transhumances (De Certeau)

9/12/05 — Michel de Certeau, François Dosse, Luce Giard, Jacques Derrida


transhumances
on va, on va
on vient, on vient


Dans la note du texte inédit de Michel de Certeau : Ecritures qui ouvre le Cahier[s] pour un temps, [1] Luce Giard indique que son auteur cherchait à préciser l’articulation entre la voix et l’écriture.

“A la même époque, comme en écho à ce travail, et selon son habitude de nourrir sa réflexion par l’interlocution, il entretint avec une amie un dialogue serré, écrit et oral, sur l’écriture, son statut, sa signification dans leurs itinéraires respectifs. Le texte ci-dessus fut l’une des pièces de ce dialogue. J’en ai retrouvé deux états : une première version dactylographiée que reçut son interlocutrice ; un double de cette version qu’il avait conservé et corrigé à la main. Je suis ici ce second état, à une seule exception : je n’ai pas su comment insérer dans le texte même une addition qui figure sur trois lignes, dans le coin supérieur droit de la première page, comme s’il s’agissait de résumer ou d’intituler le texte. En voici le contenu énigmatique : « transhumances / on va, on va / on vient, on vient »”

Je ne crois pas faire violence à ce texte en prenant pour titre ce quasi-poème, dans lequel une oreille affinée aura reconnu comme un écho de In convertendo, "grand motet" [2], ou assidu de l’office, le chant des montées (il s’en va, il s’en va en pleurant [...] il revient, il revient dans la joie [3], le retrouvera dans ce texte même, et dans les thèmes de prédilection du "marcheur blessé" : texte liminaire de L’Etranger ou l’union dans la différence, Une figure énigmatique avec ce geste de partir comme initiale de La faiblesse de croire [4], ou encore "suivre un chemin non tracé" et autres "transits".

Pour des motifs personnels, cela va de soi, mais aussi pédagogiques et absolument politiques, au sens où de Certeau l’employait dans Une politique de la langue, je m’autorise à réordonner (horresco referens, tant pis) des extraits de ce texte.

Et donc je commence par la fin :

« Chercher dans un texte - le mien ou celui des autres, qu’importe ? - la « perspective » selon laquelle « il vient » ou « il s’en va », c’est écrire. Travail attentif de trouver le biais par lequel il fuit ou s’approche, de déceler l’axe du mouvement (« littéraire » ou « réel » ? c’est la même chose) qui emporte et rapporte ce qui jamais ne peut être dit autrement : telle est la tâche qu’amorce d’emblée ce que, d’un texte, je commence à lire ou à écrire, et que va raconter le labeur itinérant de « faire » un texte.

A suivre du doigt cette fêlure organisatrice, je sais que je suis pris dans l’alternance de l’illusion et de la reconnaissance. Mais cette ambivalence d’une aliénation crainte et espérée ; rien ne la surmontera définitivement, pas même « les derniers mots que je t’aurais écrits » toi - qui es-tu ? - unique et multiple ; à qui je dédie continuellement ce travail. »

Ce « toi » est très certainement l’interlocutrice désignée par Luce Giard. Singulier que nous sommes, puis-je te compter au nombre des multiples ?

Et c’est ainsi que je « remonte » aux tous débuts de ces Ecritures, à la fois découverte d’une manière de procéder, et d’une finalité : lire au pluriel, c’est écrire de même et l’altération est fondatrice.

Par des temps d’homogénéisation à tout crin qui semble devenue le b.a ba, la réponse à des affolements devant des mutations certes importantes, mais qui n’autorisent pas toutes les régressions, confondant babels et babils, il est bon de se fortifier, peut-être de surmonter une solitude, un désespoir, de trouver « un abri pour nos têtes » [5].

« Pourquoi écrire ? Ne pas laisser périr. Lutter contre la mort de l’extase perceptive. Ce furent les premiers textes : descriptions de soleils ou de mers... Fixer, figer un éblouissement furtif, et cela par l’activité solitaire et scripturaire qui lui succède. Ce n’était pas pour être lu, ni pour relire. Quelque chose qui m’était arrivé d’autre, peut-être d’immémorial, et que d’aucune manière je ne pouvais garder, devait au moins rester sous cette figure qui l’appauvrissait et qui m’échappait : l’écrit. Le survenant m’était un « oubli » par rapport au quotidien, mais après je luttais ; bien vainement. Contre une autre sorte d’oubli, mon incapacité à me tenir là ou à retenir ça. L’écrit traçait donc cette double absence à moi-même, celle qui m’ouvrait une fenêtre et celle qui m’empêchait de rester à la fenêtre.

