Passages en revues

07/12/2003 — Conférence, Cadmos, L’étrangère, NU(e)
& Roni Horn (actualisation 2012, v. note 1 )


Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.
Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise, Mais enivrez-vous, Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé , dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est ; et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront : "Il est l’heure de s’enivrer ! Pour n’être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous ; enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise." [1]

« Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? Que faisons-nous ? Que se passe-t-il, en somme, dans l’atelier contemporain ? » [2]




Conférence

Le numéro 17 est paru il y a quelques jours. La revue dirigée par Christophe Carraud [3] est toujours aussi impressionnante dans sa présentation, la qualité et l’éclectisme de son contenu.

De suite s’y reconnaît une charpente désormais familière, le retour d’auteurs choisis : Gunther Anders, Maurice Chappaz, Rachel Bespaloff. Nous est alors donné de réfléchir avec le premier sur l’obsolescence du travail, porter un regard affectueux sur Gustave Roud (dont nous est offert un émouvant poème daté de Noël 1969, précédé d’une gravure de Palézieux) avec Maurice Chappaz, enfin effectuer une plongée dans la vie intellectuelle d’une très grande telle que la dernière nommée [4], dans sa correspondance avec le musicologue Boris de Schloezer. (on se souvient :

« Et Boris de Schloezer, quand il est mort
Entendant sur l’appontement une musique
Dont ses proches ne savaient rien (était-elle, déjà,
La flûte de la délivrance révélée
Ou un ultime bien de la terre perdue,
« Oeuvre », transfigurée ?) - derrière soi
N’a laissé que ces eaux brûlées d’énigme. »

Yves Bonnefoy, Dans le leurre du seuil

Fahrad Ostovani nous revient avec après l’arbre, deux autres séries : grappe et lilium, de quoi laver son regard [5].
Mais c’est aussi Claude Dourguin, la voyageuse (Laponie) ou Alain Bernaud, pour lequel le voyage se fait intérieur, et où fontaine, pommier, tas de bois et même fumier acquièrent une dimension spirituelle. Pierre Chappuis [6], lui réalise un délicat jumelage entre le paysage de l’auteur de Venant [7], et celui de son enfance (voir Le lyrisme de la réalité à La Dogana).
Vous voulez une nouvelle traduction de Lucrèce, lire le sermon Dolbeau 15 restitué de Saint Augustin, c’est là que vous les y trouverez. Vous pourrez aussi rencontrer Zachée vieilli ( Pascal Riou), ou visiter les provinces de l’Est (de la France) avec Philippe Blanc. Et bien d’autres encore...

Tout cela fait 572 pages, sur papier bible et un volume à parcourir littéralement et dans tous les sens.


Cadmos

Un ensemble est consacré à « L’oral, l’écrit »

La revue animée par Philippe Grosos, en est à sa quatrième livraison, dédiée à la mémoire d’André du Bouchet.
De celui-ci on est heureux de trouver cet inédit il y a quelques années
poème- méditation tourné vers Henri Maldiney, l’ouvert. De celui-ci, nous est donné Sur la traduction, langue parole poésie. On connaît le dialogue des deux hommes (L’art, l’éclair de l’être et à propos de In media vita dans Existence crise et création [8]). On attend la réimpression chez Klincksieck de Art et existence (1985).

L’étrangère (4/5)

La revue belge publiée par les éditions La lettre volée [9] se signale non seulement par l’italique du g, mais aussi en quatrième de couverture par cette profession de foi :

Tout reste à dire de l’étrangeté du réel d’autant que la parole qui exprime
ce qui n’a pas encore été exprimé demeure étrangère à elle-même.

C’est un numéro double, d’anthologie au meilleur sens du terme, dont Pierre-Yves Soucy, nous fait présent. Revue de création et d’essai, l’étrangère a adopté pour ce numéro le principe des éditions Prétexte (Singularités du sujet, Pluralités du poème, études sur la poésie contemporaine) [10].
Soit conjoindre un inédit et un essai d’un critique ou poète, en « amoureuse intelligence ». On ne citera pas les quinze « duos » constitués on devrait- je dirai mon affection pour : Antoine Emaz (rappelons la parution récente des « notes » : Lichen, lichen éditions Rehauts) lu par le directeur de la revue, Didier Grandmont par Xavier Bordes, Pierre Chappuis par Antonio Rodriguez, Esther Tellerrnann par François Rannou.
Un panorama subjectif, mais d’une grande ampleur de vue...


NU(e)

On ne discute pas la très haute tenue de la revue [11] dirigée à Nice par Béatrice Bonhomme, professeur de littérature contemporaine à l’université de cette ville.
Le numéro 27, met en regard la poétique de Claude Louis-Combet au fil du trajet réalisé avec Henri Maccheroni. Du second, on sait les « Deux mille photos du sexe d’une femme », de leur collaboration, chez Corti : Le chemin des vanités [12] , chez Leo Scheer : Corpus Christi [13] .

