faire voir le jamaisvu, Hélène Cixous et les artistes

07/12/10 — Hélène Cixous, Roni Horn, Nancy Spero, Maria Chevska, Joana Masó, Bruno Clément, Marta Segarra, Ginette Michaud, (avec Gérard Granel, Jean-Luc Nancy, Jacques Derrida)


Cette lettre pour saluer la parution en librairies de Peinetures, Écrits sur l’’art, aux éditions Hermann.
Cet ouvrage à l’instigation de Marta Segarra et de Joana Masó, ne comporte que des merveilles.
Avec, pour moi, la merveille des merveilles (oui je lévite) : Faire voir le jamaisvu, un essai à propos de Rings of Lispector (Agua Viva) de Roni Horn, qui est tout simplement un prodige d’intelligence, de fermeté intellectuelle, de sensibilité, d’ouverture à ce que art peut encore signifier aujourd’hui.
Assurément, impossible de ne pas ressentir une vive émotion, la joie se mêlant à la gravité, à la lecture des textes sur Nancy Spero, Maria Chevska, Rembrandt, Ruth Beckermann etc.

Les éditions Galilée ont publié il y a peu Double oubli de l’Orang-Outang, ce sont aussi des pages heureuses pour le lecteur, même si l’auteur a ponctué quelques chapitres des larmes de Saint-Simon. Enquête sur le Livre, sur soi, dont je n’ai délivré que quelques indices laissant au Dupin lecteur d’exercer sa sagacité.

Quant aux éditions Campagne Première (une lettre de la SPF s’interrogeait naguère : les écrivains sont-ils nos maîtres ou sont-ils nos pairs ? (ce sont des psychanalystes qui parlent ; n° 19, 2008), elles s’honorent de publier rêver croire penser, colloque autour de l’oeuvre d’Hélène Cixous (Paris, 2008), actes réunis par Marta Segarra et Bruno Clément, dont la richesse ne s’épuise pas en une lecture.

Enfin les éditions Hermann ont poursuivi la publication des puissants travaux de Ginette Michaud autour de Cixous et de Derrida (Battements du secret littéraire), cette fois c’est « Comme en rêve ... » ; de très savantes oneirographies vous attendent.

Et de ce fait, une présentation, documentée toujours, lyrique parfois.


« ... découvrir dans le corps ce que la peinture découvre dans le monde, à savoir qu’on ne peut ni le voir ni l’avoir, et trouver là-même, dans ce négatif même, le courage de détailler du regard, et dans toutes ses articulations, le trait de son retrait. Or [...] cette racine [...] (elle est même l’être à découvert comme tel, inlassable promenade où le désir avance, sans aller nulle part), [...] aurait de quoi nous permettre de briser toutes les évidences du discours sur le corps et l’âme, l’amour, l’identité, en faisant apparaître la « trahison » là où elle a son lieu : dans la pro-position de toutes ces positions de concept. Quelque chose relie (sans doute la césure, en effet) l’attache d’une épaule, une distribution de couleurs, une formule algébrique, comme autant de fragments de « La Chose », comme autant de formes de la formalité existentiale. »
Gérard Granel [1]

Avant-propos : l’excédance de l’art (Jean-Luc Nancy, Trop.)

Le rappel de ce « trop » a en fait son point de départ dans la lecture de « Dessiller la langue », le travail de Joana Masó (2009) qui porte en sous-titre : Écriture et vision chez Hélène Cixous et Jacques Derrida [2]. Ainsi qu’elle le résume :

« Dans le discours philosophique, dans la critique littéraire et l’histoire de l’art, voir et parler, regarder et dire ont fait l’objet de multiples parallélismes et partages [...]. L’articulation du texte et de l’image, ainsi que leurs rapports étroits où le visible et le lisible sont tantôt incompatibles tantôt complémentaires, restent l’objet de la [...] thèse. Toutefois, entre ces deux modèles, ni la correspondance ni l’adéquation ne parviennent à nommer l’étrange complicité de l’œil et de la voix, du regard et du mot dans l’aventure de la connaissance, la révélation, la représentation et l’accès au sens - les grandes lignes de force qui traversent la problématique du visible et du lisible. L’écriture d’Hélène Cixous et la pensée de Jacques Derrida reprennent et déplacent l’héritage de la vision, qu’ils transforment dans le cadre d’une expérience déconstructrice de la langue. [...] »

