Inter aerias fagos MMXI
Pascal Quignard & alii

20/01/11 — Pascal Quignard, Bénédicte Gorrillot, Pierre Alferi, Éric Clémens, Michel Deguy, Emmanuel Hocquard, Christian Prigent, Jude Stéfan. — Et aussi, Emmanuel Laugier, Pierre Ginésy, Nicole Albertini, Björn Schmelzer et l’ensemble Graindelavoix


Latiniste improbable — je n’ai qu’une seule langue, et ce n’est pas la mienne, l’initiative de Bénédicte Gorrillot, fruit d’une felix culpa (c’est raconté dans le livre) ne pouvait que me ravir et m’a ravi.
INTER, comme la reprise à plusieurs voix de Inter aerias fagos de Pascal Quignard et comme la marque (sapere aude !) de l’énergie de Catherine Flohic (éditions Argol).
C’est avec l’auteur (très belle lettre en forme de préface), sa lectrice tout autant poète qu’universitaire, et six autres qui ont retraduit chacun, selon erre propre, la douzaine de feuillets (Prigent, Stéfan, Clémens, Alferi, Hocquard, Deguy), que nous sommes conviés à tout autre chose qu’un divertissement lettré.
Le salut à une belle oeuvre in statu nascendi (1976), un hommage émouvant, vraiment, et l’appel à continuer de se laisser héler par les voix qui nous ont précédés, puis en être habités, longtemps.

J’y ai ajouté, et le latin n’est pas seul en cause, de brèves indications concernant :

For, un poème d’Emmanuel Laugier, dont le commentaire me semble superflu, mais la lecture indispensable.
Saxa loquuntur, qui outre les les sculptures & proxémiques de Nicole Albertini, invite à la lecture des travaux de Pierre Ginesy, et à fréquenter le site de Dissonances freudiennes.
Enfin, la voluptas des modernes machicoteurs réunis autour de Björn Schmelzer dans le collectif Graindelavoix, donne au latin un son pour ainsi dire tactile.

Que ces voix vous touchent, profondément !


Vita brevis, ars longa
Larousse, pages roses.

Necessitas non habet legem.
Idem.

« Chacun subit ses Mânes. Le réel est plus imprévisible que le langage qui nous en défend et qui prétend qu’il pourvoit de sens le monde. La naissance emplit d’inquiétude et de visions invisibles. La mort emplit d’effroi et d’apparences inlocalisables. Ce monde est une métamorphose qui ne cesse de surprendre parce qu’elle mêle la répétition la plus extraordinaire à l’avenir le plus aléatoire. La soie provient d’un ver, le cri du berceau, le péché de l’obséquiosité, la peur de la vie, le feu des branches mortes, l’homme d’une vulve, le daimôn d’un miroir, les ailes de la lune, l’ange de la masturbation. »
Pascal Quignard [1]

Et cor intellectum rimabatur
Augustin [2]

INTER, à partir d’Inter aerias fagos, Pascal Quignard, Bénédicte Gorrillot, et des poètes de leurs amis

Pascal Quignard est un auteur latin. C’est pourquoi, il écrit pour être lu en 1640. Non seulement, avec Esprit (Jacques [3]), mais encore dans cet esprit :

« En 1979 j’ai écrit : « J’espère être lu en 1640. » Benjamin dans Zentralpark dit que nous devons avoir devant la vie moderne l’attitude du XVIIe siècle devant l’Antiquité. C’est-à-dire : Il faut vivre le présent comme la ruine qu’il prépare. Il faut découvrir le présent comme une ruine dont on recherche le trésor.
La ruine du jadis qui se répète — ou plutôt qui ne cesse pas de commencer. La ruine qui ne cesse pas de jaillir.
La Ruine jaillissante, voilà ce que je nomme le 1640. » [4]

Le trésor aujourd’hui, serait-il la langue latine, dont quelques uns, et notre auteur au premier chef [5], s’obstinent à y recueillir le toujours vif des mots ? c’est que : « La litteratura est le souci atomique des litterae » [6]

