« À la fin tu es las de ce monde ancien »

24/09/2012 — Thierry Beinstingel¹, Philippe Lacoue-Labarthe², Jacques Rancière³, revue Topique


« Je découvre de gros livres empilés en désordre sur des tables dans la pénombre. Et on me dit, ce sont les œuvres de l’inconscient. Car l’inconscient n’a pas besoin de toi pour faire œuvre ! Quelle naïveté de penser que ce soit toi seul qui puisses le mettre en mots ! Ton inconscient écrit depuis bien avant ta naissance, il peint aussi, d’ailleurs. Si tu étais attentif, la nuit, au lieu de te laisser égarer dans ton sommeil par ces représentations en désordre qui ne sont que la retombée de son écriture, les situations, les fictions, qu’il a refusées, les feuilles griffonnées qu’il laisse à traîner sous le grand ciel étoilé, avec parfois des cris de fureur parce qu’un mot lui échappe, tu le verrais assis à sa table, dans le noir, courbé sur sa plume, sa langue serrée entre ses dents, tant il est resté un enfant. Et tu pourrais te pencher, par-dessus son épaule, sur sa page et tu pourrais lire... »
Yves Bonnefoy [1]


Voici donc réunis quelques ouvrages réunis à l’enseigne d’un vers d’Apollinaire, dont Thierry Beinstingel a très judicieusement fait l’épigraphe [2] du livre qu’il vient de publier cet automne chez Fayard. Décoloniser l’esprit — occidental, en particulier — ce monde ancien, serait donc la tâche de la pensée de retrouver quelqu’un (Lacoue-Labarthe), cela nécessite un certain partage de la lumière (Rancière), parfois l’enchantement de la lecture (Topique, le psychanalyste lecteur de l’écrivain).

La présentation n’en sera pas excessivement détaillée, l’objectif étant d’en souligner la présence actuelle sur les tables des bonnes librairies, d’inviter à ne pas manquer de feuilleter, pour se diriger vers celui à côté duquel, pour soi, il serait peut-être — sans doute — dommage de passer.

En route !


Thierry Beinstingel, Ils désertent  [3]

« Le voyage de commerce est à l’origine de tout, même de l’écriture, nous avons pensé à un abandon quand il a quitté la poésie, mais c’était peut-être pour mieux la retrouver. Ton amie lui répond en terminant d’arranger les tables : Vous et vos catalogues, c’est pareil. La manière d’égayer les murs, leurs couleurs, leurs motifs, la façon d’en parler, c’est aussi de la littérature. On bosse toute une vie sans prendre garde aux mots, et après qu’ils partent, les mots, on s’en fiche, on ne travaille pas pour la postérité, d’autres prendront le relais, qu’ils désertent ! »

Pour un peu, on la trouverait presque trop belle, trop apaisée, cette forme de "morale-conclusion" de l’histoire que nous venons de lire ! Mais le grand art de l’écrivain-narrateur, aura été de faire que la violence de l’affrontement entre les protagonistes, elle (désignée par Tu), lui (par Vous), en forme de montée aux extrêmes aura connu sa résolution, menant à l’éviction d’un certain "commerce" (un concept "global" n’admettant pas de "déviance") : pétage de plombs pour l’une (fin du riche avenir), sortie de route pour l’autre (retrait/e inévitable), à la fois comme une manière de pied-de-nez au programme prévu et que cependant cette conclusion, du moins l’épilogue, on pouvait sinon l’anticiper, ne pas le trouver a posteriori improbable : que tout procède donc de ce qui précède. Et c’est un nouveau départ (assez vu, assez connu), dans l’affection et le bruit neufs : la librairie "L’île déserte" qui s’inaugure, rappelle le juste commerce des mots, du sans prix (au regard des évaluations "normées", des bourses, fussent-elles "littéraires") de la parole vraiment échangée, que le "monde comme si" [4] ne donne pas un monde de sens commun, et que pour s’y être pris et s’en déprendre, sont nécessaires le retrait et l’ailleurs, ici figuré par le Cap Vert : tout lieu donc où s’échange dans le colloque singulier une parole vraie, ouverte, pourra en tenir lieu.