Et voilà pourquoi, reprenant le Cahier de la revue Spirale, Jean-Luc Nancy à bords perdus, avec pour point de départ l’exposition Trop. Jean-Luc Nancy [3] en 2005 — la revue porte fièrement en couverture : « Nous sommes en état ou plutôt en disposition constante de débordement : nous sommes toujours dans la possibilité et dans l’imminence du trop. » [4] — et plus particulièrement l’entretien qui s’en suivit : Penser l’excédence de l’art [5], je me risque ici à employer excédance. [6]

Hélène Cixous, Peinetures, Écrits sur l’art

« L’odeur de la peinture, disait-il, pourrait te faire du mal. » [7]
« il y a toujours obstinément, avec une persévérance presque incroyable, une attitude et des gestes, des gens qui se disent et se veulent artistes, au prix d’une liquidation de l’idée même d’art et de toutes les formes disponibles, et qui continuent à affirmer quelque chose sous ce nom-là : on peut dire que ce nom oppose une résistance, une insistance dans Ia direction de ceci que le sens ne se ferme pas, ne s’achève pas. » [8]

Ceux-ci, qui sont à la peine, Hélène Cixous les met à l’honneur avec la complicité des éditions Hermann, l’impulsion donnée par Marta Segarra et Joana Masó, et de là le rassemblement de ses Écrits sur l’art en forme de peinetures. [9]
Mais dans peinetures, il y aussi peut-être à entendre le paint (anglais) de pain-text qui au dur labeur de peindre et d’écrire (dessiner) conjoint le pain-texte à partager [10].
Qui a lu Le Tablier de Simon Hantaï [11], voire la préface d’Hélène Cixous à Karine Saporta - Peter Greenaway Roman-photo [12], a en mémoire Pero et Cimon (Rubens), Le Rêve du prisonnier (Moritz von Schwind) dans Eve s’évade [13], a pu percevoir quelle sorte de regard (celui d’une poète) est porté par elle sur les oeuvres des artistes (pour mémoire : Rembrandt, Goya, Monet, Picasso font l’objet de commentaires à l’intérieur des fictions). Il y a peu, un collectif sous la direction de Marie-Dominique Garnier et de Joana Masó, donnait des commentaires développés sur des correspondances de l’écrivain avec Simon Hantaï, Roni Horn et Maria Chevska [14]. Le présent ouvrage donne d’aller à la source des travaux avec les deux derniers, y ajoute une riche conférence sur l’oeuvre de Nancy Spero, et quelques autres textes qui font l’objet de développements moins étoffés, mais n’alertant pas moins la sensiblité et qui seront évoqués plus rapidement.

Mais au commencement, j’avoue avoir lu Faire voir le jamaisvu, essai sur l’installlation de Roni Horn, Rings of Lispector en état de lévitation. Deux pages brèves mais denses et précises de Joana Masó en introduction à « Entre citation et devenir : noms verbaux d’Hélène Cixous », avaient naguère vivement attiré mon attention [15] et fait me précipiter à la vitesse du web sur le site des éditions Steidl, [16], en raison de la très vive impression occasionnée par la rencontre en un autre temps de l’oeuvre de Roni Horn [17], et la non moins vive sensation éprouvée à la lecture de Clarice Lispector par Hélène Cixous [18]. Toutefois :

« On ne peut rester en « exaltation » continue, les saintes lévitent puis reviennent au sol. Les vols se posent et reprennent leur essor. La coupure est la partie vive de tout état de création ». [19]

Comment alors essaierai-je de décrire cet essai (pp. 71-122) ? Il dira à qui l’entendra tout autant de Roni Horn lectrice de Agua Viva [20] (« This is you, this is me »), que d’Hélène Cixous, lectrices des deux tout autant dans ce cas précis que de Jacques Derrida méditant le rapport de la lettre et du dessin, et trouvant (Hélène Cixous) les mots ou se laissant trouver par les mots pour le dire.
Tout d’abord, rappeler de quoi il est question : de dessins de phrases (traduites) de Agua Viva, disposées sur un sol en caoutchouc (de couleur kaki) — et leurs « répliques » verticales dans des carrés de soie au first floor office d’une gallery qui se souvient d’avoir été une banque — en formes d’annneaux ouverts, dont celle-ci :

« Yes, I want the ultimate word, which is also so first that it’s already confused with the intangible part of the real. » [21] qui donne lieu à une scène d’écriture qui coupe le souffle (d’admiration) et à un codicille : Apophases- Ruings qui est un pur bonheur de pensée (de penser) « d’un “avant”, qui n’a sans doute jamais existé qu’en rêve. En rêve ou en art. »
Et un appel à la lecture, telle que l’entend Cixous. Voyez :

