innocence de principe et innocence par surcroît

17/06/10 Michel Surya, Contre-Attaques, Georges Bataille, Gérard Cogez (Leiris)


Il n’y a que lire, sitôt enfant, pour faire de la peur et de la solitude enfantines une peur et une solitude choisies ; des répugnances enfantines, des répugnances choisies. Idem adulte. Je reste en fait cet enfant de mes lectures. J’ai gardé la liberté, écrivant, qu’enfant j’ai gagnée, lisant. Comme je lus alors ce que je n’aurais pas dû lire (des livres d’adultes), c’est ce que j’écris aujourd’hui qui devrait ne pas l’être (qui a cette liberté sans borne de l’enfance). C’est écrivant, adulte, ce qui ne devrait pas l’être, que je me tiens à la hauteur à laquelle la lecture m’a portée, enfant. À laquelle c’est toute lecture qui me porte dès l’instant que j’y trouve la même liberté.
Michel Surya [1]

Mais c’est cette innocence de principe dont il faut faire ensuite une innocence par surcroît.

Alors, écrire peut en effet être radical, au sens où vous utilisez ce mot et où on l’utilise généralement, mais auquel je préfère pour ma part : souverain.
Michel Surya [2]




« des douceurs paradoxales, [...], [f]aites pour qu’on entre dans un monde où, à la fin, la douceur trahit »


Je copie pour sa parfaite exactitude : elle vient à son heure [3], le début de la postface de Charlotte d’Ingerville [4], dans l’édition de Michel Surya :

« Charlotte d’Ingerville est douce. Peut-être, entre toutes les femmes, la plus douce. Entre toutes les femmes de Bataille même (« De Charlotte, dit-il, je dirai qu’elle était la pureté, la douceur même »), qui n’ont pourtant jamais montré que des douceurs paradoxales, faites pour tromper. Faites pour qu’on entre dans un monde où, à la fin, la douceur trahit. Pour qu’on perde pied (que le sol se dérobe). Elle n’a pas le rire puéril ou diabolique de Simone (Histoire de l’œil). Ni la détresse outrancière de Dirty (Le Bleu du ciel). Rien de la solennité scélérate d’Edwarda. Rien du désespoir de Marie (Le Mort). Pas même l’indéfectible folie d’Hélène (Ma Mère), etc. Elle vient après, à l’envers, on sait mal comment et pourquoi ». [5]

... je la crois en effet propre à introduire aux lectures des ouvrages que cette lettre évoquera, la manière dont Michel Surya conçoit l’écriture, et quelques balises dans un parcours d’écrivain, de penseur et d’éditeur.

Avec auparavant cette incise : avant que Michel Surya n’évoque Sainte, une autre figure de Charlotte ? sa conclusion à propos de l’ultime réplique de l’angélique Pierre : « Charlotte, lui dis-je, assez, nous avons été trop loin ».
La voici :

“Il y a une honte de la mort de Charlotte qui ressemble à celle de la mort d’Hélène, à ceci près que la joie s’en est tout entière retirée. Du moins de l’avis de Pierre. Lequel a admiré comment sa mère est morte. Et s’épouvante que Charlotte meure de même. Bataille recule-t-il à son tour ? Il faut imaginer et aimer cette possibilité paradoxale. Parce que la logique l’aurait voulu. Parce qu’il ne pouvait plus en être autrement. Parce qu’il n’y a qu’en mourant salement qu’on se tient à la hauteur de la saleté à laquelle on voulait que la vérité se tînt. Mais si c’était à la fin pour que ce fût une vérité intenable. Une vérité qui voulait qu’on dît à la fin : « Nous avons été trop loin. »”

Je relève : Il faut imaginer et aimer cette possibilité paradoxale.

Tel n’est pas l’avis de Gilles Phillippe [6] l’éditeur (Pléiade, 2004) des récits de la trilogie Divinus Deus [7] qu’avait envisagée Bataille (Madame Edwarda, Ma mère, Charlotte d’Ingerville) qui indique :

« Charlotte se donne donc comme une version sordide de Ma mère : les insultes qu’Hélène doit aller chercher au Caire accompagnent sa nièce du début à la fin du texte. Mais la morale est la même : « nous avons été un peu loin », disait la lettre d’Hélène ; « nous avons été trop loin », dit Pierre à Charlotte. Il faut pourtant bien se garder du contre-sens : tout dans Divinus Deus rappelle inlassablement que le salaire du péché c’est la mort, mais invite à lire la menace biblique comme un constat joyeux. Dans le récit bataillien, le bonheur n’est pas la validation suprême et la mort n’est pas le signe de l’échec. Ainsi faudrait-il - pour boucler la boucle comme Bataille aimait lui-même à le faire - lire Charlotte à la lumière d’un texte qui lui est sans doute exactement contemporain, la préface de Madame Edwarda, cette apologie de l’excès. » [8] De cette préface, Gilles Philippe fait sans doute allusion plus encore aux pascaliens en diable mots de la fin : « Et le cri que, la bouche tordue, cet être tord peut-être mais profère, est un immense alleluia, perdu dans un silence sans fin. »