Puis écrire en pénétrant dans le savoir : notes, réflexions, études. Écritures-labeurs. A vrai dire, elles composaient le pointillé d’une dérive. Pratiques de l’écart plus que de la compréhension, opérations investigatrices plus qu’organisatrices d’une pensée, elles consistaient à passer plus qu’à établir. Une sorte de pâtir inventeur et cursif entre les lignes et dans les marges devenait une herméneutique de l’autre, mais en quête de ce que produisait d’autre l’advenue innombrable de textes étrangers et passagers. II s’agissait d’en brasser les mots pour en faire l’acte de chercher ce qui est à chercher. Geste de se frayer un chemin, sans trêve.

Finalement, vers quoi ? Je ne sais. Le travail d’user de l’intérieur les phrases données à l’oreille ou à l’oeil donnait un reste, écrit, auquel je supposais la double fonction d’indiquer à d’autres, lecteurs inconnus ; la piste d’un minuscule exil et de me rendre possible un pas en avant. Abandonner sur la route ces écrits, effets d’une recherche, c’était à la fois les oublier et avancer, l’un permettant l’autre. Peut-être cette écriture, où se parlait une absence altérante, disait-elle mieux que son contenu les ronds, les arrêts ; les traversées d’une pensée hantée par le manque de la présence. »

Qu’ajouter de plus puisque Michel de Certeau [6] nous indique que le jour de la foi ne changea pas cette structure ?

Saluons toutefois, l’inlassable et fidèle persévérance de Luce Giard qui a réuni au Seuil, collection Hautes Etudes un très bel ensemble de textes réordonnés par thèmes : Le lieu de l’Autre, avec une recommandation : l’article sur le "Des cannibales" de Montaigne, avec cet exergue "Il nous faudrait des topographes" et ajoutons pour terminer, le N° 25 de Rue Descartes : A partir de Michel de Certeau de nouvelles frontières ; j’y élis plus particulièrement l’entretien entre François Dosse et Michèle Montrelay : Une autre pratique de l’inconscient, qui éclaire comment subtilement De Certeau pouvait tout aussi souplement appartenir à l’École freudienne de Paris, et à « la noble Compagnie » (ce qui n’était pas toujours du goût des membres de l’une et/ou de l’autre..


Oui, à l’étranger.

(lettre du jeudi 1er décembre 2005)

C’est à la fois solliciter et non les premiers mots de l’hommage que rendait autrefois Jacques Derrida à Michel de Certeau dans les Cahiers pour un temps. [7]

Dans l’actualité éditoriale, réédition en poche (Points-Seuil) de L’étranger ou l’union dans la différence avec en guise d’ouverture, L’expérience spirituelle. Ce texte qui n’appartenait pas à l’essai, avait été ajouté par Luce Giard à l’édition précédente - en raison de sa consonance avec l’ensemble. Il est heureusement conservé ici.

Dans la collection "Hautes Etudes" au Seuil, Luce Giard a réuni de façon thématique, sous le titre LE LIEU DE L’AUTRE, Histoire religieuse et mystique des articles et études parus entre 1963 et 1981, de ce lui qui déclarait : « Je suis seulement un voyageur », avec le souci de donner une image fidèle du travail de l’historien, et l’étroite relation entre les questions traitée et la manière de procéder. Lu, à cet égard (de la forma de proceder) avec une infinie admiration L’espace du désir, [8] ou le "fondement" des Exercices spirituels.

Le marcheur blessé [9], demeure un maître de lecture, et la réédition en Folio-essais de la Possession de Loudun [10], un des premiers travaux, est une bonne occasion de s’en rendre compte.

© Ronald Klapka _ 9 décembre 2005

[1Centre Georges Pompidou, 1987

[2 Par exemple Rameau, Les grands Motets, direction William Christie

[3psaume 126 (125)