« Tous ces thèmes ( il s’agit de libération, de révélation, de dé-hiérarchisation : ce qui était caché est montré, le secondaire est aussi principal que le principal, il n’y a ni dessous ni dessus. ), qui ébranlent la pensée classique logocentrique, sont ceux auxquels Clarice Lispector donne la parole. Ce sont les « personnages » philosophiques de son œuvre.
Là-dessus Roni vient ajouter, porter au-delà, mettre en lumière, incarner en formes d’être, le murmure de la pensée. Comme si elle répondait avec une précision et une fidélité géniales à l’appel de Lispector : « entends-moi, entends mon silence ». Oui, elle « entend », c’est-à-dire elle reçoit, comprend, intériorise et réincarne dans l’étendue et le visible les rêves ultimes de Clarice Lispector. Création sur la création. Virtuosité hypersensible. Invention inouïe du texte du texte. Roni donne la deuxième vie. Un texte écrit attend toujours la « lecture » qui lui donne sa survie, son visage ressuscité. » [22]

De la « sur-vie », il n’en manque pas dans ce recueil d’articles ou d’essais. Au premier chef, dans les Dissidances de Spero, que l’on pourra retrouver en ligne avec la voix d’Hélène Cixous faisant merveilleusement partager son texte [23], avec un Untitled (bomb figure with tongued heads) de 1966, accueillant le lecteur en couverture, tandis que la galerie d’arts graphiques du Centre Pompidou présente, pour la première fois en France, une rétrospective de l’artiste américaine (1926-2009). « Avec une soixantaine d’oeuvres sur papier, l’exposition donne à voir le travail d’une artiste engagée, dont on retient la force autant que la beauté. Nancy Spero a créé selon le modèle féminin qu’elle défendait : une femme actrice et moteur de l’histoire. » [24].
Et voici l’énergie de l’auteur du Rire de la Méduse :
« Vénus, à laquelle on ne croyait plus, vient renaître, toute neuve. L’âge des Dissidanses a commencé. Déliées, absolues venant de tous les pays, espiègles, qu’elles sont délicieuses et drôles, ces corps qui ne se laissent plus contrarier ! Ces corps qui ne se soumettent plus à l’opposition, à l’attribution, à l’interdiction, à l’exclusion-inclusion. Si j’ai envie d’un
bouquet de pénis disent-ils/elles, ces corps absous de l’opposition sexuelle, j’en cueille un, si j’en veux plus d’un, qui m’empêchera d’en jouir à volonté, plus on a de seins plus on nourrit, plus on est de fous plus on rit.
D’autres, je l’imagine, appelleraient cette pluralisation du « fétichisme ». Moi je crois que les héroïnes joyeuses de Spero sont plutôt des je m’en fichistes, des locataires de l’inconscient, dont nous savons qu’il ne connaît pas le non, et qu’il cultive la greffe et les suppléments. Voilà pourquoi nous reconnaissons, avec une exclamation de plaisir, l’élégante Revenante aux organes délicats polysexués comme les fruits de l’arbre du bien et du mal. Nous l’avions vue en rêve, cette être aux cous de cygne de Léda, aux petits seins triangulaires alignés comme des dessins d’enfant, aux longues pattes fines de Joséphine Baker chaussées ou peut-être coiffées de talons aiguille, et à la minceur de guerrière pleine de grâce. Et qui ne pose pas. Qui bouge tout le temps. Qui bouge le temps. Le fait tordre de rire. Et pourtant... »

Quant à K — A notebook, je renvoie le lecteur qui souhaiterait avoir une idée plus précise de K, une installation de Maria Chevska artiste britannique aux origines polonaise et roumaine, à « Un effet de Manche », une lecture très précise de Frédéric Regard du cahier central d’un catalogue bilingue consacré à l’oeuvre de l’artiste en 2005 [25]

Cet extrait du texte d’Hélène Cixous en restituera la tonalité :

« Le livre de Maria est-il une promenade de spectres ? Ou le spectre d’une promenade de spectres ? Dans la scène morcelée du livre, les êtres humains sont des éloignés, des imprécis, des traces. Le monde humain est au passé. Les draps et les serviettes sont au présent. Les enveloppes sont le présent. Les vies s’effacent aux fenêtres de rêve.
Je feuillette le livre d’heures d’une voyageuse qui se souvient des temps où elle n’était pas née, de la chambre où des objets attendent que vienne la maîtresse des lieux avec une patience de chats.
Les détails détachés grandissent, la synecdoque prend la dimension du tout, une pantoufle dit la femme qui a laissé cette île, cette ville, déserte. Version moderne de l’empreinte du pied de Vendredi.
Ceci est un paintext, un pain-texte La caméra filme l’état de deuil.
Il s’agit d’une mosaïque disséminée de souvenirs mourants. Ils vont expirer. Ils expirent. La caméra filme des restes d’histoires, les derniers instants de derniers instants.
Une chambre immobile, avec personne dedans. La chambre de personne. »

Ce que corrobore à la suite la forme imagée des pp. 133-134 de Peinetures [26] .