Ces deux lectures me semblent devoir être maintenues, comme manifestation de ce possible-impossible auquel aspire l’écriture de Michel Surya tout autant littérature que philosophie (et donc politique), témoignant de l’incessance qu’il repère dans celle de Philippe Lacoue-Labarthe [9]

Elles donneront donc la note de ce qui suit, un collectif - la revue Contre-attaques -qui met en perspective l’oeuvre de Surya, un texte retrouvé : L’Impasse (les deux ouvrages chez Al Dante), tandis que leur seront liées deux parutions qui ne devraient pas faire nombre, que l’on placera sous le signe d’un poème cité par Marcel Mauss en épigraphe à son Essai sur le don, qui dit du potlatch de l’amitié :

    On doit être un ami
    pour son ami
    et rendre cadeau pour cadeau ;
    on doit avoir rire pour rire
    et dol pour mensonge
 [10]

On sait en effet l’amitié de Georges Bataille et de Michel Leiris (leurs orages aussi), leurs travaux communs (la revue Documents) ; Fata Morgana donne une très belle édition de La souveraineté, tandis que Cécile Defaut poursuit avec Leiris l’indésirable de Gérard Cogez son travail de mise à disposition de travaux savants dans des versions accessibles.

Contre-Attaques, Perspective 1 : Michel Surya


Être un autre à la fin, un autre que moi. Non celui qui, maintenant, me lit, auquel je donne un sentiment pénible. Plutôt le premier venu de ceux qui m’ignorent, si l’on veut le facteur qui s’avance, qui sonne, qui fait, dans mon cœur, résonner la violence de la sonnette. [11]

La revue dirigée par Alain Jugnon, contient trois parties récurrentes : premier venu — sous le signe de Georges Bataille, des contrats — sous le signe de Guy Debord, pharmacie — sous le signe de Jacques Derrida.
La première des perspectives qu’elle propose, mise en place par son directeur, a été, nous est-il précisé, réfléchie et organisée avec Michel Surya. [12]
Le volume est également accordé à trois noms : Beckett, Kafka, Pascal ; leurs citations en scandent le déroulement, et Michel Surya s’en explique aux pages 31 à 37, là où il était licite de voir apparaître les noms de Bataille et de Nietzsche.
Très, trop rapidement, je retiendrai l’image de David Warrilow qui « aura été fait par Beckett pour que Beckett n’eût pas à paraître », de Kafka,« l’impossibilité de cesser de questionner une oeuvre, dont il eût fui les questions qu’elle lui posait, si fuir lui avait été possible ». Quant à Pascal, à ces mots, je ne me sens plus de joie :

« Le pire des trois ». [13]

Dès lors, je me livre à un parcours désordonné, ou réordonné selon ma subjectivité, selon les perceptions que j’ai pu avoir à tel ou tel moment du travail de Michel Surya, livres : essais (Georges Bataille ou la mort à l’oeuvre, Humanimalités) ou fictions (en particulier Défiguration, L’Éternel retour), préfaces, divers numéros de Lignes, ou encore approches de la poésie : Jean-Michel Reynard [14], Christine Lavant [15]. Une oeuvre qui, pour faire court, a la particularité d’une part de tenir éveillé, autant qu’il est accordé de s’insoumettre à l’industrie de la consolation [16], et de constamment faire revenir aux écrits qui ont précédé, faire faire retour sur soi, et si Michel Surya n’enseigne pas, il apprend.

Apprenons donc de ses amis aussi, par exemple, que : C’est seuls que nous pensons ensemble. Cet entretien avec Christian Prigent a été repris du dossier consacré confraternellement par Fusées [17] pour le vingtième anniversaire de Lignes. On y lit entre autres que la littérature française actuelle y est, dans sa masse, plutôt, pauvre en monde, dans la mesure où à cette époque, à sa langue, à sa presse, le possible suffit [18]. Et de rebondir aussitôt sur la conclusion de l’article des plus stimulants de Mehdi Belhaj Kacem, à propos « d’une littérature dont la possibilité est encore devant nous » (l’héritage de ce que Blanchot a poursuivi nous dit, supplémenté de l’expérience (intérieure) de Bataille [19]. Soit :

