Henri Maldiney, In media vita ; André du Bouchet, Une excavation

texte du 17 juillet 2002 en cours de révision


"notre peu de temps perdu au milieu du temps"


Il aura fallu en attendre quelque peu pour que soit publié aux éditions Encre marine Existence, crise et création (2001). C’est en effet en 1990 que se sont réunis à Lyon les amis de Henri Maldiney pour deux journées de travail au terme desquelles "sa parole interviendrait en réponse à des propos suscités par l’ensemble de son oeuvre, tenus par quelques uns de ses élèves, de ses lecteurs et d’abord de ses amis".

Entre cette réponse (pp. 73-113) et les contributions Héraclite parmi nous (Jacques Schotte) et L’importance de la philosophie d’Henri Maldiney pour la psychiatrie contemporaine (Roland Kuhn) sur ce point, on pourra très utilement consulter "Penser l’homme et la folie" aux éditions Jérôme Millon , vient s’insérer un texte qui pourrait sembler à première vue ne pas correspondre à l’esprit de ces journées, mais qui en est peut-être l’emblème le plus pur (pp. 57-71) : Une excavation, une lecture comme André du Bouchet a pu en donner de Celan (cf "autour du mot la neige est réunie" in Ralentir travaux 5/1996) et qui unit intimement parole poétique et parole critique.

Hommes de chair dans un trou de craie attendant non pas le Oui ou le Non, mais ce que nous serions dans l’instant qui les sépare.

L’on sait que Henri Maldiney a consacré de belles études à sa poésie dans L’art l’éclair de l’être. Du Bouchet quant à lui se propose de nous donner à lire In media vita, texte autobiographique de Maldiney (éditions Comp’Act, 1988).

D’emblée, la présentation matérielle de ce petit volume, composé en caractères Nicolas Cochin, avec la surrection de ses étranges majuscules, sa vignette de couverture, l’exposé des motifs de la collection Scalène (proposer des livres fondés sur l’incohérence et la fermeté du projet...) en donnent le ton très particulier.

Les titres des deux parties : Chemin des Dames (avec pour sous-parties : 1940 juin, 5 et 6 juin, retraite, 7 juin 1970) et Melencolia II ou le Fantassin à la mort, dénotent le récit de guerre, le "retour" sur les lieux et la méditation qu’ils inspirent.

Si l’écriture philosophique ou critique d’Henri Maldiney est ordinairement limpide, élégante, suggestive, ici c’est au poète de sa propre pensée que l’on a visiblement affaire.

C’est pourquoi André du Bouchet s’en trouve de fait le lecteur idéal. En témoigne la conclusion d’Excavation, en forme de dialogue entre le philosophe et le poète :

"ce n’est pas le temps que j’ai découvert, constate Henri Maldiney, c’est le rien" le vide du temps impliqué dans la vie... ou plutôt : que la plénitude du temps impliqué dans la tension de l’existence devient brusquement néant dans la temporalite du temps expliqué, universel.

De ce rien, dans une déroute, qu’advient-il ? - "là, il n’y a rien. l’orage trie. rien, comme rien ne reste à donner, donnera. " ainsi ai-je, en manière de conclusion, perçu un jour, dans le donner de la donation, et comme échappé alors des lointains d’une langue qui n’est pas la nôtre, à nouveau le murmure précurseur d’une fracture et de l’éclat." (Excavation, 70-71)

Dans ce livre unique dans l’oeuvre du philosophe, qui s’est constamment tenu à l’écart des agitations mondaines pour être mieux aux choses mêmes, cette expérience unique : "Hommes de chair dans un trou de craie attendant non pas le Oui ou le Non, mais ce que nous serions dans l’instant qui les sépare."

Excavation, sans doute le trou de craie, où s’est trouvé un jour de juin 1940 un homme de chair, excavation également comme le retour aura creusé, celui qui lui-même, a creusé la langue. A chaque pas où est convoqué le récit de Maldiney, c’est aussi la démarche de du Bouchet qui est exposée : craie de la parole là même où elle est excavée.

Et moi ? Suis-je autre chose qu’une image où se rêvent les combats et les jours ? Dans le temps de personne, à moi-même étranger, je cherche pour un autrefois qui n’a pas d’aujourd’hui le présent d’un autre qui le portera...(In Media Vita, 54)

Le mélancolique, auquel Maldiney a consacré de bien belles pages se retrouve sous les traits de l’ange à la couronne de feuilles [qui] de ses yeux fixes ne regarde rien. (Mélancolie de Dürer)

Et in media vita, au mitan de la vie, dans la force de l’âge s’accomplit une apocalypse (dévoilement dont Dürer a aussi témoigné), la révélation de cette faille qui permet la traversée du néant de la mélancolie et du néant du nihilisme et découvrir que "l’existence est une exclamation dans le vide éclaté". (In Media Vita 62-63)

On comprend ainsi pourquoi l’un des plus beaux recueils d’Henri Maldiney s’intitule "Ouvrir le rien, l’art nu ". L’analyse du lavis : les kakis de Mu-Ch’i y est exemplaire de la démarche du professeur d’esthétique qu’il a été (lire extrait ci-dessous), et constitue une autre approche de cette pensée exigeante qui apprend à regarder le monde et les hommes autrement.

compléments :
L’Atelier contemporain n° 4 /2001 (Besançon) : comporte un dossier consacré à Henri Maldiney ; contributions de François Cheng, Claude Mettra, Claude Louis-Combet, Pierre Fedida, Antonio Rodriguez

Conférence n° 12 (printemps 2001), un entretien avec Henri Maldiney réalisé par Matthieu Guillot ; le prétexte en est la musique. Les propos se rapportant à la voix humaine (366-369) donneront à ceux que passionne le débat prose/poésie la Stimmung du philosophe

présentation dans le Matricule des Anges de "Aux déserts que l’histoire accable" (sur Tal-Coat) par Claude Louis-Combet.

nouveaux compléments : Du Bouchet il y a quelques années... et Maldiney Sur la traduction : langue parole poésie de concert dans la revue Cadmos n°4


le y du il y a
Henri Maldiney - un extrait des Lavis de Mu-ch’i


« Le lavis de Mu-Ch’i ne relate pas un événement. Il l’est. Le vide en est le protagoniste qui ne répond à rien d’accompli : son existence est suspendue à l’antagoniste c’est à dire à l’avènement de l’oeuvre où s’accomplit en plénitude l’événement unique de la réalité.
Toute notre expérience serait-elle frappée de non sens, et l’ensemble de l’étant frappé de non-lieu, que les kakis de Mu-Ch’i -quoi qu’ils puissent être- sont invinciblement là, présence inconditionnelle et qu’en eux, par eux, avec eux s’ouvre le y du il y a. »

© Ronald Klapka _ 17 juillet 2002