Faut-il insister ? On croira sans peine Cixous lorsqu’elle déclare : « Je ne suis pas amateur de peinture, ni d’ailleurs d’aucun autre art. Je suis une personne qui se prête à des rencontres avec des expériences qui sont vitales, qui sont décisives, venant d’autrui et qui bien sûr se rapportent à « moi ». A « moi », à moi que je ne connais pas, mon inconscient, ma surface réceptive. » (p. 15) Et c’est bien sûr le cas pour les autres rencontres exposées ici, par exemple le monde vu par les yeux sans violence, les yeux justes de Ruth Beckermann (Filmer le devenir invisible [27] ), ou par un jeune artiste comme Jeffrey Gibson, qui va inventer pour avoir hérité de Talhequah, cinq acres de terre Cherokee dans l’Oklahoma.

Et puis :

« Pourquoi mets-je Rembrandt au-dessus, ailleurs, à part ? Depuis toujours.
Aucun réalisme : ce qu’il peint, c’est une femme cachée sous l’apparence de Bethsabée. Il peint l’instant précis qui passe, l’instant qui est la porte de l’éternité. C’est dans l’instant qu’est l’éternité. Chez Rembrandt, vraiment aucun réalisme. À quel point c’est l’âme qu’il peint, l’âme en chair et en lumière, cela se voit à l’indifférence qu’il manifeste pour la « description réaliste » du corps. La position est impossible. J’ai essayé. Mais cela n’a pas d’importance. C’est l’âme qui serre les cuisses. » (Bethsabée ou la Bible intérieure, p. 54)

***

Mais si c’est sur les Écrits sur l’art que j’ai souhaité insister, je ne saurais omettre dans une très riche actualité éditoriale — ne les décrivant ici que trop brièvement en notes : Double oubli de l’orang-outang aux éditions Galilée [28], Rêver croire penser un collectif autour de l’oeuvre de la lectrice aux éditions Campagne Première, sous la direction de Bruno Clément et de Marta Segarra [29] et le second volet de Battements du secret littéraire : « Comme en rêve ... » de Ginette Michaud, aux éditions Hermann [30].

© Ronald Klapka _ 7 décembre 2010

[1Gérard Granel, Un désir d’enfer, in Apolis, TER éditions, 2009, 136-146 ; texte resté inachevé, publication partielle, dans Po&sie n° 96, 2001, pp. 100-104, qui précise : On trouvera ici, pour l’essentiel, une lecture du célèbre récit de Francesca da Rimini***, au chant V de l’Enfer de Dante. La circonstance où cette lecture prit forme fut la présentation, au Collège International de Philosophie, des deux premières livraisons de la revue Césure de la Convention Psychanalytique, éditées l’une et l’autre sous la responsabilité de Jacques Felician et Pierre Ginésy (note de Gérard Granel).
*** L’incipit du texte de Granel (Apolis, p. 136) souligne : « On trouvera ici, attachées aux paroles de Dante - dans le célèbre récit de Francesca da Rimini, au chant V de l’Enfer -, des questions qui flottent comme des rubans. Deux. Sur l’un est écrit le mot "Désir", sur l’autre "Enfer". Ce ne sont pas des thèmes (une thématique jamais n’a flotté au vent de la poésie), c’est le premier savoir de soi, plutôt le récit avant coup, la prémonition rapide, urgente, sévère du monde auquel encore - 700 ans après - nous appartenons. Et qui meurt. Savoir peut-être capable alors de comprendre, au moins un peu, ce que (ne) disaient (pas) les paroles où il fut déposé à sa naissance - le paquet de dénégations et d’aveux mêlés que constitue le récit de Francesca. »

Deux videos sur le site Gérard Granel pour inviter à lire ce recueil qui ouvre sur « la mise en perspective du monde a-mondialisable et du monde mondialisé, en interrogeant les deux foyers de la modernité : l’infinité du sujet et l’infinité du travail-richesse » (d’après la quatrième de couverture).