« [Pour le] type de littérature qui nous attend, si la littérature ne doit pas disparaître (si elle ne doit pas prolonger la disparition où elle est depuis des décennies), [j]e songe à un récit inédit de Surya : comme celui de Blanchot, bien plus que tous ceux de Bataille, on y lit la promesse de ce que serait une littérature enfin adéquate à son temps, une littérature qui, comme dit Adorno au sujet non fortuit de Beckett, ne serait pas, comme l’ensemble de la « littérature » du jour (celui d’Adorno ou le nôtre, indifféremment), une réflexion de la réalité, mais la réalité elle-même. À savoir : l’alternative littéraire au totalitarisme « démocratique » de la communication, ce n’est pas autre chose que la communication elle-même. La littérature, dans L’Attente, l’oubli, dans ce texte inédit de Surya (L’Impasse), est comme la télépathie athée qui, au cœur de la transparence communicationnelle elle-même, au cœur de l’enfer obligatoire de la proximité, recueille le miracle interne à cette transparence elle-même : une étrangeté sans recours, une aliénation à soi abyssale. Mais les mots, ici, viennent à manquer. »

Certes et on se plongera en attendant avec quelques délices dans Animal d’existence, où Claude Louis-Combet restitue quelques impressions de sa lecture d’Humanimalités, où « à travers le prisme ravageur et insistant de quelques œuvres essentiellement maléficiantes, s’opère un retournement de valeurs, une transvaluation nietzschéenne, en sorte que le plus bas, le plus laid, le plus absurde, le plus indigne, le plus blessé, le plus nu accèdent à leur vérité de cœur pour clamer en mots et jusque dans le silence des mots la grandeur de ce qui fut écrasé et la plénitude de ce qui fut rompu ». L’« homme du texte » poursuit en montrant comment syntaxe et style spiralé donnent la mesure de cela.
Je m’autorise à ajouter que la préface de Michel Surya : « L’idiotie de Bataille », une trentaine de pages, donne de magnifiques aperçus sur la pensée dérobée, les filles perdues, les seules assez saintes, et où il y a lieu de débaucher la pensée,
la « déshabiller du savoir » ; voilà semble-t-il qui dans son registre propre, ramène quelques images depuis : Le livre de Magdeleine est celui de sainte Nue [20].

Alain Jugnon m’a volé par anticipation le terme pensécriture pour son K, la lettre de Surya, seul comme Kafka, dans la passe de Lacoue. Je donne ses mots, pour inviter à lire son article et son drôle de crochet par Sigmaringen :

« Surya et Lacoue : ce sont les éclairés du théâtre de la vie, artistes ensemble de la scène et de l’art vivant. Ils sont là. en ce lieu, tragique et politique. Ce sont les hommes de la contre-parole, ce qu’est la poésie, ou mieux : ce que fait la poésie des hommes. »

Phrase et Préface à la Disparition [21] son bien sûr au rendez-vous, et L’Éternel retour [22] amplement cité, pour en tirer un micro-roman qui fasse sens à nouveaux frais.

C’est à l’invitation d’Alain Jugnon, que Michel Surya donne à Cluny, le 11 mars 2008, une conférence au titre aussi sobre que plein d’effroi : La pensée [23].

Il y avait fort à parier qu’on y parlât de Dieu, genius loci d’une part, rapports violents qu’entretient Alain Jugnon avec, d’autre part.
Lecteur gourmand de Klossowski, je ne pouvais que m’attendre à le retrouver ici et tel d’ailleurs que le révèle la discussion qui s’ensuivit le 24 février 1948 après la conférence de Bataille, La religion surréaliste. Savourez avec moi :

G. BATAILLE : Je suis un petit peu étonné de l’affirmation de Klossowski, Klossowski est catholique, je ne le suis pas précisément.
P. KLOSSOWSKI : Vous êtes catholique.
G. BATAILLE : Je suis catholique ? Je ne proteste pas parce que je ne vois rien à dire. Je suis aussi tout ce qu’on voudra.

Et plus loin :

P. KLOSSOWSKI : Je vous ai trouvé catholique à certains moments.
G. BATAILLE : Je ne me sens pas d’accord pour protester contre cette qualification de catholique. Si on me dit quelque chose de tout à fait insoutenable, je ne réponds pas.

Voilà qui est aussi daté qu’instructif [24]. Donc tout ce qu’on voudra, et pour ce qui est insoutenable, pas de réponse.

