l’affection et le présent, lectures d’Hélène Cixous

17/05/10 — Hélène Cixous, Frédéric Regard, Ginette Michaud, revue Spirale, Marie-Dominique Garnier, Joana Masó & alii, Clarice Lispector


Vers le sable en s’ouvrant

Elle ne les voit plus, les parents, tant pis s’il n’y a rien
Onze ans de vie pour l’instant

D’une main elle tient ses cheveux, de l’autre un livre ouvert
sous le vent
Et le soleil qui est venu
Elle bouge par à-coups,
Sans que les lignes serrées quittent la page qu’elle tient
Fort dans sa main

Bien sûr la plage est grande et merveilleuse,
Elle y va mais elle veut
Tous les mots pas prévus qui restent dans les yeux
C’est étonnant de n’être plus jamais seule

J’ai vu ces yeux-là en la croisant
Ariane Dreyfus [1]

***

Je reviens à ton écriture pour me lire.
Adonis [2]


Quelques parutions de ce printemps 2010 viendront-elles sinon contredire du moins atténuer les propos tenus par Jacques Derrida en mai 2003 au colloque Genèses généalogies Genres, qui vit la remise par Hélène Cixous de l’ensemble de ses manuscrits à la Bibliothèque Nationale de France ?

« Apprendre à savoir lire, la lire, je crois que cela n’a pas encore eu lieu hors de rares exceptions. Il y a, certes, une célébrité indéniable, une aura et une notoriété mondiale d’Hélène Cixous. Mais elles vont de pair, curieusement, avec une méconnaissance profonde, et surtout dans ce pays. Cela mériterait des analyses longues et différenciées. Celles-ci prendraient en compte en premier lieu l’écriture ou la poétique, bien sûr, un traitement de la langue dont l’intraductibilité, bien qu’elle s’enracine dans l’idiome français, résiste par là même, si paradoxal que cela paraisse, aux codes et aux usages prévalant dans la langue et dans la littérature françaises. Elle leur résiste, autant dire qu’elle y rencontre une résistance acharnée, apeurée, menacée, déniée. Les mêmes analyses devraient articuler ces résistances avec celles des personnes et des pouvoirs qui dominent la culture française, son université, ses écoles, ses médias surtout. » [3]

Ces publications ont essentiellement une dimension critique et sont le fait d’universitaires, elles obéissent à des degrés divers à cette injonction du philosophe :

« Pour apprendre à savoir lire, ce qui est en effet indispensable, comme le savoir même, et comme la recherche et l’enseignement sans fin, il faut d’abord lire, tout, et tout relire et relire, c’est-à-dire d’abord se jeter dans le texte sans réserve. Dans le texte de l’autre, dans sa Toute-puissance-autre. » [4]

Les voici, venant compléter de nombreuses autres lectures déjà effectuées [5], auxquelles on ajoutera une note davantage personnelle, celle d’Hélène Cixous « la lisante ».

***

Hélène Cixous, Le Rire de la Méduse, et autres ironies, préface de Frédéric Regard

La réédition d’un texte [6] paru dans la revue L’Arc, en 1975 (numéro Simone de Beauvoir), qui aura fait le tour du monde, avant de nous revenir grâce à l’insistance de la librairie Tschann, et le bon vouloir des éditions Galilée, dont la collection Lignes fictives accueille l’auteure depuis 1998, est l’occasion de mesurer le chemin parcouru (ou non) par le "french feminism" (l’exprimer dans cette langue est des plus parlants) depuis, et aussi ainsi que l’a fait limpidement Frédéric Regard, situer ce "manifeste" dans l’oeuvre d’Hélène Cixous.
De tous les débordements du texte que relève l’auteur de La force du féminin [7], dont il voit l’or dans l’Amour Autre, je recueille ces pétites textuelles et critiques :

— la première : « Affirmer « Nous sommes "noires" et nous sommes belles », formule de cette articulation du féminisme sur une question, éthique et esthétique, autrement plus ample, et à ce titre inévitablement destinée à la translation internationale, c’est transposer le « Je suis noire mais je suis belle » du Cantique des cantiques dans un autre dispositif textuel afin de lui faire signifier une loi universelle autre que celle de la division. Le principe de contradiction, souligné par le « mais » concessif du premier énoncé, est donc aboli au profit d’une exubérance que marque le « et » du second énoncé, conjonction d’intensité, productrice d’oxymore en apparence, d’amplification en réalité. »