[2Cette thèse en co-tutelle Barcelone et Paris 8 est accessible en ligne. C’est une bénédiction. En peu de mots, on y rencontrera dessins d’Artaud, Mémoires d’aveugle, Atlan, Colette Deblé et aussi Clarice Lispector, Maria Chevska, Roni Horn et Simon Hantaï, Marie Françoise Plissart (Droit de regards, cf. cette mention de la récente réédition, de ce beau récit photographique au (x) miroir(s) de Borges (Los espejos velados), aux Impressions nouvelles, et dont Benoît Peeters n’a pas manqué de rappeler la circonstance de la Lecture de Jacques Derrida.). A lire aussi cette belle étude sur Feu la cendre, livre à lire et à entendre, aux éditions des femmes, 1987, rééd. 1998.

[3En lire le programme.

[4 Spirale, numéro 204, septembre-octobre 2005, p. 3-63,
Jean-Luc Nancy, à bords perdus.
Sous la direction de Georges Leroux et Ginette Michaud.
A retrouver : premiers indices.

[5Penser l’excédence de l’art, entretien de Jean-Luc Nancy avec Ginette Michaud et Isabelle Décarie, Spirale, n° 207 ; 2006, pp. 32-34.

[6Le texte de Jean-Luc Nancy étant facilement accessible, je n’en déplie pas la problématique (art vs « crise du sens », « spiritualité » (un mot manque), politique), pour souligner juste un retour, rien moins qu’anodin, de Nancy sur La Communauté inavouable de Blanchot, réponse à La Communauté désoeuvrée (Je me permets de renvoyer à La Communauté affrontée, telle que je l’ai lue), à savoir que le désoeuvrement suppose le minimum d’oeuvre, et que l’oeuvre, ici, c’est le rapport sexuel qui est comme un rapport désaffecté : Blanchot « analyse » La maladie de la mort de Marguerite Duras*** dans La communauté des amants (II° partie du livre), mettant en scène l’inavouable de la puissance de l’affect, qui dans le domaine de la politique donna au fascisme celle dont la démocratie manqua(it).
___

*** Cf. cette lecture croisée des livres de Duras et de Blanchot.
La finale de L’« il y a » du rapport sexuel, Galilée, 2001, et toute la conférence d’ailleurs, me paraît procéder de ce constat :
« Assurément, donc, il n’y a pas de rapport au sens où il y aurait compte-rendu et comptabilité de l’excès : non pas parce qu’il y aurait dans l’excès un jaillissement interminable (qui tendanciellement reviendrait au même qu’à une entropie océanique et fusionnelle), mais parce que l’excès est simplement, strictement et exactement l’accès à soi comme différence et à la différence comme telle, c’est-à-dire justement l’accès à ce qui ne peut pas être arraisonné ou instancié à moins que son « comme tel » ne soit exposé comme ce qui n’est jamais (ainsi que le voudrait l’idée d’une évaluation, d’une mesure ou d’un accomplissement du rapport). De rapport en tant que rapport, de fait, il n’y a pas. Ou bien : baiser n’a pas lieu comme tel, mais toujours autrement (son prétendu « comme tel », c’est la pornographie : elle est la figure - la seule - de l’impossible en tant qu’impasse). Baiser a lieu selon l’accès à sa propre impossibilité, ou selon sa propre impossibilité comme accès à ce qui, du se-rapporter, est incommensurable à tout rapport. Mais on baise, et en baisant - quel que soit ce baiser - je le redis avec Celan, on (s’)imprime une brûlure de sens. La jouissance n’est rien qu’on puisse atteindre : elle est ce qui s’atteint et se consume en s’atteignant, brûlant son propre sens, c’est-à-dire l’illuminant en le calcinant. » (p. 52)

[7Rembrandt, cité par Gérard Dessons, L’odeur de la peinture, éditions Laurence Teper, 2006.
Hélène Cixous précise dans le prière d’insérer de Le tablier de Simon Hantaï : « Il y a, dans la vie de mon regard, deux ou trois tableaux au monde qui me mènent. Il y a Le Bœuf écorché, l’autoportrait de Rembrandt le plus cru, il y a Le Chien à demi enfoui ou déterré, l’autoportrait en jaune de Goya. Il y a L’Écriture rose, l’autoportrait de Hantaï. »
Marta Segarra et Joana Masó, reprennent cette phrase en exergue à leur introduction « Hélène Cixous en art comme en rêve » à Peinetures. Elles en débattent suite à la lecture de « Dissidances de Spero ».

[8Jean-Luc Nancy, in Spirale, « Penser l’excédence » de l’art, article cité.
En des termes voisins : « Il n’y a pas d’art qui ne soit pas un acte de résistance sublimée », exergue de Peinetures introduction d’Hélène Cixous à ses Écrits sur l’art.