Revenant à la conférence de Michel Surya, j’invite, ce faisant à réfléchir avec et/ou contre lui à ceci :

« Ce que, il me faut en convenir quelque regret que j’en aie, Deleuze n’a pas beaucoup plus vu que Klossowski lui-même, selon toute apparence ; Deleuze, si près qu’il se soit toujours tenu des œuvres, des œuvres de l’art en général, des œuvres de Nietzsche en particulier, Deleuze dis-je, s’en tient à ceci que rien ne vaut qu’on ne puisse affirmer, ou que rien ne doive être qui ne soit affirmation. On ne peut certes mieux alléguer ce qu’il faut et que la pensée allègue (coupant court ainsi lui aussi à la diablerie dialectique). À ceci près cependant qu’il fait fi alors de l’enseignement essentiel de Nietzsche, étrange enseignement sans doute, étrange et sombre, celui de l’éternel retour, lequel veut que rien ne doive être qui ne mérite de revenir, lequel veut que le retour constitue le mérite présent et rétrospectif de ce qui est, ce qu’on sait - mais pas pour l’éloge ni la joie, ce que Deleuze semble vouloir oublier. Parce que Nietzsche n’élit ni l’éloge ni la joie, je veux dire, parce que l’éloge ni la joie ne sont le principe suivant lequel rien doive revenir ; parce que, au contraire, l’éloge et la joie sont le retour, quelque tragique qu’inévitablement celui-ci soit ou doive pouvoir être aussi ».

Je n’aurai garde d’omettre cette « conclusion » :

« J’appelle cette part [part qu’une fois Dieu mort, Bataille a appelée maudite, et dont la littérature hérite dans l’exacte mesure où la philosophie l’a dédaignée.] « pensée », que je pourrais appeler « art » aussi bien, impossible-possible, je l’ai dit, et à cet art-pensée possible-impossible, j’attribue, comme l’énumération que je viens de faire m’y porte naturellement, un sens politique par surcroît. C’est depuis ce et ceux [25] qu’elle désigne qu’en effet une politique pensée - une politique-pensée - est désormais possible, et indispensable. »

Michel Surya, L’Impasse

Rien ne pouvoir dégorger,
Estre muét voulant plus
Conter et dire son cœur.

D’où vient cela ie vous pri’ ?
Dequoy ; coment, et pourquoy ?
Dite-le moy, dite-le moy ie vous pri’.
Jean-Antoine de Baïf [26]


« Pour Sainte comme pour Charlotte, nul n’a jamais été trop loin. Nul n’a été là où il fallait aller pour que s’accomplît l’affreuse, l’infernale révélation qui veut qu’il n’y ait rien à la fin, et que c’est ce dont l’excès sexuel nous instruit. » écrit Michel Surya en conclusion de sa postface aux deux ouvrages [Charlotte d’Ingerville et Sainte, op. cit.].

J’admire comme Bernard Noël, aux pages 245 à 259, comme un point d’orgue au dossier de Contre-Attaques, part de Défiguration (qu’il dit avoir lu, lu et relu) pour parvenir à L’Impasse, où au détour d’une citation, je n’en extrais que la partie propre à conduire en effet à des considérations « d’une pensée toujours s’interrogeant », il rejoint cette pensée :

une déformation du visage à laquelle je te reconnais quand même pauvrement une défiguration à laquelle je sais depuis longtemps maintenant que c’est tout visage qui disparaît qui ne peut plus être reconnu je n’aurais donc fait l’amour que pour voir se retirer les visages que j’avais cru connaître [27]

S’ensuivent des réflexions sur l’écriture et comment elle mêle figuration sexuelle et sa défiguration par la pensée [28]. Elles rejoignent celles de Véronique Bergen [29] , notamment sur les deux récits Exit et Les Noyés (Contre-Attaques, pp. 243-244), dans son article, Michel Surya, la mise en risque des corps et de la langue. :

« Que la langue travaille la chair de corps jouissants abandonnés à la sauvagerie de la perte (dans les récits Exit et Les Noyés) ou qu’elle s’attelle au phraser de corps agonisants dans leur implosion (Défiguration), elle atteste à chaque fois que son geste a pour impulsion l’expérimentation de ce que Bataille cernait comme l’impossible, la traversée d’un sans-fond chaotique où se fracassent les formes homogènes du savoir et de l’économie du sens. »

Quant à la présente édition de L’Impasse, il est précisé en note : Ce texte, retrouvé par l’auteur en 2004 parmi des papiers anciens, peut avoir été écrit en 1985-1986. Il peut aussi l’avoir été en 1988-1989. L’auteur l’a lui-même saisi, modifié et mis au net en 2006. Cette précision nous donne d’espérer d’éventuelles nouvelles publications ; s’il appartient à l’auteur d’en décider, cette sorte de réapparition, qui met à genoux son lecteur (le lecteur Michel Surya sans doute tout autant [30]) donne toute sa lumière à la conclusion de Jacob Rogozinski dans son article L’intraitable (Contre-Attaques, op. cit., pp. 39-50), qui décrit Surya confrontant l’expérience de Kafka à celle de Bataille, et en particulier en quoi s’oppose l’impératif kafkaïen à celui de Sade. [31]