Lettrée, Bénédicte Gorrillot l’est très certainement, reconnue côté grand public, aujourd’hui pour une remarquable exégète de l’oeuvre de Christian Prigent [7] ; ses travaux mêlent une empathique fraîcheur à une analyse sans la moindre concession. La bonne école des langues anciennes, et l’ingenium y sont sans doute pour quelque chose. Cela se manifeste avec éclat avec cette contribution au colloque de Cerisy, Pascal Quignard, figures d’un lettré, dirigé par Philippe Bonnefis et Dolorès Lyotard, en 2004 [8]. Elle s’intitule « Le latin de Pascal Quignard », l’attaque en est :

Dans « Les langues et la mort », Pascal Quignard écrit :

« Thèse :

Le français n’est pas du latin qui a dérivé. (Syntaxe qui n’a rien à voir avec Rome.
Lexique qui n’a rien à voir avec Athènes. Etc.)

Contre-argument :
C’est du latin tout court. »

L’écrivain ajoute, non sans provocation : « (Nationalisme : / Le latin, c’est du français de cuisine.) » [9]

Elle conclura, quelques (solides) pages plus loin :

« Le latin de Pascal Quignard » n’est donc pas une langue figée, un donné « mort » convoqué sans dommage dans le texte français. L’auteur fait revivre cet idiome, car il l’investit de nouveau du devoir de « répondre à des désirs, des desseins » ou à des rêves, en offrant à ces derniers la possibilité d’une expression lexicale imprévisible. La langue latine sort ainsi du mode de convocation strictement répétitif qui avait contribué à la figer en un cadavre de citations - toujours les mêmes. Le romancier en refaçonne le visage, en vrai poète dans sa prose, quand il en fait l’un des véhicules privilégiés de ses fantasmes « originaires ». Il tire le latin vers une violence, une « bassesse sordidissime », une force de concentration sémantique et une ambiguïté temporelle auxquelles cette langue ne se résout pas aussi uniment au cours de son histoire.

Ainsi appareillés, il nous est donné de découvrir, grâce à Bénédicte Gorrillot, et à Catherine Flohic, l’éditrice (Argol [10]), INTER, un ensemble poétique et latin d’aujourd’hui, qui a pour source Inter aerias fagos [11], le fac-simile du texte publié en 1979 par Orange Export Ltd, une douzaine de feuillets, originellement, nous est fourni aux pages 43 à 55 (à juste titre non paginées). Et voici une aventure du langage, rediviva. Outre Bénédicte Gorrillot, en l’occurrence l’universitaire, mais pas moins poète, six écrivains mais pas moins universitaires, se sont colletés avec ce latin revenant, à la façon d’un Jacques Ancet, traducteur que l’on sait (Valente, Villaurrutia, Quevedo, Gomez de la Serna ...) déclarant faire revenir Jean de la Croix vers nous — la chanson des faubourgs (villancicos ou lettrillas), quand elle se fait voix venue des profondeurs, ne recelant pas moins de sublimité(s) que les traités les plus apophatiques, ce que n’auraient pas démenti Marguerite Duras ou De Certeau qui ne regrettait rien.

Je plonge vers les didascalies données en fin d’ouvrage. Après les passages obligés : Deguy, Berman, Benjamin (je régresse, chronologiquement parlant), des excursus sur quelques uns des mots : saltus (bois, saillie, voire ouvert), terrisonus (on entend le Dies irae), accolé à l’étrange apparition (être ange, pas si étrange) de logos, écho grec d’un "Sag"à la germanique sonorité comme celle de la forêt wagnérienne, ou encore les harmoniques dysharmoniques de l’injonction du Dict heideggerien que Lacoue-Labarthe traduisait avec perspicacité et latin : dictamen. Un réson (Prigent, dans sa traduction en appelle à ce vocable pongien [12]) quasi biblique en sa finale. Les échanges avec les traducteurs nous les révèlent tels qu’en eux-mêmes, mais rassemblés, ils créent un pluriel intérieur [13], avec lequel chacun débattra : et c’est Jude Stéfan qui en appelle à Klossowski (traduction de l’Enéide [14] ), Pierre Alferi qui se cite justement : Chercher une phrase [15], Emmanuel Hocquard qui justifie sa traduction de saltus : « Le dehors, le langage ! » [16], Bénédicte Gorrillot s’enhardit : « Terreur un tressaillir, un trembler d’en sortir [...] - et soudain la lingua, le sermo adulte » [17], Éric Clémens en bon lecteur de Rancière s’exclame : « Puisqu’il n’y a pas de paroles sans fiction depuis les langues des cris et que le seul maître qui vaille est le maître ignorant, comment trancher le double bind du “tout est traduisible” et “tout est intraduisible”, sinon par le façonnement des cris des langues que je ne comprends pas ? », et Michel Deguy assure : « Est-ce que je traduis Archiloque ? Non. C’est un accaparement, une adaptation d’un dit ancien à mon usage. »