[9 V. la notice des éditions Hermann.

[10Cf. Peinetures, p. 113, et infra, les lignes consacrées à K — A notebook.

[11Hélène Cixous, Le Tablier de Simon Hantaï, Annagrammes suivi de H.C. S.H., Lettres, Galilée, 2005. Les lettres, données en fac-simile, sont un miracle. Pour une approche de ce livre, mais aussi d’Ecriture rose, voir les liens de cette page du site idixa.

[12C’est un des bonheurs que la lecture publique m’a fait il y a quelques années de me mettre en main cet ouvrage édité chez Armand Colin en 1990. Outre la préface d’Hélène Cixous, L’arrêt du train, ou résurrections d’Anna (pp. 153-163 dans Peinetures), l’on trouvera deux grands textes de Daniel Dobbels : Un moment hors de la vie de Karine S., et Karine Saporta, sous ce nom une signature ; enfin, une double approche : Karine Sporta - Peter Greenaway par Bérénice Reynaud, et les photographies de Karine Saporta pour ce surprenant Roman-photo chorégraphique.
Du texte d’Hélène Cixous :
« L’art de Karine Saporta c’est cela : la mise en nu, c’est à dire en chair, des âmes. [...] Art de l’allusion, de l’effleurement. C’est ainsi qu’agit l’enchantement le plus fort : par évocation, par contiguïté, par propagation. La danse m’atteint. Je suis touchée, là, derrière la pensée, surprise, comme par un poème brutal de Tsvetaïeva. »

[13Cf. cette recension.

[14Cixous sous X, Presses universitaires de Vincennes, 2010.

[15Voir ce passage.

[16Cf. cette page sur Rings of Lispector ; on y trouvera aussi l’Index Cixous, auquel fait allusion Portraits de portraits, Le jour même de Roni Horn, pp. 123-128.

[17Fin 2003, à la galerie d’art graphique du Centre Pompidou. Roni Horn répondit à l’occasion aux questions d’Elisabeth Lebovici, dans entretien intitulé Intenses dessins, et publié par le journal Libération.

[18 En atteste ce jardin d’exaltation.

[19Faire voir le jamaisvu, in Peinetures, p. Hélène Cixous ajoute : « Roni Hom sera devenue le chantre de la coupure, la musicienne des arrêts, des vides, des rythmes. Elle dessine à l’oreille. Elle enregistre l’alternance du respirer. Elle faitvoir l’inaudible, et c’est comme une résurrection de ce que nous avons perdu et oublié ».

[20Clarice Lispector, Agua Viva, Texte original en brésilien et traduction de Regina Helena de Oliveira Machado, des femmes éditions, 1980.

[21Sim, quero a palavra última que também é tão primeira que já se confunde com a parte intangível do real. (Agua Viva p. 18)

[22Pour une lecture avec laquelle je ne saurais que consonner, pour ce qui est de sa valeur tant conceptuelle (quel travail !) que sensible (quelle finesse !), je ne saurais que renvoyer à Joana Masó, Langue et figuration des arts chez Hélène Cixous, Roni Horn et Clarice Lispector (in Rêver croire penser, Campagne Première, 2010, pp. 260-269), mentionnant de sa conclusion :
« Entre le blanc et la lettre se profile une parenté qu’exposent déjà quelques sculptures de Horn telles que Opposite of White v. 1 / v. 2 (2006) ou White Dickinson (2007), ainsi qu’une longue série de syntagmes passeurs à l’intérieur du vaste corpus cixousien _ la « fleur blanche » de Perséphone, la « cruauté blanche » de Beckett, le « manteau blanc » de Messie oublié dans le département de littérature de la Sorbonne, ce « manteau [qui] attend là-haut le poil blanc muet puissant indissociable de son sort ». Même les graphes, ces figures mathématiques composées de nœuds et d’arcs, sont blancs chez Cixous. Ils ne livrent pas dans un discours l’énigme de son langage, puisque « tous ces blancs viennent ajouter aux phrases silences, murmures rentrés, absences, tous ces espacements, ces ellipses, ces sorties, cet air qui souffle, le monde de l’indicible qui vit caché dans les grottes de la pensée, dans les cavités du discours ... ». Qu’ici le blanc porte l’ellipse qui voue l’œuvre graphique à entretenir un rapport étroit avec l’écriture et la différance, c’est peut-être ce que le film de Blanca Casas Brullet intitulé Blanc dérangé (2008) donnait déjà à lire lors de sa projection. [...] Dans le sillon de Croquis (2007), film d’animation où le support du dessin animé était déjà le cahier de brouillon, Blanc dérangé de Blanca Casas élargit cette facture scripturale du visible dont la blancheur énonciative est désormais la trace.
Si on se demandait pour finir ce que les arts partagent avec l’écriture, on devrait peut-être pour répondre évoquer ce blanc de l’image et de l’énonciation littéralement dé-rangé, hors rang, s’élargissant et se généralisant dans le « champ sans limites d’une textualité générale » *** qui fut appelée archi-écriture. »
*** Jacques Derrida, « La loi du genre », dans Parages, Galilée, 1986, p. 256.