Voici donc quelques lignes de pure littérature :

et si je te presse alors et si je te serre c’est parce qu’il n’y a rien que je puisse davantage craindre que de te perdre tu es toutes les femmes quand bien même tu n’en es qu’une tu sens tous les foutres quand bien même c’est toutes les femmes qui sentent ton foutre j’ai la queue dans ton con et la langue dans ta bouche mais je voudrais en même temps avoir la langue dans ton con et la queue dans ta bouche je ne le dis pas pour regretter rien de ce que nous sommes et de ce que nous faisons je le dis parce que je ne suis que ce que je suis en toi et que je n’y suis pas plus que ce qu’un autre pourrait y être aussi pas plus que ce que tous les autres pourraient y être pareillement s’il arrivait que tu jouisses je n’aurais pas la puérilité de penser que c’est moi qui t’aurais fait jouir je cherche le trou de ton cul pour y remettre le doigt mais ce n’est pas pour que tu croies que je suis plus que moi ni que j’ai plus que le corps que j’ai c’est seulement pour que tu rêves à tous ceux qui le seraient plus et mieux à ma place je pense doucement qu’il n’y a personne qui ne te serait un meilleur amant qu’on n’est plus à mon âge qu’un amant de trop que c’est tout à mon âge qu’on est de trop l’amant dont je te sers comme l’homme que je reste je n’aime pas plus l’amant que l’homme que je suis et reste et c’est sans en rien dire que je te prie de n’aimer ni l’un ni l’autre si j’ai envie de crier ce n’est pas du plaisir que je tirerais de toi c’est du désir que tu tires le tien d’un autre que moi du désir que tu le tires de n’importe quel autre auquel je ne me reconnaîtrais pas il arrivera bien que je ne me reconnaisse plus ni à ce que je suis ni à ce que je fais il arrivera un jour même si c’est moi qui te fous que je ne reconnaisse rien de celui qui te fout il faudra que je jouisse sans que ce soit moi qui jouisse il faudra que je meure sans que ce soit moi qui meure

La mise en page, imprime de visu une allure de pages sorties tout droit d’un hymnaire, les accents s’inscrivent naturellement dans le blanc de l’interlignage comme pour donner à cette oraison-imprécation son rythme de psaume désespéré-inespéré (où sont les ciels dirait Jean-Michel Reynard). [32]

Georges Bataille, Le souverain

Je soupire : les vingt premiers exemplaires de l’édition Fata Morgana [33], sont numérotés sur vélin Madame Edwarda ; quoi qu’il en soit le vélin ivoire fera l’affaire pour dire tout le bien de cette sorte de tiré à part des articles que l’on pourra retrouver dans le tome XII des Oeuvres complètes [34], et qui, foi de lecteur, trouvent ici une présentation à la hauteur (souveraine) du contenu de ces beaux textes : Le souverain, Le non-savoir, Le pur bonheur, reproduits tels que parus dans Botteghere oscure, entre 1952 et 1958.

Au surplus, les dessins de Vladimir Velickovic, ne contribuent pas peu au souhait de disposer des écrits sous cette forme dans la bibliothèque. L’éditeur a sans doute pris en compte l’avertissement de Francis Marmande selon lequel, si la plupart des articles de Bataille étaient destinés à la revue Critique qu’il avait fondée et dirigée à partir de 1946 [35], certains ensembles au ton très singulier se dégagent et font cavalier seul, tels ceux destinés à Botteghe oscure (ou encore Troisième convoi).

La réunion de ces trois textes fait sens, l’écriture en est superbe, souvent énigmatique ou paradoxale, avec des glissandi à l’image de :

« Quant à la sphère de la pensée, c’est l’horreur. Oui, c’est l’horreur même.
C’est mené à être, par une aberration qui n’est qu’un désir insurmontable, mené à l’instant de mourir. C’est glisser dans la nuit sur la pente d’un toit, sans garde-fou et dans un vent que rien n’apaise. Plus la pensée est rigoureuse, plus la menace s’intensifie ». (Le non-savoir)

La chute, si on peut l’appeler ainsi du dernier texte (Le pur bonheur), ne devrait pas être sans résonance avec tout ce qui précède :

« Ce qui m’attache le plus est à la fin le sentiment de l’insignifiance : il se rapporte à l’écriture (à la parole), qui seule est susceptible de nous mettre au niveau de la signification. Sans elle, à mesure tout se perd dans l’équivalence. Il faut l’insistance de la phrase ... , des flots, du cours des phrases. Mais l’écriture est susceptible aussi de nous appeler à des flots si rapides que rien ne s’y retrouve. Elle nous abandonne au vertige de l’oubli, où la volonté de la phrase d’imposer au temps se limite à la douceur d’un rire indifférent, d’un rire heureux.
Du moins la phrase littéraire est-elle plus que la politique proche du moment où elle se résoudra, se faisant silence. »