— la seconde : « La revendication d’une écriture « à l’encre blanche » ne saurait dès lors se confondre avec une défense du neutre, étymologiquement ne-uter, ni l’un ni l’autre, ni masculin ni féminin, ni actif ni passif, donc hors genre et hors voix. L’écriture féminine se réclame d’une « autre bisexualité », mise en œuvre non à la mode freudienne, comme indifférence sexuelle en attente de la coupure, mais - et on touche ici à l’un des concepts les moins bien maîtrisés des études de genre - comme « différence sexuelle », c’est-à-dire comme vouloir du deux, mise en différé du un, dynamisation à l’infini du plus d’un, « incessant échangement de l’un entre l’autre sujet différent ». C’est alors que la « puissance féminine » emporte la syntaxe, afin non plus de « faire phallus », comme dit le texte de 1975, mais de « faire philippines », comme dira un texte ultérieur (Philippines, 2009 [8] ). Prométhéa des temps futurs, l’écriture féminine « vole » la langue pour la faire s’envoler, dit Cixous, les sujets qui s’y chorégraphient ne s’effaçant pas de la proposition, mais s’y frayant un passage, à la manière d’un énoncé créateur de présence charnelle, eucharistie, donc, mais eucharistie inversée puisque l’énoncé ne se conçoit plus comme la répétition rituelle de choses dites, absolues, mais comme « le mouvement avant-coureur » de choses à dire, inouïes. »

Après quoi, reste que le "coup de téléphone au monde" vienne retentir sous nos fenêtres où dit Hélène Cixous : « Ces temps-ci l’air est plein d’algues et on ne rit pas beaucoup. »

Spirale, Hélène Cixous, ou la fiction du rêver vrai. Dossier réuni par Ginette Michaud

Spirale est une revue subventionnée par le Conseil des arts et des lettres du Québec, par le Conseil des Arts du Canada et par le Conseil des arts de Montréal. Son numéro 231, mars-avril 2010, comporte un dossier
 [9] des plus agréables à lire (sans qu’il soit jamais versé dans la facilité). Le site de la revue en donne la présentation et le site des éditions Galilée permet d’accéder à deux de ses articles : Éphé-mère, de Ginette Michaud [10], recension de Eve s’évade. La ruine et la vie, Hélène Cixous ou la langue des oiseaux par Sarah-Anaïs Crevier Goulet à propos de Philippines. Prédelles [11]. « L’avenir de la scène primitive » l’entretien avec Ginette Michaud et Marta Segarra part de ce dernier livre ; quelques mots pour s’y diriger : quand tu as des barreaux, tu vois ; forsythia et amandes laiteuses, on vous laisse goûter.
Une autre recension est faite de la réédition de Tombe par Elsa Lafamme, qui insiste à juste titre sur la préface qui évoque la "religion littéraire " de l’auteur, et d’un retour qui ne la situe pas pour autant du côté des laudatores temporis acti. Je coche :

La préface de Tombe devient par ailleurs l’occasion d’un éclairant bilan intellectuel, de même que d’un regard posé sur les mondes passé et actuel. Le monde habitable, pour l’artiste écrivant au nom de l’Autre et toujours de biais, est constitué « de métaphores et de métamorphoses ». Or le problème est que «  nous traversons une époque sans visage où les reflets sont empruntés aux magazines photo glacés ». D’une part, Cixous s’autorise ici une véritable critique de notre monde, en ce « miteux vingt et unième siècle commençant » : « Miteux, le contraire de mythique. Miteux, étroit et régressant, glissant loin en arrière des aptitudes audacieuses du siècle de Freud, de Benveniste, de Derrida, de Proust, de Deleuze, de Joyce, de Gracq, de tous les pionniers de la langue et du fantasme qui n’avaient pas peur des dieux. » D’autre part, faisant retour sur sa tradition littéraire, Cixous établit une généalogie, traçant des parentés au-delà de la simple influence. Elle s’inscrit de fait dans une lignée de textamants, qui sont des livres qui courent à la perte.

Quant à la recension de White Ink, interviews on sex, text, and politics (Susan Sellers éd.), Parcours d’une archi-écrivaine par Sarah-Anaïs Crevier Goulet, elle nous ramène au rire de la Méduse, à la languelait des origines, encre invisible qui reste toujours à lire, à déchiffrer.