Et la maîtresse d’oeuvre de préciser :

« Les sept traducteurs offrent au moins sept traductions du titre : « Entre les hêtres aériens  » (Alferi), « Air entre êtres » (Clémens), « Dans les hêtres de l’air » (Deguy), « Entre les hêtres élevés couleur de ciel » (Gorrillot), « De l’air entre les branches des hêtres  » (Hocquard), « Aux souffles des feus » (Prigent), « Sous le faîte des hêtres » (Stéfan). »
(Me prenant au jeu, en voici, une : «  Faux de l’air, entre » [18].) « Ce titre, au sens indécidable [19], avertit de la vérité intime du texte qu’il surplombe : le poème, précisément, échappe. »

Et de révéler :

« INTER dévoile son ambition paradoxale : en maintenant « l’entre-deux jamais refermé du latin et du français », ce livre tente de faire entrevoir l’Autre, dans la beauté rugueuse de son altérité. Inter aerias fagos échappe, puisque ça ne passe jamais complètement en français. De même, le sujet Quignard - qui a choisi de confier les marques de sa subjectivité singulière à ce medium latin obsolète - échappe. Il se dérobe, au seuil même de la parole, consentant à parler et bloquant la communication. »

Et c’est à Pascal Quignard, que revient dans une lettre à Bénédicte Gorrillot et qui forme préface, « le ressouvenir tourné vers l’avant ».

Juste quelques points, cette trentaine de pages étant à lire minutieusement pour découvrir le salut (salus) dans l’inessarté (saltus).

Première précision : l’allusion aux Métamorphoses d’Ovide [20] que rend visible/lisible la traduction de Bénédicte Gorrillot, et que suggère bien le cut-up du poème.
Autre dépli : Jérôme, patron des traducteurs [21] "de pelago veniens" (venant du large) "scribens mortuus est" (est mort en écrivant).
Suggestion : la lalangue [22] des anciens : « st », « sag » (le rugitus de l’océan primordial, hugolien par anticipation, dans les plis de l’obéissance au vent).

Et puis encore, y apprendre comment refermer la fleur :

de syllabe en syllabe se re-fléchissant,
à sonner des sons qui se taisent
st, sag, quod, ding, dong,
hiems
ayant l’habitude
jusqu’au point
suivi d’une parenthèse fermée.

.)
 [23]

***

For, Emmanuel Laugier

Ce livre a été publié, il y a quelque temps déjà aux éditions Argol. [24]

Emmanuel Laugier avait envisagé ce prière d’insérer, ce qui est rajouter un ultime poème et une explication (avec soi-même, face au lecteur) :