On aura sans doute noté le jeu des pronoms, l’adresse différenciée par la marque (singulier, "pluriel") à chacun des personnages principaux, telle d’ailleurs que le monologue intérieur s’y glisse sans que l’on s’en rende compte, on décrit, on narre, on délibère aussi... À cet égard, l’épigraphe — « À la fin tu es las de ce monde ancien » — qui joue aussi de ce procédé, possède par son inscription une force motrice étonnante, d’autant que commençant : « à la fin » !, et on ne pourra rétrospectivement pas s’empêcher de confondre le tu d’Apollinaire avec celui adressé à la future libraire, nouvelle habitante de la « zone », et d’entendre ancien comme une apostrophe et un doublet de "l’ancêtre" ainsi qu’est surnommé le représentant en papiers peints, dont elle aura reçu pour mission de le virer.

D’un discours qui ne serait pas du semblant, voilà bien ce qui préoccupe Thierry Beinstingel, et que l’on retrouve livre après livre, une dizaine désormais. Centrés pour la plupart sur le monde du travail, dans des domaines dont l’auteur a une expérience vive, ils sont loin de se borner au constat sociologique, ou d’ironiser sur les profils, ou la stéréotypie engendrée par les formes "modernes" du management : même un "chef" peut trouver saveur à employer l’adjectif intranquille — et il faut songer après tout, que son inventeur a été toute sa vie employé — (et un grand chef essayer d’épater avec sa pêche au poisson pélagique). Comme un Pierre Mari qui s’est éloigné de l’aventure universitaire et du coaching des agrégatifs, pour provoquer la rencontre de la littérature et de l’entreprise, c’est la recherche du point vif [5], le feu du langage pour dégeler les paroles, qui aimantent le travail d’écriture : on pourrait se réciter le chapitre 25 (139-143) qui démarre, c’est le mot avec : Voici l’ombre des routes et déroule un centon d’expressions rimbaldiennes : « Un Rimbaud en désordre s’avance », pour un « unisson bariolé », et c’est bien sûr bonheur ; ne l’est pas moins, qui s’ensuit, l’étrange expérience, de la parade sauvage, dont l’auteur a la clé, du retour aux mots de même nature :

« Une saute de vent vous a apporté une odeur de terre fraîche, odorante, quelque chose de puissant, comme remonté des profondeurs. Vous avez regardé cette glèbe vigoureuse et ordonnée jusqu’à ce que les mailles du treillis s’incrustent dans vos joues. Ainsi, c’est cela, l’espace, l’existence, quelque chose de réel, d’humain, une terre cultivée, patiemment retournée, et non pas ce qu’on désigne par bas-côté, bas morceau d’une vie que la vitesse rétrécit de jour en jour. Et vous avez compris tout ce qui était caché dans la peau des voyages, tout ce qui s’était trouvé étouffé dans le bruit d’une modernité. Et cette immobilité retrouvée, soudaine, décidée, provoquait des sensations, élevait des sentiments, engendrait des mots nouveaux. »


Philippe Lacoue-Labarthe, La réponse d’Ulysse [6]

La réponse au vertige de la technè, c’est l’affairement technique. Et c’est probablement aussi pour conjurer l’horreur (de l’art) que Kurtz a cherché à « se » perdre dans le trafic de l’ivoire et la royauté coloniale. Mais c’est là le leurre par excellence : le leurre occidental lui-même, si l’Occident — et Conrad savait ce que cela voulait dire : Sous les yeux de l’Occident — aura toujours reculé devant l’effroi du savoir (un mot pour traduire, en son sens plein, le grec technè) en se réfugiant dans le « savoir-faire ». Et s’il aura toujours confondu la capacité (le don) avec le pouvoir.

À nouveau les éditions Lignes, à nouveau Philippe Lacoue-Labarthe [7], à nouveau Leonid Kharlamov et Aristide Bianchi comme editors [8]. Et à nouveau, un travail impeccable, et une lecture indispensable.