[4Le poète n’écrit pas pour avoir un public ou à cause des rentes que lui vaudra peut-être son livre. Il lutte et il joue avec les mots par nécessité, parce qu’il ne peut pas faire autrement. Sans doute faut-il d’abord en dire autant du religieux, comme du croyant ou de bien d’autres « vocations ». Le religieux ne peut pas vivre sans cela, quels que soient les risques ou les modes de vie qu’entraînera cette reconnaissance, quelles que soient aussi les formes nécessairement particulières - psychologiques, intellectuelles, socioculturelles - que prend cette urgence.
Il a découvert « quelque chose » qui ouvre en lui l’impossibilité de vivre sans cela. Cette découverte est parfois cachée dans le murmure continu des jours ; d’autres fois, au contraire, elle en brise la chaîne par la surprise d’un silence ou d’un choc. Peu importe. L’expérience tient à une parole, ou à une rencontre ou à une lecture qui vient d’ailleurs et d’un autre et qui pourtant nous ouvre à notre propre espace et nous devient l’air sans lequel nous ne pouvons plus respirer. Ouverture et blessure à la fois, elle tire de nous une irréductible, exigeante et modeste confession de foi : « Sans toi, je ne puis plus vivre. Je ne te tiens pas mais je tiens à toi. Tu me restes autre et tu m’es nécessaire, car ce que je suis de plus vrai est entre nous. »
La faiblesse de croire, Seuil, 1987.

Aux pages 304-305 de ce même ouvrage, une goutte d’eau dans la mer, ces mêmes verbes : viennent, s’en vont.

« Une méditation éphémère et locale ne saurait dire la situation du christianisme. Ce n’est que le récit d’une croyance, tel qu’à partir d’une place, de solidarités et d’amitiés, de pratiques scientifiques et sociales, il s’écrit. C’est aussi, un de plus, le « songe » que trace une coupure chrétienne dans ma topographie imaginaire d’eaux et de pierres, de liquidités et de solidités. Texte fragile et flottant, témoin de lui seul, pourtant perdu dans la rumeur innombrable du langage, et donc périssable. Mais le statut de cette fable annonce la joie de s’effacer dans ce qu’elle figure, de retourner au travail anonyme d’où elle naît, de se convertir à cet autre qu’elle n’est pas. L’écriture croyante, dans sa faiblesse, n’apparaît sur l’océan du langage que pour y disparaître, prise elle-même dans le travail de déceler en d’autres écritures le mouvement par lequel, sans cesse, elles « viennent » et « s’en vont ». Selon une expression des mystiques, c’est « une goutte d’eau dans la mer ». »

[5 Shirley Kaufman, éditions Cheyne

[6On sait que Michel de Certeau appartint à l’ordre des jésuites, dans lequel il eut une position pour le moins marginale, voir le livre de François Dosse, Le Marcheur blessé

[7Nombre de oui ; Cahiers pour un temps, Centre Georges Pompidou, 1987, pp. 191-205. En voici l’incipit :

« Oui, à l’étranger. C’est le plus souvent à l’étranger que nous nous serons croisés. Ces rencontres gardent pour moi valeur d’emblème. Peut-être parce qu’elles eurent lieu ailleurs, au loin, mais plus sûrement parce que nous ne nous séparions jamais, je ne l’oublie pas, sans une promesse. Pas plus que je n’oublie ce que Michel de Certeau écrit de l’écriture dans le texte mystique : c’est aussi, de part en part, une promesse.
Ces rencontres dans le pays de l’autre, j’entends par là aussi l’interruption qui les marque intimement, la séparation qui déchire leur événement même, c’est pour moi comme si elles décrivaient à leur manière les chemins de la pensée quand celle-ci se confond avec la parole donnée dans l’écriture : au cœur du même temps, d’une seule fois, l’ouverture et la coupure. C’est déjà une citation de La fable mystique :

« Angelus Silesius [ ... ] identifie le graphe du Séparé (Jah ou Jahvé) à l’illimité du "oui" (Ja). [ ... ] Le même phonème (Ja) fait coïncider la coupure et l’ouverture, le Non-Nom de l’Autre et le Oui du Vouloir, la séparation absolue et l’acceptation infinie :

   « Gott spricht nur immer Ja »
   « Dieu ne dit jamais que Oui [ou : Je suis]. »

Chance de la rencontre dans la singularité d’un « graphe », coïncidence de la coupure et de l’ouverture. Il nous faudra sans cesse y revenir. »

[8consonance in ?/attendue avec un texte au même titre de Bernard Noël, nous conduisant à "l’arrière pays du bordel des images"

[9 Au moment où La Mélancolie s’expose, un baume que ces lignes d’Elisabeth Roudinesco : « A travers de multiples témoignages, Dosse reconstruit l’itinéraire complexe de cet homme habité par une blessure secrète, et qui sut transformer sa mélancolie en un art angélique de faire naître chez l’autre une rupture existentielle, susceptible de le rendre étranger à ce qu’il croyait être ». Le Monde, 6 septembre 2002.

[10 A recommander à ceux, qui avec plus ou moins de pudeur, viennent demander nos voix, la fin de la quatrième de couverture : Michel de Certeau montre, dans ce grand ouvrage, comment guérit une société malade d’elle-même.