« For (foris, dehors) aura cherché à suivre, au travers d’événements ordinaires (s’endormir, se réveiller, se lever), selon des circonstances (passer son temps de jour à nuit par exemple), parfois simples, mais donnés hors de toute simplification, comment, au jour le jour, se construit quelque chose comme une psyché, et de quoi. La complication à dire ce qui vient à elle n’aura pourtant pas empêché l’aller et le retour inexorable entre une extériorité et une intériorité (et inversement), jusqu’à, comme le dit Robert Walser, presque faire éclater leur trajet. Là même, peut-être, de l’époque s’immisce et vient frotter, voire quasi écraser, son chiffon sur le poème. Il en ressort trempé ou rincé, voire les deux à la fois ; cette pression ne se clarifiant peut-être en lui qu’à s’y importer. Le poème, petite embarcation, ou vélo à faible phare, deviendra ainsi, dans son endurance, une forme finale de respiration (d’habitation) et d’issue, que le sourire de bonze de Michel Foucault accompagne à la presque fin du livre : poème étant serré, tourné, en un chignon de langue où se contre-effectue l’éclatement et la confusion de tout for-intérieur se repliant sur lui-même pour, à la fin, dessiner une sorte de battement. Aucune histoire, ni de soi ni d’aucune, n’est racontée, car seul est suivi ce que “ narre ” le serpent de route, son ravin pierreux et le hors-champ où le poème risque sa roue lente. De l’île où il re-forme son placenta au jardin du ryôan-ji où il disparaît entre des pierres lourdes et douces, poème amasse les couches du mille feuilles de tête et ses mémoires spéciales ; parle de l’échelle des choses où il s’inverse et se rapetisse et de ce qu’elles ne disent pas, du trouble de la vue, d’un bruit lointain ricoché ; du coffre d’une voiture dans l’enfance ; et s’accompagne ainsi, jusqu’au sommeil où il puise, de la poétique de son propre véhicule, se sachant à l’avance “ poésie/de bras cassés ”. Toute son expérience (d’écriture), en sa conséquence, cherche à devenir la poche perméable d’un dehors, écrire y étant aussi la faculté imageante de son espace, la chambre d’écho balbutiante d’une rumeur, époque restée sans langue ou fumée du rêve lent où du monde se donne, s’éprouve, ne cessant de venir, durement. » (E. L.)

Le possible obstacle du retour sur sa propre écriture, Maurice Blanchot dans Après-coup— précédé par Le Ressassement éternel (Minuit, 1983) l’a signifié, à propos de lui-même (d’où cette inversion dans le titre), invoquant Mallarmé d’une part, Bataille et Madame Edwarda d’autre part, et ainsi souligné : « Une telle tentation est nécessaire. Y tomber est peut-être inévitable. »

Aussi c’est avec un extrait du poème même, que j’invite à y succomber :

ce ne sont pas les seules voix —
elles sont seulement comprises dans une parenthèse
(  )

voilà tout :
d’autres fois les parenthèses (  )
se remplissent d’un morse
ce sont des phrases coupées
elles accompagnent peut-être le mouvement
de la route et le mouvement du sommeil
mais peut-être aussi
le mouvement de tout ce noir autour où
tourne et serpente la voiture étant
elle-même accrochée à d’autres mouvements
lunaires peut-être oui aussi
[...] (p. 73)

Saxa loquuntur, Pierre Ginésy

J’ouvre le premier chapitre de Diaboliques I, (sous-titre ...là où le soleil se tait, pour le volume II : dans l’angle mort du logos) de Pierre Ginésy aux éditions Apolis [25] , et je lis en exergue de « atri ianua Ditis (l’âge ingrat) » :

« Tros Anchisiade, facilis descensus Averno/ noctes atque dies patet atri ianua Ditis / sed revocare gradum superasque evadere ad auras/hoc opus, hic labor est. Il nous est précisé en note : « Ainsi parle, selon Virgile, la Sibylle à Énée (Énéide, VI, 126-129). Klossowski traduit : Troyen Anchisiade, facile est la descente dans l’Averne :/nuit et jour béante est la porte du sombre Dis ;/ mais revenir sur ses pas et s’évader vers les souffles supérieurs, voilà l’obstacle, voilà l’épreuve » [26]

Et suit :

« Freud ne cédait pas toujours, comme beaucoup le proclament, à la fascination pour les Lumières, cette Aufklärung qui se contente de déchiffrer dans la nuit du monde l’évidence de sa propre absence. Nous abordons ici un Freud mantique, lecteur du Tasse, attentif au constat que le destin parfois tourne au diabolique et retourne le sujet dans une répétition démoniaque.
« Diabolique », ce terme qualifie aussi certain accord dissonant, le « triton diabolique » longtemps proscrit en Occident par l’autorité religieuse. Lévi-Strauss, dans les Mythologiques, articule nommément sa sensibilité à la redondance des mythes avec son expérience musicale précoce. Et c’est en termes de rythme que quelques lignes du poète Hölderlin, extraites des « discours disjoints », traces éparses des « années de folie », définissent le registre destinal : « Tout est rythme, tout le destin de l’homme est un seul rythme céleste, comme toute œuvre d’art est un rythme unique, et tout oscille des lèvres versifiantes du dieu ... »