Ginette Michaud, Battements du secret littéraire ; Lire Jacques Derrida et Hélène Cixous, volume 1


Dans l’incipit de son Tenir au secret (Derrida, Blanchot), publié chez Galilée en 2006 [12], Ginette Michaud précise :

« Qui saura jamais dire, écrire ce qui se passe dans un battement ? Ce qui ne se laisse pas lire - un blanc, un intervalle, une syncope, une anacoluthe, une ellipse, une saute de syntaxe -, ce qui passe les mots et pourtant les commande en leur échappant ?

Elle ajoute :
Cette lecture tourne autour de ce foyer insaisissable, de cette aporie du secret qui n’est pas partagé alors même qu’il est dévoilé ou rompu : le secret garde le silence, il est destiné à tenir secret le secret. Autrement dit, le secret, « c’est ce qui ne se dit pas », « il ne faut pas le dire », c’est en tout cas ce qu’on ne cesse de dire à son sujet, et pourtant on entend déjà dans ces propositions où l’on aura reconnu les mots de Jacques Derrida et d’Hélène Cixous - ce ne sera certes pas un secret de dire tout ce que cette réflexion leur doit - que ce n’est pas tant peut-être ce « il ne faut pas » qui fascine dans le secret qu’un « il est impossible de dire » qui ouvre tout autrement la question. »

On ne pouvait rêver meilleure amorce pour présenter le premier volume de ces Battements du secret littéraire aux éditions Hermann [13].
Si l’on se souvient que le sous-titre de la conférence de Derrida au colloque BNF était Secrets de l’archive, que la propre contribution de Ginette Michaud (reprise centralement dans le volume publié chez Hermann) à cet événement s’intitulait Ombilic (l’oeuvre à l’insu de l’archive), que déjà la revue Etudes françaises avait donné d’elle La voix voilée, Derrida lecteur de soi (Fragment d’une lecture de Voiles) [14], on voit se dessiner ce qui fait la densité redoutable de ces 346 pages proposées au lecteur que l’on préfèrera dire aguerri, endurant, ayant déjà accompli quelques reconnaissances dans des oeuvres dont il y a effectivement lieu de souligner que : pas l’une sans l’autre ; deux oeuvres exceptionnelles, non pas retorses, mais entre-travaillées à l’extrême.
Avant de décrire, donner un peu plus la teneur de l’ouvrage, un petit-excursus-incursus personnel, un très joli air de flûte enchantée qui me tient à coeur, c’est à la page 128 de Benjamin à Montaigne, il ne faut pas le dire  [15] :

« — M’aimerais-tu mêmement si je n’écrivais pas ? m’avait demandé mon ami le soir du printemps 1995. — Certainement pas, dis-je. Mon ami est une œuvre parfois vêtue de son corps nécessaire et suffisant à mon corps précisément. Où finit le loin du près. Nous regardions ce soir-là se coucher très près de nous un innocent soleil rose vif derrière l’éventail de pierres et de clochetons de la ville dans l’eau large laiteuse teinte de traînées d’or, il était dix-neuf heures d’un jour de mars. Nous touchions la lumière du doigt. Tous deux ensemble étrangers à la fenêtre du fleuve. Sans œuvre je ne t’aimerais pas dis-je sans hésitation. Mon ami est un corps masculin agité vêtu d’une innocente œuvre illimitée. J’ai toujours le corps desséché de la graminée cueillie ce soir-là dans l’herbe encrassée par la Ville. Anonyme graminée. Un ou une ? »