[23Lire, grâce au MACBA Dissidances de Spero, et en écouter la lecture par Hélène Cixous à La Maison Rouge (Fondation Antoine de Galbert), le 13 mars 2008, ainsi qu’une conversation avec Marta Segarra et Joana Masó, grâce à la Fondation Slought de Philadelphie, la lecture, la conversation et les images de la présentation étant téléchargeables séparément.

[24Lire en particulier le communiqué de presse avec extraits du catalogue, chronologie, aspects de l’oeuvre.

[25Maria Chevska et Hélène Cixous, Vera’s Room. The Art of Maria Chevska, Black Dog Publishing, 2005, pour ce cahier.
Le texte de Frédéric Regard, pages 97 à 129 de Cixous sous X op. laud. Frédéric Regard (Paris IV), auteur de nombreux articles sur Hélène Cixous, est aussi l’auteur de la préface au Rire de la Méduse.

[26Image cueillie dans le diaporama du site de Maria Chevska, dans la page relative au Notebook.

[27Texte en ligne, ici adressé, pour donner à aller au livre ! autant qu’au site de Ruth Beckermann.

[28Le prière d’insérer de ce livre est comme, à l’accoutumée, un acte littéraire, qui en fait tout le prix. Je déplie un tout petit peu le Carton dont il est question en ouvrant deux pistes pour le Dupin-lecteur :

— d’abord, les premières et les dernières pages de Rencontre terrestre qui forment comme inclusion pour ce livre d’entretiens entre Hélène Cixous et Frédéric-Yves Jeannet, il y est question de ce premier livre publié, et que son auteure ne veut pas relire — il est aussi question de rêve, de secret, de crime, d’innocence, bref du conte de l’origine.

— ensuite, ce que contiennent les rabats de ce premier livre, publié chez Grasset en 1967 :

« Ce livre raconte la mort et la vie d’un être sans nom qui parle, appelle, supplie, puis se construit une maison de silence parce que sa voix est restée sans réponse. Il cherche une porte sur la paix, une issue, le sommeil, l’amour, tout ce qui lui a été promis avant qu’il ne se détache de l’inconnu, du noir, pour entrer parmi les autres.
Le vide, le blanc, l’absence, attendent celui qui croit naître, jusqu’à ce que, à la fin des expériences qui creusent le vide plus profondément encore, il repasse enfin du bon côté de la vie, celui où l’autre nom de Dieu n’existe plus, où tous les mots sont déposés, où Dieu est la Mort.
Alors tout est enfin donné au chercheur de vie, dans l’instant où il comprend qu’il n’y a rien d’autre que la déception entre la naissance et la disparition : c’est la mort qui est le Dieu du prophète angoissé, c’est la mort qui est la mère de l’enfant sans âge de la nouvelle intitulée « L’Outre-vide », c’est la mort qui unit le fils du roi à un père redoutable (dans « Le Successeur »).
Tout (ou Rien) est de l’autre côté des gestes, du bruit, de la réalité. Ceux qui le savent font semblant d’être là, mais ils suivent des yeux les hommes cachés derrière les murs, les paupières, les mots, les peaux.
Le Prénom de Dieu décrit le Dieu innommable à travers « Anagrammes », l’épelle derrière le livre ouvert, sans réussir à déchiffrer le premier mot du livre. En découvrant dans une expérience onirique et fabuleuse cette place vide mais familière de notre expérience ouverte à la venue de Dieu, ce livre parle avant Dieu.
Ces récits ne sont pas allégoriques. Et pourtant ce qu’ils sculptent, dans l’épaisseur charnelle du texte, n’est pas tout à fait présent. Dans le corps des signes, dans l’organisation formelle de ces nouvelles, s’annonce, se prénomme un grand absent. On pourrait croire à la reprise, par une écriture aux images baroques, à la fois picaresque, fantastique, kafkaïenne, joycienne, des opérations de la théologie négative. »

Est-elle si infidèle, la fidélité d’Hélène Cixous ?
A la suite de quoi, on comprendra pourquoi les larmes de Saint-Simon ponctuent les chapitres de ce livre, car de l’autre on retiendra aussi : “Un jour de 1994, au téléphone, J. D. me dit : « Je viens de relire (la Chose). Il y a tout là-dedans. »” J’acquiesce (entendez, Jacques, yes). Mais bon, D. sait où est son prénom en ce moment. Et larmes de Saint-Simon, « ce jet de larmes dessinées », eau toujours vive de l’écriture, de clore ce dernier chapitre, et ces quelques lignes.