Et dans Le non-savoir, renvoyant au texte qui commande peut-être les autres (Le souverain) :

« Je veux préciser ce que j’entends par souveraineté. C’est l’absence de péché, mais encore est-ce ambigu. Cela définit réciproquement le péché comme manquement à l’attitude souveraine.
Mais la souveraineté n’en est pas moins ... le péché.
Non, c’est le pouvoir de pécher, sans avoir le sentiment de but manqué, ou c’est le manquement devenu le but. » [36]

Gérard Cogez, Leiris l’indésirable

De cette (re)présentation :

« Longtemps Leiris s’est regardé comme celui qui n’aurait pas dû naître, qui n’avait pas lieu d’être. Il a interprété sa venue au monde comme le signe patent d’une trahison. Commise, au premier chef, par celle qui ne l’attendait pas, qui espérait qu’à sa place quelqu’un d’autre advienne : une fille, par exemple, venant remplacer celle qui fut perdue dans la douleur, quelques années plus tôt. Dès lors, toutes les figures que l’intéressé put interposer entre lui et celle pour qui il fut cet indésirable, se révélèrent particulièrement tentantes. Pour être valides, il fallait que ces représentations puissent, de près ou de loin, manifester une vraie capacité à lui tenir lieu de mères d’adoption, à se transmuer en terres d’accueil fiables. 
Il a constitué un volumineux dossier, dans lequel il a accumulé les signes lui prouvant à quel point il était peu souhaitable. Pour lui-même et pour les autres.
Du XXe siècle, qu’il a parcouru presque de bout en bout, il a dressé, en se concentrant sur lui-même, un portrait accablant. Dans cette instruction contre lui-même, plus les éléments à charge devenaient nombreux et patents, plus l’écriture mise en oeuvre pour les développer se raffinait. »
 [37]

... seules les dernières lignes m’importent. Je ne connais qu’un texte, qui à l’instar de la lettre volée dit "tout", au mi-dire au l’écriture : La Règle du jeu !

C’est donc ce dossier qu’instruit à nouveaux frais, Gérard Cogez, professeur à l’université de Lille III, qui a autrefois donné Leiris sur le lit d’Olympia ( PUF, 1993).

Dans le format de cette lettre, et pour rester dans la note de celle-ci, je ne me consacrerai pas à une analyse-compte-rendu, qu’effectuera sans doute pour son son plus grand profit et le nôtre quelque doctorant : à chaque âge sa peine.
Ses joies également. Ainsi braquerai-je ici le projeteur sur « le mangeur d’étoiles » (Fourbis, p. 166 ; Leiris l’indésirable, pp. 224-229). Révélation ? « Le nom de cette étoile est Absinthe », nous rappelle la traduction de Louis Segond, mais c’est Bataille, nous indique Gérard Cogez [38] , qui nous remet (pour notre plus grande joie) sur la piste roussellienne. Petit rappel :

Pour expliquer l’intérêt qu’il porte à l’Afrique, Leiris insiste sur une autre influence qu’il subit très jeune, celle de Raymond Roussel. L’on sait la place très particulière occupée par l’écrivain de Locus solus dans l’existence de l’autobiographe puisqu’il est un ami de ses parents et qu’il fréquente assidûment la maison familiale [39] . Enfant, Leiris a vu à Paris, le 11 mai 1912, l’adaptation théâtrale d’Impressions d’Afrique [40], ce texte que Roussel a écrit, comme l’on sait, alors même qu’il n’a jamais mis les pieds en Afrique, « roman » que l’on ne peut cependant tout à fait dire de pure imagination puisqu’il s’appuie sur la lecture de nombreux récits de voyage.

Je reviens donc sur « l’anecdote ».

“Voici donc l’ethnographe hantant de nouveau les rues de Dakar, mais cette fois superlativement seul et aussi ivre qu’on peut l’être. La frontière du quant-à-soi est dépassée et la crise peut désormais se déployer jusqu’à son dénouement. Car c’est bien ce que cherche l’intéressé, dans son égarement : mettre fin à une insupportable tension, porter à l’extrême, pour l’épuiser, la conscience d’être indésirable. Il franchit le seuil de la porte « comme celui qui prend le départ pour une course de fond ». Comprenons : pour un parcours où l’on va toucher le fond, c’est-à-dire peut-être aussi atteindre à une vérité importante, concernant la relation à soi-même, aux autres et au monde. Une fois dehors, il contemple « la multitude incroyable d’étoiles qui tatouent le ciel des tropiques, [ ... ] de ces étoiles, ajoute-t-il, que je souhaiterais parfois pouvoir manger ».