Les éditeurs ont choisi de postfacer les textes de Philippe Lacoue-Labarthe et dont l’unité thématique est indiquée clairement par le titre de l’ouvrage. C’est bien plus qu’un retour (d’Ulysse), une reprise, ou une explication : des précisions sont apportées, les circonstances des publications recueillies. Est mis en valeur en particulier un article (qui ne figure pas dans l’ouvrage) paru dans le journal Le Monde en 1992 : « Au nom de l’Europe », avec cette interrogation :

« Qu’est-ce que l’Esprit européen après se qui se condense aujourd’hui pour nous, en Europe (suicide) et hors d’Europe (meurtre) sous le nom d’Auschwitz ? »

Annonçant aussi une future édition des écrits de Lacoue-Labarthe sur Marx, Kharlamov et Bianchi énoncent avec force conclusivement :

« Un spectre hante ainsi l’Europe, le spectre de la mort de Dieu. La formule célèbre détournée de la sorte n’est peut-être pas éloignée du projet que Philippe Lacoue-Labarthe envisageait sous le titre Dies irae [9] au sujet de la critique de la religion par Marx. De ce spectre qui hante l’Europe, force est aujourd’hui de constater qu’il a réussi à s’imposer dans le monde entier. Le présent livre aurait ainsi pu prendre pour titre L’Occident fantôme, du moins y avons-nous songé. L’Occident « nous » hante de son inexistence universelle : il renforce les parois de l’habitation philosophique et les universalise sans relâche. Mais l’aggravation de cette clôture commande le geste d’usure, à force de s’y reprendre, de la paroi, son laminage. Parce que l’Occident est aussi un fantôme sans corps ni nom propre, nous pouvons, à nous défier de son nom, affronter son essence pour rompre avec la soumission qu’il ne cesse de produire afin d’assurer son vide interne, le nôtre. »

Pour ce qui est de la hantise, nous avons reproduit en exergue un passage de « L’horreur occidentale », qui est une lecture philosophique de Au coeur des ténèbres de Joseph Conrad [10], ou mieux dit, avec les paroles de l’auteur :

« Au cœur des ténèbres [...] n’est pas du tout une allégorie, par exemple métaphysico-politique. C’est la tautégorie de l’Occident. C’est-à-dire de l’art (de la technè). Que cet art soit en l’occurrence la littérature elle-même, l’usage proprement mythique de cette technè originaire qu’est le langage, laisse ouverte une question à laquelle l’esquisse d’analyse que je viens de vous proposer ne peut prétendre répondre. » (70)

Les éditeurs, ont donné au livre pour titre La réponse d’Ulysse, et ce texte vient donc en premier comme une réponse à qui vient après le sujet ? En guise de clin d’œil à l’intranquille chef des ventes cité plus haut, en voici une qui l’aurait sans doute déstabilisé en personne :

« À la question de Polyphème : « Qui ? », Ulysse semble répondre par un « quoi » [11], négativement (personne : non pas rien, mais nul étant humain). Mais en répondant « Personne », il entend bien répondre à la question « Qui ? », ou l’assumer - un peu comme, nettement plus près de nous, l’a fait le poète portugais qui signait certains de ses livres du nom de Pessoa. Autrement dit, la ruse n’est ruse, et à ce point enjouée (et vertigineuse), que parce que se confondent dans la réponse, par la pure ressource d’un Witz (serait-il matriciel de L’Odyssée tout entière ?), les deux instances du quoi et du qui : du was et du wer. » (9)


Jacques Rancière, Figures de l’histoire [12]

« L’histoire est le temps où ceux qui n’ont pas le droit d’occuper la même place peuvent occuper la même image : le temps de l’existence matérielle de cette lumière commune dont parle Héraclite, de ce soleil juge auquel on ne peut échapper. Il ne s’agit pas d’“égalité des conditions” au regard de l’objectif. Il s’agit de la double maîtrise à laquelle l’objectif obéit, celle de l’opérateur et celle de son “sujet”. Il s’agit d’un certain partage de la lumière. »

L’exposition « Face à l’histoire, 1933-1996, L’artiste moderne devant l’événement historique », au Centre Georges Pompidou (19 décembre 1996-7 avril 1997) a donné lieu à l’édition d’un imposant et important catalogue de 620 pages [13], avec de très nombreux articles ou de présentation ou de réflexion. Parmi ces essais Sens et figures de l’histoire, qui est ici réuni avec L’inoubliable, un texte lié à la projection d’une série de films documentaires sur le thème de l’exposition. Les deux forment Figures de l’histoire, pour la réédition de ces deux textes guère plus trouvables.

