectateur, en l’occurrence Jouve.
Muriel Pic répond à une question de Nathalie Jungerman qui l’interroge sur Balthus, pour la Fondation La Poste.
Alice , peinture à l’huile sur toile, 1,12 m x 1,62 m, a été acquise par le Centre Pompidou en 1995

[2Muriel Pic est interrogée par Alain Veinstein, ce 29 décembre, dans l’émission Du jour au lendemain

[3En extrême partage : Yves Bonnefoy révèle que ces suprêmes pages de Gloire avaient été écartées d’une anthologie souhaitée par un« petit » éditeur : leur qualité n’apparaissait pas évidente à l’auteur de : De plus en plus femme, aux motifs de la simple traduction ressentie à l’audition de la pièce de Monteverdi, en s’aidant du texte de Tancrède et Clorinde donné aux auditeurs du concert. J’étais absolument sûr que l’émotion musicale avait guidé ces vers. Toi aussi, j’en suis certain !

[4L’Ave verum, Mozart, qu’ajouter ? l’audace de l’assimilation des lèvres sexuelles au flanc blessé du Christ ? Mais Catherine de Sienne alors ? J’apprécie que ce soit Sodoma qui ait offert l’illustration de Désir monstre

[5 MOT : rad. muttire « produire le son mu », de mutus, « son, bruit de voix qui n’a pas de signification ». À ce radical qui a donné « muet », on rattache aussi « mouche » par l’idée de bourdonnement. On note chez Apulée l’expression mutmut facere, « faire le souffle ». Les premiers emplois de « mot » sont négatifs, « mot ! » pour « pas un mot », ce qui a donné la latinisation plaisante « motus ».
[...]
On n’est donc pas seulement là à se jeter dans le noir pour exister, il faut aussi contribuer à la compagnie. Pour tenir compagnie il faut faire preuve d’une certaine activité mentale. Sans silence pas de voix, sans mutisme pas de mot, sans compagnie pas de soi-même, et que ce soit le même ou un autre, ou un autre de cet autre, peu importe. C’est le mot du motus toujours. En compagnie faire mu, mouvement dans le noir pour faire le mot, pour s’imaginant être imaginé. Enfin, comment dire ? Le principe, ce serait s’imaginer imaginé. Sentir le frôlement de la frange des longs cheveux noirs. Être créateur créé, créant dans le noir ce qui le crée. Oui, je me souviens : dans le trou noir d’une bouche, le mot s’est fait, un oeil s’est ouvert. J’ai fait le mot, pendant des kilomètres de fable, et Dieu ne me le rend pas. J’ai écouté la voix jusqu’à ce que les os d’Écho articulent le squelette du langage, dont le corps se meut dans le noir. Le dernier mot pourtant, de l’épuisé aux pieds endoloris, il faudra bien le faire aussi. Le dernier mot qui contribuera à la compagnie, le seul, le mot du motus. C’est pour ça que je suis là gisant dans le noir de la voix. L’oeil se ferme, le bord de la paupière doit faire une ligne droite à présent, c’est fait j’ai fait le mot. Vite, vite, motus.
[Muriel Pic, Le mot du motus, in Cie, éds Abstème & Bobance
Et chez le même éditeur : La Nuit des Horizons, à propos des Monolithes de Laurent Millet
]

[6 Pour cette publication, Claire Paulhan a reçu le soutien de la Fondation La Poste.
Elle a expliqué dans Florilettres, publication régulière de la fondation, la nature et les enjeux de son activité éditoriale

[7où Pierre Le Pillouër, a, fort justement, relevé le refus du stéréotype

[8Natalie Jungerman, entretien avec Muriel Pic, Fondation La Poste, à propos de la lettre 76 (éd. Claire Paulhan, p.110), adressée à Jean Paulhan en 1933

[9il faut bien le dire aussi inepte, usant de la rhétorique dîners en ville « chic » : verbiage prétendûment éclairé et persiflage. Pour en rire un peu, éventuellement, Pierre Bayard, aux éditions de Minuit, en donne le modus operandi

[10 Parmi cent autres, la conclusion de cette lettre de 1935, pour te convaincre :
[...]

Je laisse pour la fin l’extraordinaire interprétation que
vous avez formée : que je reprendrais délibérément le texte
parce que la N. r. f. a publié un poème de M. Schwab [2] !

Je suis scandalisé que vous puissiez me prêter une telle
bassesse, et que vous n’hésitiez pas à accuser ma « rancune »
et mon injustice ». Je me moque bien de M. Schwab. Son
article est loin derrière moi. Si la N. r. f. publie des vers
aussi opiniâtrement mauvais, cela regarde la N. r. f. et ne
me concerne pas. Il y a quelque temps, Ballard [3] m’écrivait
pour me demander si je me sentirais blessé de lire dans ses
Cahiers un poème de M. Schwab ; j’ai remercié Ballard et je
lui ai répondu que la question n’avait point d’existence, à
mes yeux, pas plus que M. Schwab ; et le poème de
M. Schwab fut publié [4].

Je vous ai donné La Victime, mon cher ami, pour symboliser notre réconciliation - après des choses assez
sérieuses qui se sont passées, et que vous me rappelez. Avec
tristesse je crains que les événements ne tournent encore
une fois contre mon intention.

Je vous serre la main tristement mais amicalement.
Pierre Jean Jouve

2. Raymond Schwab a publié des fragments de Nemrod dans La NRF,
en août 1935 (pp. 194-201).

3. Jean Ballard (1893-1973) est le directeur des Cahiers du Sud (cf.
Lettre du 27 décembre 1928).

4. Raymond Schwab a publié des fragments de Nemrod dans Les
Cahiers du Sud
(21e année, décembre 1934, pp. 758-763).

[11 Pourtant on trouve très facilement en poche les romans et l’oeuvre poétique en Poésie/Gallimard ; en revanche il semble que l’enseignement du second degré passe allègrement à côté d’une des oeuvres majeures, non seulement du siècle dernier, mais de la littérature française dans son ensemble. Le prix de l’exigence sans doute.

[12 La Vérité de parole et autres essais, Paris, Gallimard, 1995, p. 478.

[13in Prière d’insérer du livre lisible sur le site des éditions Le Félin, ainsi que le premier chapitre et la table des matières

[14Je t’ai parlé de l’auteur de Le Pur amour, de Platon à Lacan, à propos de Madame Guyon et du livre de Catherine Millot

[15Mais je note également dans l’avant propos de René Micha :
« Emouvant Jouve l’aura, le mouvement, l’avidité sexuelle d’une femme presque maigre, aux seins légers, aux hanches abondantes au casque d’or ».

[16La lecture verticale séparerait quête mystique, rôle de la psychanalyse, critique musicale (atonalité), et présence du mythe ; dans un ordre d’idées voisin, Yves Bonnefoy ne regrette pas que des écrits "reniés", i.e. antérieurs à la conversion de 1925, celle des plus explicitement manifestées par le texte Inconscient, Spiritualité & Catastrophe) aient finalement trouvé le chemin de la publication : voir l’Oeuvre au Mercure, Jouve avant Jouve, c’est déjà Jouve !)

[17 Jouve revisité par Daniel Leuwers, nous apprend, entre autres, que Philippe Beck et Jouve ne conseilleraient pas Dernière mode pour les mêmes raisons !

[18Revue L’Autre numéro spécial Jouve, juin 1992