Fin de la vraie-fausse digression. Comment lire Battements ? ce qui veut dire comment m’a-t-il été donné de lire Battements ? Il me semble pas qu’une lecture linéaire soit la meilleure. Mais aller d’abord là où on est concerné. Ce qui permettra d’entrer en intelligence avec l’amie et de poursuivre. Par exemple, le chapitre II : Monstre d’innocence : l’infinie pervertibilité de la littérature. Ginette Michaud trouve l’expression — monstre d’innocence — à la fin de la préface de Jacques Derrida au livre de Jacques Trilling, James Joyce ou l’écriture matricide, et quelques dizaines de pages plus loin, se demande, nous demande, en toute ingénuité, si elle a bien fait en se laissant choisir par ce sujet d’insister à ce point sur la cruauté de l’écriture, et elle se répond, avec Hélène Cixous « tout en ce monde et dans les autres dépend de notre lecture » [16] ; en effet, comme elle conclut ce chapitre puissant : la pervertibilité innocente de la littérature a bien partie liée avec son pouvoir. — Ceux-là, on ne les aimerait certainement pas s’ils cessaient d’écrire.
Je saute Ombilic déjà lu, non sans me saisir au passage de quelques plis de la chercheure (c’est une “pro”) : une page arrachée, une feuille errante ( « Toute phrase se dépasse elle-même dans tous les sens », Fonds Hélène Cixous, BNF, section« Essais », boîte 3. ), un vrai-faux lapsus calami et le monde se renverse (et si sa mère n’était pas sa mère ? ). Je me faufile aux Circonfections : H. C. lectrice de J. D. et J. D. Lecteur de H. C. Un régal pour qui aura croisé les oeuvres, une solide introduction pour qui est appelé à le faire, et qui apprendra à lire à l’oroeil, et partira ainsi pour des lectures à la puissance g.
Retour amont : le tout premier chapitre, c’est assez logique, scène primitive, porte sur Voiles, avec pour apposition : un secret en transparence.
Il faut rappeler (en partie) la présentation par leurs deux auteurs :
« Si étrangers qu’ils paraissent l’un à l’autre, si autonomes l’un et l’autre, ces deux textes[Savoir, Un ver à soie] ont au moins un trait commun : à travers la différence sexuelle, ils relèvent d’un même genre. On y reconnaît en effet, décidément et de part en part, l’autobiographie, la confession ou les mémoires. Mais l’avenir est de la partie. Les deux paroles confient ce qui fut sur le point d’arriver, l’imminence d’événements sans commune mesure entre eux ni avec aucun autre : une “opération” qui rend la vue et met en deuil le savoir de la nuit passée, un “verdict” dont le secret menaçant se dérobe, lui, à tout savoir. »

L’on aura dans ce premier chapitre, essentiellement, des « points de vue piqués sur l’autre voile ». J’y note tout spécialement deux références, l’une à Pierre Alferi, Un accent de vérité, un article sur James et Blanchot paru dans la Revue des Sciences Humaines [17], l’autre aux travaux de René Major, le psychanalyste que l’on sait [18]. Et je vous laisse décider de l’indécidable.

Cixous, sous X ; d’un coup le nom

Ce collectif sous la direction de Marie-Dominique Garnier et Joana Masó [19] est le fruit d’une journée d’études qui s’est tenue à Paris 8, fin 2007 : des lectures qui, nous précise l’introduction, suivent arpentent l’œuvre d’Hélène Cixous depuis ses commencements jusqu’aux publications les plus récentes - de Partie (1976) au Voisin de zéro [20] et Si Près (2007), en passant par Un vrai jardin (1971), Manhattan (2002) ou L’Amour même (2005).

Si les multiples pistes de lecture s’articulent à la question de la nomination (des problématiques proches de celles de Battements), auront principalement retenu mon attention des lectures critiques des récentes correspondances de l’écrivain avec des artistes comme Simon Hantaï, Roni Horn et Maria Chevska. pour cette dernière, j’ai déjà mentionné plus haut l’essai de Frédéric Regard ; comme Derrida il sait voir et montrer en quoi consiste le génie de Cixous ; ainsi il dira : c’est le génie de Cixous - sans en parler la langue et en étant aveugle à cette langue - le message inaudible de [cette] planche de salut (il s’agit de la planche de "K.", lisez bien.).

Qui aura lu Le tablier de Simon Hantaï [21], et/mais aussi L’Étoilement. Conversations avec Simon Hantaï [22], se verra relu par Isabelle Hersant : Sous la figuration du trait, la figure du retrait : le pli et le secret (131-145). Cette étude se conclu par l’appel : Entre l’écriture [23]. Rose, a-t-on envie de rajouter. [24]

Joana Masó nous donne avec Entre citation et devenir : noms verbaux d’Hélène Cixous, d’entrer dans le Vrai Jardin [25]. Et tout particulièrement à partir de la citation de Clarice Lispector :

« Ce que je dis n’est jamais ce que je dis mais autre chose. »

Cette citation d’Água viva (éditions des femmes, 1980 [26]) a été imprimée par Roni Horn [27] dans le sol de la galerie anglaise Hauser & Wirth à l’occasion d’une installation en 2004, elle est commentée sous le titre« Faire voir le jamaisvu ». Relativement à l’intitulé sous X du recueil, la pensée de la citation derridienne comme citation amniotique s’impose "naturellement". La page 41 qui évoque les "infinis jardins de l’oeuvre cixousienne (Le jardin d’Essai d’Illa), cerne magnifiquement l’appel à citation de Lispector :

“Alors Clarice Lispector qui ne savait pas comment en sortir, a été obligée - comme l’homme dans la Genèse - de prendre autorité sur toutes ces espèces et créatures, et sommée de les appeler. Il y a eu appellation, car c’est toujours ainsi depuis la Bible. Et elle a appelé la chose des choses Água viva. Mais voilà : Água viva est tout de suite autre chose qu’on croit. « Ce que je dis n’est jamais ce que je dis mais autre chose. » ” [28]

Je ne complique pas davantage, tout est dit en une douzaine de pages (39-51) et cela est parfait, en prendre de la graine.