L’un comme l’autre de ces textes, on pourrait dire conférence, s’accordent bien avec la réflexion de l’auteur tant sur le politique que l’esthétique et tout particulièrement ici avec le cinéma, l’enregistrement filmique qui signifie d’abord cela a été plutôt que de justifier telle ou telle position au regard des options idéologiques du regardeur. Cela donne un essai des plus subtils, et l’invitation à regarder (et à comprendre) autrement. Dans son court format, le livre appartient bien à la réflexion générale de l’auteur, il pourrait introduire à celle-ci pour qui ne la connaît pas, car éruditement composé (voir la table des films cités (presque une vingtaine [14]), mais aussi porté par le regard proprement littéraire, dont un aspect éclatant se manifeste avec les mots, ceux qui font la littérature, voir (c’est le mot) Franco Fortini dans le film de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, entendre cette adresse :

« Tout ceci veut nous persuader d’une seule chose : il n’existe aucune perspective, aucune échelle de priorités. Tu dois maintenant participer à cette passion fictive comme tu l’as déjà fait avec d’autres passions apparentes. Tu ne dois pas avoir le temps de souffler. Tu dois te préparer à oublier tout et vite. Tu dois te disposer à n’être et ne vouloir rien. » [15]

Certes, ce qui suit appartient bien à l’essai de Jacques Rancière, une réflexion d’ordre historique et philosophique, ne dit-il pas ce qu’il revient à la littérature de manifester du rapport au réel recouvert par les fausses paroles qui le masquent, pour le retour (le recours) aux "mots sauvages" :

« Si la grande utopie du cinéma, dans les années de l’Octobre russe et des modernismes européens, avait été de substituer aux histoires et aux personnages du vieux monde la saisie véridique de l’homme nouveau par l’œil sans tricherie de la camera, si la banalité du parlant avait tué ce rêve, la troisième étape de sa volonté d’art comme de son sens d’histoire ne serait-elle pas de renverser le rapport initial, de faire des images le milieu propre à faire entendre des paroles, à les arracher à la fois au silence des textes et au leurre des corps qui prétendent les incarner ? S’il y a un visible caché sous l’invisible, ce n’est pas l’arc électrique qui le révélera, qui le soustraira au non-être, mais la mise en scène des mots, le moment de dialogue entre la voix qui les fait résonner et le silence des images qui montrent l’absence de ce que les mots disent. » (43)

Et de relire les pages de Thierry Beinstingel, arrêt sur image  :

« La question de la réalité subsiste, mais les kilomètres usent, en même temps que la gomme des pneus, la nécessité d’une réponse. Ce soir-là pourtant, vous vous êtes arrêté, pour voir, pour avoir la réponse, savoir si ce qui se trouvait au-delà de la caisse métallique était imaginé, rêvé, à commencer par cette pâte de bitume que la nuit cuisait en croûte grumeleuse... » (Ils désertent, 141)

Je n’en ajoute pas davantage, je ne crois pas ces correspondances fortuites, elles (me) disent en tous cas l’importance des mots, quels qu’ils soient, simples ou recherchés, mais disposés de façon qu’ils parlent ! (cf. Du Bouchet)


Topique : « Le psychanalyste lecteur de l’écrivain » [16]