Le ton est donné, nous sommes en pays de psychanalyse (dissonante [27]), là où on lit les poètes, les philosophes et les tragiques grecs, — destinal et musaïque y sont mots de passe, tout comme historial, les publications d’Apolis (les éditions) se proposant de penser et de dire les ravages destinaux de l’hégémonie technique [28]

Quant à saxa loquuntur, qui pourrait faire penser aux pierres sonnantes, ces termes introduisent la présentation de l’oeuvre récente de Nicole Albertini : sculptures et proxémiques. Et c’est bien le psychanalyste qui parle :

« Freud en revanche, du moins dans certains textes, oubliant que « l’archéologue a besoin d’un devin », veut inscrire (de force ?) les pierres dans l’histoire et les faire parler, au risque de falsifier des écritures plus vieilles que les mots, plus vieilles que l’alphabet, des écritures non pas historiques mais géologiques. D’ailleurs ce logos ici défaille à arraisonner Gé, la lourde Terre : si Lacan nous chante que « vous n’imaginez pas, mes pauvres amis, ce que vous devez à la géologie », il se garde bien, tout comme Freud, d’évoquer un géomantique excédant le savoir géologue — mais ne convient-il pas, il est vrai, de raison garder ? » [29]

Quant aux pierres, elles crient, leur beauté [30].

Envoi : Cecus, Absalon, fili mi, Doleo super te, Björn Schmelzer et l’ensemble Graindelavoix

Björn Schmelzer, est chanteur, ténor, musicologue et dirige l’ensemble qu’il a fondé à Anvers en 1999 et auquel il a donné le nom de Graindelavoix, en hommage à Roland Barthes.

Ce musicien est effectivement, un véritable poète de la voix, et on en trouvera les enregistrements aux éditions Glossa (cela ne s’invente pas).

Ici, une autre manière de faire revenir le latin vers nous, avec des ornementations raffinées, qui ne dédaignent pas toutefois la "beauté du rugueux", très reconnaissable désormais : les membres de Graindelavoix (un collectif européen dans sa composition) sont fascinés « par des voix qui sont au-delà de la communication, des voix qui ne transmettent plus de message, mais qui sont uniquement l’expression de leur assise : grésillement, intensités, instincts... » n’hésitant pas mélanger des modes pour la « voluptas », selon les termes mêmes de leur chef.

Voluptas, le mot de la fin [31].

© Ronald Klapka _ 20 janvier 2011

[1Pascal Quignard, Petit traité sur les anges, préface à Apulée, Le Démon de Socrate, Payot/Rivages, 1993, p. 36.

[2Confessiones, VI, 3,3.
Pas plus que Maria Tasinato, je ne traduirai pas Augustin frappé d’étonnement en découvrant Ambroise de Milan en train de lire silencieusement ; cette célèbre page des Confessions en exergue de L’occhio del silenzio, Venise 1986, Éditions Verdier 1989 pour la traduction française (Jean-Paul Manganaro et Camille Dumoulié) L’oeil du silence

[3Jacques Esprit, La fausseté des vertus humaines, précédé de Traité sur Esprit / par Pascal Quignard, Aubier, 1996.

[4Revue Scherzo n° 9, octobre 1999, dossier Pascal Quignard, p. 11.