***

Hélène Cixous, d’abord une lisante

“Je suis d’abord une lisante...” indiquait Hélène Cixous dans un entretien avec Daniel Ferrer », [29] ; ne serait-ce pas là, lisante, une manière d’approcher le portugais legente, forgé à partir du latin par Maria Gabriela Llansol :

« Legente, que diz o texto ? Que ler é ser chamado a um combate, a um drama. Um poema que procura um corpo sem-eu, e um eu que quer ser reconhecido coma seu escrevente. Pelo menos. Esse o ente criado em torno do qual silenciosamente gira toda a criação ».

« Légent, que dit le texte ? Que lire c’est être appelé à un combat, à un drame. Un poème en quête d’un corps sans-moi, et un moi désireux d’être reconnu comme son propre écrivant. À tout le moins. Lui, l’être créé autour duquel silencieusement gravite toute la création. » [30]

A ce point de la lettre — c’en est une, je le confirme — force m’est de me rendre compte que je n’ai déployé l’éventail des lectures critiques que pour en arriver à ceci : Hélène Cixous m’a donné Clarice Lispector (ne réclamez pas de date, car nécessairement, il n’y en a pas), puis-je vous « donner » Hélène Cixous me donnant Clarice Lispector ?

Je serai bref (se méfier forcément de ce genre d’affirmations). Vivre l’orange premièrement, puis Illa certainement pas secondairement, et enfin ce qui a complété, magnifié le premier texte : L’auteur en vérité dans L’heure de Clarice Lispector (je passe aux aveux) - et je pense tout à coup à cette notation de Pierre-Albert Jourdan : « Ébranlement provoqué par le forsythia en fleur » [31] ; digressé-je ? oui-non, passons.

Je vous passe donc ces fragments de n’importe quand et de tout le(s) temps :

« Il faut dire que quand je lis, je lis très très vite, je lis une page d’un coup d’œil, ce qui m’importe c’est le discours affecté, c’est l’engagement, c’est la question de la vie et de la mort vécue par chaque auteur.

Mais ce qui m’intéresse aussi, c’est la singularité absolue de l’art de chacun. Par exemple, l’incroyable culot de Stendhal lorsqu’il parsème son texte de "etc." Tout d’un coup il fait voler en éclat le "bien habillé" de son époque car qui ose écrire "etc." en plein milieu comme ça, non, on finit. Moi ce que j’aime, c’est le pas-fini. Je les adore, les gens qui ne finissent pas, les gens qui vous laissent en plan, et pour qui c’est un art, parce qu’évidemment c’est un art. Ce qui me bouleverse, c’est toujours la façon dont l’auteur sort du texte : hop ! c’est terminé. Quelqu’un qui fait ça aussi admirablement, c’est Clarice Lispector. Tout d’un coup, elle rentre et elle sort du texte. Tantôt elle s’absente, tantôt elle est dans le texte, tantôt elle s’adresse au lecteur ou alors elle dit "attendez là, continuez, moi je reviens" et le texte part comme ça, tout seul, et hop ! elle revient quelques paragraphes plus loin. » [32]

L’heure de Clarice Lispector, titre calqué sur A Hora da Estrela, a été publié en 1989 aux éditions des femmes précédé de la seconde édition de Vivre l’orange [33] On pourrait, on devrait, on doit lire les premières pages (en fait tout le livre) de L’auteur en vérité (121) comme un poème, — psaume discret, chanson de grâce à la mort, comme le dit Cixous de L’Heure de l’Étoile. Je cite encore :