« Les œuvres de Bion et celles de Bauchau (dont témoignent Un Mémoire du Temps, À Venir et L’Enfant Bleu) offrent l’illustration de ces tissages émotionnels de co-narrativité entre écrivain, lecteur, psychanalyste, patient, et personnages internes. Après avoir exploré chez Bion et Bauchau les sources de la création poétique et comment chacun valorise sous différents et nouveaux vertex le rôle émotionnel fondamental du mythe dans notre développement psychique, sera analysée à partir d’Œdipe sur la Route de Bauchau, la différence du vécu entre lecture masculine et féminine. En effet sous l’égide de l’universalité de ce mythe œdipien, Bauchau offre simultanément à chacun, l’éventail des possibles transformations dans l’art et la création, de cette souffrance engendrée pour tous, par les effets catastrophiques de la transgression de l’interdit de l’inceste Mère/Fils. Mais il défriche aussi plus spécifiquement une voie peu explorée : celle du saut sublimatoire de la pensée incestuelle et désir incestueux, entre Père et Fille et entre Frère et Sœur. Or ce saut est générateur d’une œuvre effective de transformation, pour l’écrivain, ses personnages et ses lecteurs, car à partir de complexes maillages inter et intra psychés peut se développer une sorte de tissu placentaire gestateur d’une expression ouvrante et œuvrante d’art, et d’art de vie. »

C’est bien sûr en hommage à l’auteur du Journal d’Antigone, et de tant d’autres livres, que ce se dresse cet exergue, seconde partie de l’abstract de « Naviguer vers l’inconnu après Wilfred Bion et Henry Bauchau ». De ce dernier on connaît l’œuvre poétique, les essais, auxquels la pratique analytique confère leur couleur, l’ensemble constituant une aventure spirituelle rare. L’auteure de l’étude Mireille Fognini ajoute que "l’espace de rencontre co-narrative s’avère d’une particulière fécondité pour la tâche du psychanalyste-lecteur qui, dit-elle, lui même inscrit au carrefour des voies déployées dans la relation analytique, va contribuer à l’éclosion d’un métabolisme « alphabétisant » capable de « condenser poétiquement la totalité de l’expérience émotionnelle en cours » à la fois chez l’analysant et l’analyste".

On ne saurait mieux dire, et qui sait peut-être introduire à la lecture de ce riche numéro de la revue du "Quatrième Groupe", en précisant que les contributeurs peuvent appartenir à des associations différentes.

Toutes les contributions ont leur intérêt, il suffit de lister les noms d’auteurs cités : Proust, Michon, V. Woolf, Thomas Bernhard, Houellebecq. Le texte d’Alain Ferrant : « Céline, l’analyste et l’immonde interne », retiendra plus particulièrement l’attention des baby-boomers qui n’auront connu que progressivement les livres de Céline, auront été happés par le Voyage, Mort à Crédit, puis horrifiés devant la révélation des écrits antisémites. Et ce programme : « Je vais d’abord dire quelques mots sur les relations compliquées entre Freud et Céline. J’aborderai ensuite l’immonde interne, c’est à dire le quotidien de l’analyste sous l’angle célinien ». La lecture d’Abbés par Bernard Defrenet qui suit est une invite à la relecture de ces courts textes et leur puissance d’écriture foudroyante.

Sinon, pour ne pas fermer cette présentation, quelques mots d’adresse, d’Anne Vernet écrivain et analysante :

« Écrire, c’est repenser et repenser c’est transformer. Disposer à créer. Et si, à la fin, « ça joue » vraiment, comme disent les jazzmen, lorsque leur partition à peine balisée respire l’improvisation singulièrement d’accord à chaque instant, alors la lecture seconde du lecteur destinataire, l’improvisateur partenaire, s’offre aussi à la repensée, et à la repensée de la pensée ...
On est tenu de « grapher » ce qui est à entendre sans l’écraser du dire. La Voix, vive. Sinon, c’est l’écueil assuré. Surdité de la griffe publicitaire, le phare désabusé des nouveaux naufrageurs.
Lorsque la correction sociale sera également la repensée, et non la soumission, passive ou rétive, au formatage exogène qui nous fantasme tous copistes illettrés, nous écrirons un livre libre. »

© Ronald Klapka _ 24 septembre 2012

[1Yves Bonnefoy, Le Digamma, Galilée, 2012.