[5Est-il besoin de rappeler quelques titres : Albucius, Carus, Les tablettes de buis d’Apronenia Avitia, Sarx, Hiems, mille et une citations qui parsèment les écrits, de Requiem, jusqu’à Pour trouver les Enfers, les mots languor, desiderium, et ceci :
« Quae cubile fabricasti tibi ? Quelle tanière ? Vie antérieure à ma vie, dans quel lieu t’es-tu cachée dans mon corps ? Quelle maison t’y es-tu fabriquée ? Bonheur où est ta chambre en moi ? » méditation d’Augustin dans les Confessions, deux ans avant qu’il invente le mot soliloque.
Pascal Quignard, Intimum, préface du n° 12 de Sigila, revue transdisciplinaire franco-portugaise sur le secret : l’intime — o íntimo

[6Comme le relève Jean-François Lyotard, dans une contribution à la Revue des Sciences Humaines n° 260, intitulée Donec transeam [Une référence à Pascal (Blaise) et au psaume CXL (CXLI), qui se clôt par : singulariter sum ego, donec transeam], j’y lis(ais) non sans plaisir : « Assurément, il faut que Bataille soit toujours un peu magdalénien pour s’émouvoir de celles-ci [les peintures de Lascaux] jusqu’à l’extase et de cette manière la continuité se poursuit sans faille entre les aïeux et les modernes de la violence dont le livre est l’expression. »
Nouvel « écho » ce jour avec La nuit et le silence des images de Bernard Vouilloux (Penser l’image avec Pascal Quignard) chez Hermann. La couverture comme « illustrée » par ces ultimes lignes :

« Il va partir dans son voyage », l’homme de Lascaux. La première figuration humaine montre un homme s’absentant, prenant congé, quittant un ici-bas encombré de prédateurs, de proies et d’armes pour une « image involontaire » dont on sait qu’elle est la première forme de la littera [Sur le jadis], cette lettre que le peintre de Lascaux répercute dans les cornes du bison et dans les doigts écartés de l’homme. Il n’est alors nullement question d’un retour, comme dans ce fragment d’Abîmes qui faisait du bâton porte-oiseau l’instrument d’une sortie de la vision et d’un retour parmi les hommes [Abîmes]. Le problème du retour est aussi très concrètement celui que rencontrent les hommes qui composent de la musique, qui peignent des tableaux, qui écrivent des livres, de tous ceux qui font quelque chose de ce qu’ils ont perçu comme en rêve, de ce temps où l’on ne fait rien et que l’on croit perdu. Ainsi la composition musicale fait-elle se succéder deux temps : le temps où l’on est assailli et le temps où il faut noter. Le temps de l’assaut est commenté à l’aide d’une confidence de Mozart, selon qui « tout arrive en bloc, d’un seul coup, non déplié, presque panoramique, en tout cas co-rythmique ». C’est ainsi que surgit la vision chamanique. Mais être compositeur, ce n’est pas seulement être « assailli », c’est noter : « Subir l’assaut de la vision, faire le voyage n’est pas l’essentiel de l’art : il faut ce petit courage supplémentaire de revenir et de noter. »[Vie secrète] C’est ce que fit celui qui peignit la scène du fond du puits, à Lascaux, près de Montignac. C’est ce que fait celui qu’elle hante.

[7Citons l’ouvrage-princeps : Prigent, quatre temps, aux éditions Argol, ou encore ceci dans la bien-nommée revue Littérature numéro 156 : Christian Prigent : « L’effacement poétique à l’oeuvre » ou encore Il particolare 21/22 passant par le « Cent-quatre ».

[8Publication Galilée, 2005, avec frontispice de Valerio Adami, pour un Pascal Quignard rittratto in latino ; voir le texte de Philippe Bonnefis, dans Valerio Adami, Portraits littéraires, Galilée, 2010, évoqué récemment.
Adami composera en 2005 [toujours chez Galilée] « une extraordinaire suite de six planches qui est une des plus belles oeuvres qu’il ait faites. [...] Una calligrafia, alla ricerca del latino rimasto nella memoria dei nostri occhi, del moderno scrivere, del tratto inciso. [...] un dessin non pas exécuté en italien, mais « exécuté en langue latine ». » (pp. 15-16)

[9Les langues et la mort, Petits Traités, I.

[10INTER, Pascal Quignard, éditions Argol, 20 janvier 2011.