« L’Heure de l’Etoile raconte l’histoire d’un minuscule fragment de vie humaine. Raconte fidèlement : minusculement fragmentairement.
Macabea n’est pas (qu’un) personnage de fiction. Elle est un grain de poussière qui est entré dans l’œil de l’auteur et a suscité un flot de larmes. Ce livre est le flot de larmes causé par Macabea. C’est aussi un flot de questions immenses et humbles qui ne demandent pas de réponses : elles demandent la vie. Ce livre se demande : qu’est-ce qu’un auteur ? Qui peut bien être digne d’être l’auteur de Macabea ?
Ce « livre » nous murmure : les êtres qui vivent dans une œuvre n’ont-ils pas droit à l’auteur dont ils ont besoin ?
Macabea a besoin d’un auteur très particulier. C’est par amour pour Macabea que Clarice Lispector va créer l’auteur nécessaire. »

Bien sûr, Vivre l’orange se clôt, s’ouvre plutôt par : « Alors seulement peut arriver la beauté. Par cette fenêtre d’audace. Les choses belles ne viennent que par surprise. Pour nous faire plaisir. Deux fois plus belles de nous surprendre, d’être surprises. Quand personne pour les prendre. Il nous semble quand elles s’élancent vers nous qu’elles sont des coups de dieu : mais quand elles entrent nous voyons à leur sourire qu’elles sont des coups de clarice. » [34] Toutefois, je m’autorise à recommander d’aller à L’Heure de Clarice Lispector d’abord, en vue de la félicité clandestine, et trouver la pomme à tâtons dans le noir.

© Ronald Klapka _ 17 mai 2010

[1Ceci est le début d’un poème intitulé Promesse. En voici la fin :

« Merveilleuse » est un mot
S’ouvrant visage,
Sans hâte même à cause des parents loin quand le cœur sent
le fil cassé et qu’on ramassait des cailloux pour s’y retrouver
Presque de la chair dans la paume

Avec quelqu’un d’invisible comme soi
On a dans la main une histoire qui commence

Maintenant on aime s’asseoir n’importe où
Avec un livre ouvert touchant les deux genoux

Il est à la page 124 de La terre voudrait recommencer, cinquième volume que publie Ariane Dreyfus dans la collection Poésie/Flammarion, après Une histoire passera ici, Quelques branches vivantes, Les compagnies silencieuses, L’Inhabitable.
Je suis bien sûr que d’autres évoqueront ce dernier ouvrage avec toute la délicatesse et l’intelligence qu’il requiert. Il me fallait le saluer aussitôt pour ce qu’il recueille d’« enfance fondamentale », qui est un autre nom de la poésie, telle qu’elle ne s’enseigne pas, mais s’offre en partage.

[2Adonis, Alephs, lettre à Hélène Cixous, in Genèses généalogies Genres, Autour de l’oeuvre d’Hélène Cixous, Galilée (Lignes fictives)/BNF, 2006, pp. 311-314.
Il est notable qu’Hélène Cixous a préfacé les Chants de Mihyar le damascène, éditions Sindbad, 1983, 1995 ; Poésie/Gallimard, 2002 ; cf. Adonis, chevalier d’étranges paroles ; comme un bonheur ne vient jamais seul, revenir sur cette préface a donné de lire Le livre (al-Kitâb), Seuil, 2007, Coll. Réflexion, dirigée par René de Ceccatty, Traduction et impeccable préface de Houria Abdelouahed ; en voici un poème dans la mise en page qui a été adoptée pour cette très belle édition.

[3Jacques Derrida, allocution au colloque Genèses généalogies Genres, -BNF, 2003- publiée séparément des actes sous le titre Genèses généalogies Genres, et le génie (Les secrets de l’archive), Galilée, 2003 p. 65.

[4Jacques Derrida, op. cit., p. 64.

[5Genèses généalogies Genres, Autour de l’oeuvre d’Hélène Cixous, Galilée, 2006 ; sur le colloque à l’origine de ce livre, lire le compte-rendu critique de Lucie Ledoux pour la revue @nalyses, Cixous : autour de l’archive, qui en précise la circonstance, la substance, ainsi que le ton qui aura prévalu selon elle - je ne suis pas d’accord - celui de l’hommage plus que de la rencontre critique, - quand bien même concèderai-je la dimension critique se trouve fortement teintée d’hommage dans une circonstance on ne peut moins banale.

— Hélène Cixous, Frédéric-Yves Jeannet, Rencontre terrestre, Galilée, 2005. Quel beau lecteur, passionnément épris de littérature et de ce fait sans complaisance que l’auteur du récent Osselets, aux éditions Argol.