Pour bien comprendre toute la portée de cette dernière affirmation, apparemment anodine, et discerner ce qu’elle cache sous ses dehors poétiques, il est nécessaire de faire un détour, en évoquant Georges Bataille. Dans un article de 1940, écrit pour rendre hommage à André Masson, Bataille cite une anecdote ayant pour protagoniste Raymond Roussel [41]. Celui-ci avait un jour rendu visite à un homme auquel il vouait une très grande admiration, l’astronome Camille Flammarion. Toujours en proie au désir fou d’arrêter le temps, Roussel avait conservé un souvenir de cette visite : il s’agissait d’un biscuit qui lui fut offert à cette occasion. Il s’était alors empressé de faire enchâsser cette denrée périssable, mais précieuse à ses yeux, dans un écrin transparent auquel l’artisan avait donné la forme de la friandise, qui était en l’occurrence celle d’une étoile.
Nul doute que Leiris se soit souvenu de ce petit texte de Bataille, lorsqu’il a vécu l’épisode dont il est ici question, surtout lorsqu’il l’a raconté en détail quelques années plus tard. Ne serait-ce qu’à cause de l’évocation de Roussel : l’on sait l’importance que cet écrivain eut pour Leiris. Quand celui-ci fait une allusion à l’auteur de Locus Solus (même, et surtout, si elle est implicite, voire inconsciente comme cela semble être le cas ici), l’on peut être assuré qu’il s’apprête à décrire les circonstances d’une turbulence, plus ou moins dangereuse, de son existence.” (224-225).

Avec cette bonne étoile (l’Amor che move il sole e l’altre stelle), suivre chacun des chapitres : Un cadeau empoisonné ; Objet cherché, accord perdu ; L’objet de la mésintelligence ; Le continent de l’autre mère ; Portrait de l’artiste en cantatrice et Passage de l’indésirable en vue de la conclusion qui donne à cette forme de portrait toute sa portée :

« On peut en effet constater qu[e Leiris]s’est employé, dans ses écrits, à solliciter et à élaborer une autre vision de lui-même, dont les matériaux et les linéaments ont pu lui être octroyés lors des multiples rencontres qu’il fit au cours de son existence. Car, évidemment, il a toujours voulu maintenir ouverte la possibilité que l’être indésirable dont il a su si volontiers assumer la responsabilité - en tant qu’individu et en tant que représentant d’une collectivité, d’une culture - était susceptible de se transformer en un acteur capable de tresser des liens souhaitables avec ceux qui croisaient son chemin. Liens souhaitables pour lui-même d’abord : il est patent qu’au fil de ses activités d’ethnographe, d’autres façons de considérer le corps, découvertes ici ou là, l’ont aidé à regarder le sien avec moins d’angoisse ; souhaitables pour les autres ensuite : il s’est sans aucun doute employé avec une vigueur croissante, et dans la mesure de ses moyens, à faire de sa fonction d’observateur d’individus vivant au sein d’autres organisations sociales, le truchement grâce auquel il tentait de participer à leur affranchissement, en désignant avec constance ce qui pour ceux-ci pouvait apparaître comme douloureusement indésirable. »

© Ronald Klapka _ 17 juin 2010

[1Michel Surya, en réponse à l’enquête de la Quinzaine littéraire, n° 905, Du 1er au 31 Août 2005, numéro spécial « L’envie de lire ».

[2Michel Surya répond aux questions de Loïc Di Stefano et Philippe Menestret, pour le magazine en ligne Boojum, janvier 2007.

[3Cf. Jacques André, Les désordres du temps, PUF, petite bibliothèque de psychanalyse, janvier 2010.

[4Georges Bataille, Charlotte d’Ingerville suivi de Sainte, postface de Michel Surya, éditions Lignes, 2006.

[5Bataille ne s’en est pas réellement expliqué qui ne se l’expliquait peut-être pas lui-même. On sait qu’il a imaginé cette histoire, et Charlotte elle-même, pour continuer Ma Mère, où elle n’apparaissait pas, où elle n’était pas même nommée. Mais Ma Mère, qu’il venait en effet d’écrire, était d’une liberté espiègle, riait de la liberté qu’il avait. Non que le rire de Ma Mère fût si peu que ce soit ou gai ou licencieux. Mais il disposait du pouvoir que ce qui fait peur fît rire ; que ce qui transit d’effroi secouât d’une joie sans borne — bonne ou mauvaise.

Bataille aurait en effet imaginé Charlotte d’lngerville pour continuer Ma Mère, mais ce qui résulte de cette imagination en est le contraire. Ou, sinon le contraire, la vérité renversée — l’ongle retourné. Ma Mère a une gaieté à laquelle on mêle sans mal toute gaieté. Parce qu’on ne peut pas non plus ne pas vouloir qu’il y ait une gaieté de Bataille, fût-elle folle.
Michel Surya. Postface à Charlotte d’Ingerville, op. cit. pp. 63-64.