[11Il n’est guère facile de donner, de prime abord, l’économie, le sens de ce texte : les hêtres du titre (fagos) parmi (inter) lesquels (aériens) déambule, vague le poète, ne sont pas sans faire penser au titre d’un ouvrage de Maldiney : aîtres de la langue et demeure de la pensée, en y ajoutant stupeur et douleur d’être à la fois hors-langue des éléments, et en proie au bruissement intérieur des mots : Pascal Quignard révèle (p. 17), qu’il s’apprêtait à écrire Les mots de la terre, de la peur et du sol, cette terre est mère aussi :

« [L]e « profond sans paroles » c’est l’écriture qui aborde le « non-tumulte non-silence » d’avant l’acquisition de la langue maternelle incompréhensible, opaque, dense, qu’il faut traverser dans le vide de la perdue ; il lui faut monter au travers de ce vide dans le logos qui commence à le dévorer. Terrisonnante : la langue humaine qui va bientôt le dévorer tout entier comme nous tous. Sons et terreurs sur les lèvres de la mère - la Perdue revenue après la naissance sous forme de corps et de visage, sous forme de sons qui enjoignent en criant, qui se moquent, qui interdisent tout, qui blessent, qui font mal, qui font peur. Car la seule chose qui reste du premier monde dans le nouveau monde c’est cela : la voix maternelle, ce son qui maintenant fait face et terrisonne et jappe, qui aiguillonne, qui fait sarcasme de tout. Terrisonnante, incompréhensible, engloutissante, obsédante, la langue nationale assiège le corps. Ni sédition, ni tumulte, ni repos, c’est ce silence qui maintenant en naît qui est le seul capable de s’opposer à la langue, dans le second temps de la colère, in-fans devenu otage, a-parlant devenu prisonnier du son maternel qui l’asservit, l’aparlant ne peut retrouver le silence qu’en se taisant, qu’en faisant vœu de silence, tête plongée à jamais dans les dictionnaires, dans lemalédictionnaire de la langue acquise sur les lèvres sévères de la mère puis de la grand-mère. Le lector est comme Virgile chez Dante.. »

C’est donc la langue de Virgile qui traduira la douleur originelle. Et ce que nous lisons est donc une lettre d’écrivain qui nous restitue l’écrivain à la lettre, celui que nous connaissons, lettré, mais comme Dante en proie à « une langue en peine de parole », et pour laquelle il lui faut faire retour à/sur la selve originaire.

[12logos : réson de la terre/ur

[13C’est le titre d’un ouvrage de la psychanalyste Jacqueline Rousseau-Dujardin (Variations sur le roman familial), L’Harmattan, 2005, sur lequel elle revint au colloque de Cerisy Autofiction(s) que publient aujourd’hui les Presses universitaires de Lyon.
Je relève, relativement à INTER : « Ce n’est pas seulement qu’on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve. D’une fois à l’autre, on n’est plus le même lorsqu’on se baigne dans le fleuve. Quant à ceux qui sont sur la rive, les autres, les reflets de l’eau qui passe modifient leur apparence. »

[14Suivez l’Armide philologue :
« A vous suivre dans les circuits de votre labyrinthe, disposé tels les jardins enchantés d’une Armide philologue, je n’imaginais guère qu’au tournant de cette haie, se dissimulait le motif encore insoupçonné proprement fatidique par son antique origine, de l’une de mes visions picturales.
Allais-je ou non m’égarer sur vos plates-bandes astucieuses, quitte à trouver la seule issue parmi d’autres apparentes ? Rien ne m’assurait mieux de m’en sortir que le titre suspendu à l’entrée : L’œil du silence. »[Extraordinaire Éloge de la lecture de Maria Tasinato, chez Verdier, 1989, (à qui s’adresse ici Pierre Klossowski). Qui ne l’a pas lu(e), n’a rien lu.]

[15 « Le sens, du moins en littérature, appelle à sentir autant qu’à comprendre. [...] Il se produit, éventuellement il se traduit dans d’autres langues, mais il ne peut se dire. Après qu’on a lu la moindre phrase d’un roman, son sens continue de frémir, de se déformer, de vibrer, et c’est en vain gu’on tenterait d’en clore le contour (il n’existe . pas de paraphrase). » (Chercher une phrase  : Bourgois, 1991, p. IV)
J’ai un faible pour sa traduction, en particulier :
Mais encore ? cuistre ?/non/plutôt passant/solitaire homme des bois/entre les hêtres aériens/qui braille obstinément/je ne sais quelle sottise.
(nescio quid nugarum meditans, ajouté-je )

[16 Évoquant sa manière de lire Spurius Maelius (v. Ma haie, POL, 2001, p. 34-35.