— Ginette Michaud, Tenir au secret (Derrida, Blanchot), Galilée (Incises), 2006 ; une analyse très impressionnante, convaincante, autour de L’instant de ma mort et Demeure (plus derridienne que Derrida relevait Jonathan Degenève dans la Quinzaine littéraire n° 927 parue le 16-07-2006) et qui préparait le tome 1 de Battements du secret littéraire chez Hermann.

— Sous la direction de Marta Segarra, L’évènement comme écriture, Cixous et Derrida se lisant, Campagne Première, 2007 ; sur ce livre, cf. confiés à l’écriture, 17/01/09.

Voir également les nombreux articles (et entretiens) du Monde des Livres avec René de Ceccatty, ou de la Quinzaine littéraire, avec Bertand Leclair, Tiphaine Samoyault.
Leur réunion en une table ronde avec Hélène Cixous, lors du« colloque BNF », (Scènes de lecture pp. 315-352), atteste de :
« J’écris pour venir en aide à celui qui me lisant me vient en aide » (Tiphaine Samoyault, au secours de Kafka (O. C. Pléiade, t. II, p. 456)), ce qui pourrait figurer l’emblème des entrelectures de Derrida et de Cixous, et leurs lecteurs les (entre)lisant(s) !

[6Hélène Cixous, Le Rire de la Méduse, et autres ironies, Galilée, 2010, qui reprend Sorties, initialement paru dans La Jeune Née, livre réalisé avec Catherine Clément, Christian Bourgois, 1975..

[7Frédéric Regard, La Force du féminin,
Sur trois essais de Virginia Woolf, La Fabrique éditions 2002 ; un livre à rééditer !
Relativement à l’oeuvre d’Hélène Cixous (Frédéric Regard a rédigé sa thèse sur Golding sous sa direction), le lecteur intéressé éprouvera grand plaisir à lire : Faite d’yeux, genèse sans généalogie, un texte éblouissant (in Genèses Généalogies Genres, op. cit.) et anticipons, dans Cixous sous X (PU Vincennes) : Un effet de Manche : lecture de « K. A Notebook » de Maria Chevska et Hélène Cixous ; cette étude porte sur le cahier central d’un catalogue consacré par l’éditeur Black Dog à l’oeuvre de Maria Chevska, Londres 2005. où l’oeuvre picturale se donne comme foncièrement hospitalière à la lettre, et réversiblement.

[8Avec votre permission, vielliebchen.

[9Le dossier de la revue Spirale, 231, mars-avril 2010 : Hélène Cixous, ou la fiction du rêver vrai.

[10Voir son impressionnante bibliographie sur le site de l’Université de Montréal où elle est professeure ; Ginette Michaud a co-dirigé le Cahier de l’Herne Jacques Derrida, cf. ce bulletin du 9 octobre 2004, elle est aussi partie prenante de l’édition du séminaire (Galilée).

[11Je réunis le tout : Présentation par Ginette Michaud ; Éphé-mère, de la même ; recension de Philippines.

[12cf. note 5 et ce texte de 2006

[13Ginette Michaud, Battements du secret littéraire (Lire Jacques Derrida et Hélène Cixous, Hermann, 2010.

[14 La voix voilée, Derrida lecteur de soi (Fragment d’une lecture de Voiles), Études françaises, vol. 38, n° 1-2, 2002, p. 239-261.

[15Hélène Cixous, Benjamin à Montaigne, il ne faut pas le dire, Galilée, 2001.

[16Le Jour où je n’étais pas là

[17Ce texte est en ligne. Dans la RSH n° 253, 1/1999, il figure aux pages 153 à 171.

[18Derridien en diable, il s’est livré à cette anecdote au commencement de son intervention au colloque de la BNF :
Un jour, un jeune psychanalyste me demandait comment on peut se familiariser avec les traces de l’inconscient dans la langue. Sans hésiter, je lui répondis : « Il faut lire Hélène Cixous » et, devant son étonnement manifeste, je m’empressai d’ajouter : « Vous risquez d’avoir le vertige. C’est l’inconscient à fleur de mot. »
Voir comment Ginette Michaud "suit" la lecture de René Major, au chapitre “« Savoir » et « Un ver à soi » : ce qui se laisse entrevoir” (pp. 59-69). Elle conclut :
Entre fiction et témoignage, entre fantasme et vérité, « Savoir » et « Un ver à soie » œuvrent tous deux en vue de cette transfiguration et la donnent non seulement à lire et à penser, mais ce qui est plus rare : à rêver.
En conclus-je : Un rêve à soi ? la fiction du rêver vrai !