[29Dans Genèses, généalogies, genres et le génie (Galilée, 2003), Jacques Derrida rappelait : « « Apprendre à savoir lire, la lire, je crois que cela n’a pas encore eu lieu hors de rares exceptions. Il y a, certes, une célébrité indéniable, une aura et une notoriété mondiale d’Hélène Cixous. Mais elles vont de pair, curieusement, avec une méconnaissance profonde, et surtout dans ce pays. » Peut-on encore dire cela, après la publication des riches travaux, d’une cohorte d’exégètes tous et toutes plus intelligentes ** les unes que les autres (le genre d’exégète est facétieux, mais ici le genre d’éxégètes est des plus sérieux !) ? Aux éditions Campagne Première, où elle a publié Traces du désir en 2009, Marta Segarra avait déjà réuni en 2007 les contributions à un colloque international qui s’était tenu à Barcelone en 2005, l’événement comme écriture, Derrida et Cixous se lisant, cette fois, avec Bruno Clément, il s’agit d’un second colloque international rêver croire penser *** qui s’est tenu à la Maison Heine de la Cité universitaire à Paris en 2008.
La quatrième en donne l’économie précise, et la liste des participants. Je voudrais en indiquer les grandes rubriques : I. Humanité, amitié ; II. Rêves de figures ; III. « Les différentes figures de la mort » ; IV. « Dettes et connivences » ; Le baiser de la lecture, pour dire à quel point Volées d’Humanité vient heureusement chapeauter le tout. On y lit :

« En quoi sommes-nous humains , en quoi disons-nous l’être ? En ce que nous lisons ».
« J’invente l’outrevie, celle que j’appelle la Vraie. Je suis de ceux qui écrivent sous le regard des différentes figures de la mort. qu’il en soit ainsi décidé pour moi, j’en sais quelques causes, mais pas toutes ».
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** et dans le terme d’intelligence on entendra, outre celle qui est la moindre des choses, l’amitié
*** titre qui me ramène immanquablement à une lecture en cours de Maurice Dayan : Le rêve nous pense-t-il ? aux éditions d’Ithaque.

[30Avec « Comme en rêve ... », Ginette Michaud poursuit à la fois sa traque du secret littéraire chez Cixous et Derrida et sa lecture croisée des deux oeuvres. Lecture minutieuse, infiniment patiente, surprenante souvent pour débusquer ce à quoi l’on ne penserait pas spontanément, fût-on un familier des oeuvres ici rapprochées. Le titre retenu est une citation de Derrida, il est comme une dé-marque dans la langue française en tous cas, d’une expression aussi simple que belle du psaume 126 (125) — les musiciens reconnaîtront In convertendo, Rameau par exemple) — retour de l’exil de Babylone (comme de tous les exils, et notamment des plus intérieurs) ; elle donne à toute écriture sa saveur de (la) part du rêve, ce secret qu’elle approche et qui se dérobe sans cesse — Je m’autorise cette incise, retour à De Certeau. Savamment Ginette Michaud recourt au grec : oneirographies.
En marge de cet ouvrage, elle a répondu à trois questions de Jean-Clet Martin, qui a bien voulu en consigner les réponses - hereafter - sur son blog : strass de la philosophie Voici ces questions, qui sont autant introduction que relance :

— Vous écrivez autour de Derrida. Plusieurs livres déjà. Tenir au secret... Battements... « Comme en rêve… »... des titres assez suprenants, un peu comme des formules, des dispositions singulières... Comment passez-vous de l’un à l’autre ?

— Ce travail dont vous parlez requiert dites-vous parfois la « Toute-puissance-autre » de la littérature. Pourriez-vous nous expliquer cette altérité de la littérature et vient-elle altérer la philosophie en tant que discours ?

— Cette altération nous fait marcher autrement, peut-être courir vers la mort comme vers un blanc devenu visible, une lacune qui donne tout autant sur l’insistance de « l’après vie », vie perdue à toute vitesse mais qui en se perdant vient aussi distendre le temps. Y a-t-il une visée d’éternité qui s’écrit « comme en rêve » ?