De l’auteur de Transfigurations, nous sont donnés un entretien très éclairant avec Tessa Tristan, un texte : « Les métamorphoses d’Eros », et une conférence donnée en 2001 à la Maison européenne de la photographie : « La beauté, la mort ». Et les magnifiques photos d’Henri Maccheroni. A cet égard, un chapitre du livre de Gérard Bonnet : Défi à la pudeur, dit ce que sont ces « images inspirées et leur enseignement » [14].
Des chemins d’adoration. Un poème de Bernard Vargaftig donne la tonalité de l’ensemble où se joignent des études de Pierre Jourde, Stéphane Lavauzelle, Frédérique Joseph-Lowery et José-Laure Durande.

On ne dira que peu de choses du numéro 28, sinon qu’il se présente lui aussi comme particulièrement attirant avec ses « relectures de Pierre Jean Jouve », l’entretien initial de François Lallier avec Yves Bonnefoy, est incitation à poursuivre la lecture avec entre autres Béatrice Bonhomme, Michèle Finck, on y est sensible à la présence de la musique (Tancrède, Don Giovanni, Lulu)...


Roni Horn

Terminer en beauté ?
Cette fois ce ne sera plus une revue, mais une exposition en résonance avec toutes celles dont vient de parler : Roni Horn au Centre Pompidou [15] ; une poétique des lignes [16], un entretien avec l’artiste dans Libération [17] justifie cette affirmation.

© Ronald Klapka _ 7 décembre 2003

[1Note 2012

— Cette lettre retrouvée n’hésitait pas à arborer pour exergue : « pour un je ne sais quoi qu’on vient d’aventure à trouver » !

Pour sa reprise, le petit poème en prose en donnera plus sûrement la tonalité : ébrieuse, amoureuse pourrait-on dire. Après avoir rencontré François Bon en 1998, travaillé avec lui en 1999, échangé bon train dans les années qui suivent, je suis des quelques uns contribuant à l’élargissement de son site personnel, et de ceux qui, j’imagine, rêve, le voient prioritairement comme un carrefour d’échanges (et de réflexion), et "s’emparent" des possibilités d’accessibilité et de mise en circulation offertes par la toile, d’informations qu’ils estiment pertinentes à la construction d’une nouvelle manière de parler de la littérature.

Tant le bulletin rédigé par François Bon que les buissons de liens rassemblés par Philippe Rahmy distribués par courrier électronique à ceux qui, comme l’on dit, soutiennent le site, m’apparaissent alors comme les vecteurs essentiels de cette construction : plus que les contenus (ils ne sont certes pas indifférents) qu’ils indiquent, c’est leur mise en synergie, qui imprime un mouvement : celui de la communication telle que la définissaient un Bataille ou un Blanchot *, du partage (mot peut-être galvaudé, en avez-vous un autre ?). C’est dans ce mouvement, et nothing else, que je souhaiterai m’inscrire, et dans une forme de joyeuseté *, que j’imagine sensible dans la pour ainsi dire juvénile spontanéité de ce qui se délivre ci-après.

D’où à la fois l’alacrité de ce bulletin, la forme qu’il se cherche : pléthore de liens étoilant le texte (v. version primitive), manière ludique de contribuer à un "travail de culture" qui ne s’empoisse pas dans le culturel, comme : « On dirait qu’on sait lire sur les lèvres et que l’on tient tout les deux sur un trapèze. »

[2Francis Ponge. Ce fut la phrase-emblème de la revue initiée, dirigée par François-Marie Deyrolle.

[3 Revue et sommaires en ligne.

[4Telle que la révèlent les Lettres à Jean Wahl, éditées par Claire Paulhan.

[5Avec Fahrad Ostovani et Yves Bonnefoy, « parlons de l’horizon ».

[6Bio-bibliographie aux éditions Corti.

[7Christian Hubin, Venant, aux éditions José Corti, recensé avec le sens des perdants.

[9Sommaires de la revue.

[10Singularités du sujet, Pluralités du poème, études sur la poésie contemporaine, Prétexte éditeur, 2002.

[11Sommaires de la revue.

[12Claude Louis-Combet, Le Chemin des vanités éditions José Corti.

[13Claude Louis-Combet, Henri Maccheroni, Corpus Christi, éditions Leo Scheer.

[14Gérard Bonnet, Défi à la pudeur, Albin Michel, février 2003.

[15Présentation de cette exposition.

[16Christian Ruby, "Roni Horn : une poétique des lignes.", EspacesTemps.net, Actuel, 20.11.2003

[17 Roni Horn, intenses dessins. avec Élisabeth Lebovici, 29/11/2003.