[17Comme dit, écrit Gérard Dessons, la manière est un imitable inimitable. La langue de Quignard ici pleinement épousée. Une vraie réussite.

[18Rien de sibyllin, pour qui traîne ses guêtres dans les hauteurs de Verzy (Marne), fau, pl. faux (du latin fagus) désigne le hêtre tortillard, fagus tortuosa ; certains ont allure de cabane, le Heim maternel cher à Monique Schneider, au sortir duquel, une fois l’air entré, s’élève Le chant des forêts (la vie en somme).

[19Entre hêtres et êtres, le désêtre, l’Hilflösigkeit, qui revient souvent dans les propos de Pascal Quignard

[20A cet égard, considérer la traduction de Frédéric Boyer, en postface de son Orphée, pp. 175-182, chez POL, en 2009 ; cf. cette lettre.

[21« Saint Jérôme c’est par excellence celui qui fait passer du grec au latin, celui qui fait passer de l’ancien au nouveau, celui qui en amont de la langue reprend la parole après avoir replongé toute parole dans son baptême de silence : et quand nous voulons intimer le silence, imposer silence à tous ceux qui nous parlent, qui nous reprennent, qui grondent, qui hurlent, qui frappent, dents serrées dans la hargne, dans le strismus dû à l’anorexie, dans la peur, nous condensons le souffle, nous poussons l’âme disant :
st
nous ne disons rien. » (p. 31)

[22« Le langage, dit Lacan, est fait de lalangue ; c’est une élucubration de savoir sur la langue ». L’inconscient est ici un savoir – et non plus une vérité – mais un savoir-faire avec lalangue dite maternelle qui nous affecte. Ainsi, lalangue est empreinte de la langue maternelle ; elle contient des bribes de celle-ci. Si l’on peut dire que l’on partage une même langue maternelle, lalangue est non seulement quelque chose de plus privé, propre à chacun, mais c’est aussi ce qui, à notre insu, est chargé des effets sur le corps, des effets de jouissance liés à notre prise dans le langage.
Atelier de lecture, Champ freudien de Belgique.

[23Toutes sont belles, mais les pages 38 à 41, sont magnifiques. « L’étude est la seule lumière ».

[24Emmanuel Laugier, For, éditions Argol, 2010, avec cet exergue, parfait, de Leonardo Sinisgalli (Horror vacui) : « PHRASE : le souvenir d’une route/parcourue dans le noir, qui se dresse/devant tes yeux comme le col d’une/couleuvre, comme une flèche, un/fouet. »

[25Voir la liste des publications.

[26 Virgile, L’Énéide, André Dimanche éditeur, 1990, p. 168.

[27 Voir le site de Dissonances freudiennes, prendre connaissance de l’hommage à Jean Clavreul (redit ici : Y a de l’homme !) et dont on reparle chez Hermann, avec La formation des psychanalystes.

[28 Heidegger, Schürmann (cf. De la dessaisie), Granel sont à cet égard des références fréquemment invoquées et travaillées.

[29La présentation in extenso.

[30Les admirer à cette page, pour l’agrandissement : visionner le diaporama .
L’hôte, dûment accueilli, ne manquera pas ensuite de s’absorber dans la contemplation des toiles d’Isabelle Grangé

[31A découvrir, donc sur le site des éditions Glossa, discographie, et un substantiel entretien (en anglais) pour tout savoir sur : « la polyphonie franco-flamande, l’art de la plainte, le machicotage et autres styles d’ornementation perdus, les pratiques méditerranéennes, la dynamique et la cinématique de la scholastique tardive, le corps affectif, la gestique, l’image et la psychacoustique... »
Et pour Cecus (caecus = aveugle , se transporter à la cour des ducs de Bourgogne avec Pierre de la Rue, Nicolas Champion, Alexander Agricola et l’inouï Fortuna desperata, Josquin, Gilles Binchois ...