[19 Cixous, sous X, d’un coup le nom, collectif aux PU de Vincennes, février 2010.

[20On a manifestement peu écrit de ce très beau texte publié en 2007, le Voisin de zéro, Sam Beckett, vite le « prière d’insérer » ; ici Laurent Milesi se fait pour nous precious little (149-158), dans la minime infinissime compagnie.

[21Hélène Cixous,Le Tablier de Simon Hantaï, Annagrammes suivi de H.C. S.H., Lettres, Galilée, 2005.

[22Georges Didi-Huberman, L’Étoilement. Conversations avec Simon Hantaï, Minuit, 1998.

[23Hélène Cixous, Entre l’écriture, essais, des femmes, 1986.

[24Et je rajoute cette présentation : Peinture, Ecriture rose, de Simon Hantaï (1958-59), témoigne de la transfiguration de Peinture en Ecriture, d’Ecriture en Peinture

[25Hélène Cixous
Un vrai jardin, éditions des femmes, réédition 1999

[26Clarice Lispector, Água viva, aux éditions des femmes, 1980. Sur ce texte, une étude de Maria Graciete Besse : Água viva de Clarice Lispector : une écriture rhizomatique.

[27 Roni Horn : Rings of Lispector (Agua Viva), Londres, Hauser & Wirth Steidl, 2004.

[28Hélène Cixous, « Faire voir le jamaisvu », p. 12.

[29Genesis, manuscrits, recherche, invention, n °17, 2001, pp. 45-57, que relève Marie-Dominique Garnier dans sa recension de la nouvelle traduction d’Ulysse (Quinzaine littéraire n° 879 parue le 16-06-2004).
Contextualisons : « Mais peut-être devrais-je commencer en disant que je suis d’abord une lisante : tout a commencé pour moi par la lecture, quand j’étais très petite ; la légende dans ma famille dit que j’ai appris à lire en vingt-quatre heures toute seule, un jour d’angine et qu’avant d’avoir quatre ans je lisais parfaitement. Ce qui est probablement vrai, parce que j’ai toujours été folle de livres pour mille raisons que j’ai indiquées dans divers textes. J’ai tout de suite su, avant d’aller à l’école, que l’autre monde, pour moi en tout cas, le monde du salut, c’était le monde du livre. Je crois que la première urgence qui m’ait structurée, c’est ça, c’est le besoin de livres engendré par une vision tragique du monde, et je pourrais parler longuement de mon besoin de livres et de la façon dont il a été insatisfait à travers mon existence. L’insatisfaction de livres me porte comme un charme ».

[30Onde Vais Drama-Poesia ? Relógio d’Água Editores, 2000, p. 18. La traduction est de Cristina de Melo.

[31Avec celle-ci (de l’Entrée dans le jardin, je n’invente pas) Yves Bonnefoy cogne au coeur de suite dans sa préface au recueil Les sandales de paille, où soit dit en passant, je trouve une des plus belles évocations de l’orange que je connaisse (« C’est la crypte ! ».).

[32Hélène Cixous, entretien avec Daniel Ferrer, op. cit.
Ajoutons :
« Ce qui m’importe, c’est l’extrême liberté des textes et tout ce qu’on néglige en général, tout ce qui est amphibologie, indécidabilité, jeu de genre, ce qui est pour moi la vie même. » ainsi que :
« Je ne suis pas une lectrice exemplaire. Parce qu’il y a un certain nombre de textes que je peux lire avec plaisir, mais pour moi ce n’est pas inouï. Ça ne veut pas dire que ce n’est pas bon, ça veut dire que ce n’est pas Rimbaud, ça ne fait pas que je vais franchir une montagne ou un siècle. Je suis comme ça parce que j’écris, je suis née lectrice-écrivante »

[33Un texte qui amplifie les résonances du Rire de la Méduse.

[34Phrase précédée, tout aussi lyriquement, de : « Des femmes ont la force de laisser les fenêtres ouvertes sans guetter. Alors il arrive qu’un jardin entre. N’arrive que l’inattendu. A voir tout ce qui entre par la fenêtre clarice, la merveilleuse quantité de choses de tous les genres, de toutes les espèces humaines, végétales, animales, de tous les sexes, de toutes les cultures, on sent avec quelle force aimante elle se tient ouverte, avec quelle joie effrayée, pour se laisser approcher par le subit. »