[2Thierry Beinstingel, « Le choix de l’épigraphe » (Notes d’écriture du 04/07/2012)

[3Thierry Beinstingel, Ils désertent, Fayard, 2012.

[4Expression qui a donné son titre à un livre de Françoise Morvan.

[5Pierre Mari, Point vif, publie.net, 2010.

[6Philippe Lacoue-Labarthe, La Réponse d’Ulysse & autres textes sur l’Occident, Lignes, 2012.

[7Aux éditons Lignes, un numéro d’hommage de la revue, mai 2007, et un livre, édition des actes d’un colloque sous la direction de Jacob Rogozinski : La césure et l’impossible, v. notre recension.

[8 Aux éditions Galilée pour Agonie terminée, agonie interminable, 2010, et dans le numéro d’Europe coordonné par Ginette Michaud.

[9C’est le nom du très substantiel entretien (reproduit) avec Makoto Asari (95-143).

[10Cf. les lectures de Richard Pedot ou de Claude Rabant.

[11Lacoue-Labarthe fait remarquer : outis ou oudeis, c’est son nom propre (Odysseys) qu’il déforme à peine.

[12Jacques Rancière, Figures de l’histoire, PUF, coll. Travaux Pratiques, 2012.

[13Éditions Flammarion/Centre Georges Pompidou, 1996.

[14Films cités : Allemagne neuf zéro Jean-Luc Godard, France, 1991 ; Arbeiter Verlassen die Fabrik (Les ouvriers quittent l’usine) Harun Farocki, Allemagne, 1995 ; Bilder der Welt und lnschrift des Krieges (Images du monde et inscription de la guerre) Harun Farocki, Allemagne, 1988-1989 ; Chronique coloniale. Mother Dao Vincent Monnikendam, Pays-Bas, 1995 ; Dinamite Daniele Segre, Italie, 1994 ; Drancy Avenir Arnaud des Pallières, France, 1996 ; Le fantôme Efremov Iossif Pasternak, France, 1992 ; Fortini/Cani Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, Italie, 1976 ; Histoire(s) du cinéma Jean-Luc Godard, France, 1989 ; Listen to Britain Humphrey Jennings, Grande-Bretagne, 1941 ; Menschen am Sonntag (Les hommes le dimanche) Robert Siodmak et Edgar G. Ulmer, Allemagne, 1929 ; Les mots et la mort. Prague au temps de Staline Bernard Cuau, France, 1996 ; Nuit et brouillard Alain Resnais, France, 1955 ; Shoah Claude Lanzmann, France, 1985 ; Le tombeau d’Alexandre Chris Marker, France, 1993 ; Videogramme einer Revolution (Vidéogrammes d’une révolution) Harun Farocki et Andrej Ujica, Allemagne, 1991-1992 ; Le violon de Rothschild Edgardo Cozarinsky, France/Suisse/Finlande/Hongrie, 1996.

[15Pour la bonne compréhension, ceci est précédé de :
« L’égalité romantique du signifiant et de l’insignifiant, du muet et du parlant est celle de cet incessant échange à somme nulle qui fait parler les plis du visage ou les plissements du sol pour rendre sourdes les voix et muettes les paroles. L’éclat que la machine à faire voir et à faire entendre donne à toute vie, elle le reprend aussitôt à son seul compte. Faire œuvre d’histoire relève alors d’un art conscient de sa distance radicale avec ce qui le singe : la machine de monde qui rend tout également signifiant et insignifiant, intéressant et inintéressant, cette machine de l’information et de la communication qui accomplit, en somme, la vieille équivalence sophistique de l’être et du non-être. Où le non-être se logerait-il puisque tout est visible ? À quoi il faut répondre que c’est précisément cette visibilité indifférente qui renvoie la quasi-totalité de l’humanité dans le non-être ou l’absence d’histoire ».

[16Topique : « Le psychanalyste lecteur de l’écrivain », éditions L’Esprit du temps, 2012.