[6Gilles Phillippe, est professeur à l’université de Paris III, où il enseigne la stylistique française. Notice.

[7Au tome IV, des Oeuvres Complètes (Oeuvres littéraires posthumes réunies en 1971), Charlotte est donnée aux pp. 277-293, tandis que Sainte y figure en appendice, pp. 295-311.

[8Le lecteur intéressé trouvera aux pages 1318 à 1332, documentation et commentaires sous forme de : Notice, note sur le texte et notes.
Georges Bataille, Romans et récits, sous la direction de Jean-François Louette, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, nrf, 2004.

[9En tant que cet écrivain-philosophe qu’il était, le seul qui restât, ou le premier qui vînt, il tenait que la philosophie (se) cesserait dans la littérature et la littérature dans la philosophie ; mais pour aucune cessation de l’une par l’autre ; au contraire, pour l’incessance réciproque où elles s’entraîneraient toutes deux.
Avant-propos du numéro 22 de Lignes, mai 2007, Philippe Lacoue-Labarthe.

[10De cette dernière expression, Christophe Bident a fait le titre de sa contribution à Bataille-Leiris, L’intenable assentiment au monde, colloque tenu à Orléans en 1997, dont Francis Marmande était le commissaire et la publication assurée par les éditions Belin, collection L’Extrême contemporain, 1999.
Celle de Michel Surya, La philosophie, l’échafaud, Le Petit, illustre magistralement, tant pis pour l’adverbe, le voeu de Bataille : « Et, pour moi, j’éprouve au dernier degré le besoin de sortir par une œuvre assez complète du caractère fragmentaire de ce que j’ai donné jusqu’ici à l’expression de ma pensée. Il me paraît nécessaire d’en sortir précisément pour rendre clair le fait que l’on est en présence non pas seulement d’une poésie autour de la philosophie mais, malgré tout, d’une philosophie aussi complète, encore qu’elle se veuille une anti-philosophie » (Georges Bataille, Une liberté souveraine, catalogue de l’exposition d’Orléans, Paris, Fourbis, 1997).
Voici pour conduire aux pages 203-218 :
« Bataille philosophe, ce ne serait donc pas douteux. Mais de quelle sorte ? Mon intention était de reprendre la question du philosophe qu’avait ou n’avait pas été Bataille depuis le point où Nietzsche l’avait lui-même laissée. C’est-à-dire, depuis le point énigmatique entre tous que forme la définition en forme de question, ou la question en forme de définition, que posa Nietzsche. Y a-t-il des philosophes artistes, demandait-il ? [...] J’avais en tête ce que Chestov avait lui-même, par avance et d’une façon dont Bataille ne pouvait pas ne pas avoir eu connaissance, la notion d’une « philosophie irrégulière », notion que j’étais tenté de privilégier a priori par ce qu’elle recelait de volonté de dérèglement de la philosophie, c’est-à-dire de refus de consentir aux règles du philosophe. Et je pensais commencer par une phrase qui, pour rendre les choses seulement un peu plus improbables, ne provenait pas d’un texte théorique mais d’un texte dont tout prête à croire qu’il est de fiction - Le Petit.
Cette phrase est la suivante :
« J’imagine la philosophie (Wolf, Comte, et des nuées de professeurs) comme une noce de village : aucune question et, seul, le mal dans la tête, Kierkegaard interroge (se donne des réponses, interroge quand même.) »
Mais, bien sûr, je ne pouvais plus citer cette phrase sans que s’imposât à moi le contexte duquel je l’isolais... » (pp. 204-205)

[11Georges Bataille, Le pur bonheur ; v. infra.

[12En parcourir le sommaire : la partie dénommée : premier venu, va de la p. 23 à la 364, sur les 392 qu’en compte l’ouvrage.

[13Outre de convaincantes explications passant des Provinciales aux Pensées, il est aussi possible de relever cette réponse à Thierry Guichard : Votre langue doit beaucoup à Pascal. Est-elle habilitée à dire la monstruosité plus ou autant que la langue de Guyotat ?

Elle l’est tout autant, encore qu’elle l’est différemment. Il y a en effet deux possibilités : soit entrer dans le processus d’une altération radicale de la langue, considérant que cette langue a été celle d’une servitude, qu’il faut donc purement et simplement l’abandonner. Soit considérer que c’est à l’intérieur même de la langue héritée que doit s’effectuer cette altération. Je ne considère pas moins que Guyotat que la langue a de tout temps été l’instrument de la servitude, mais je n’imagine pas, à la différence de celui-ci sans doute, qu’il puisse en être autrement, ni que puisse exister une langue qui en serait innocente ou qui le resterait longtemps dès lors qu’elle deviendrait si peu que ce soit commune. J’ai la conviction que la langue délimite très exactement l’espace à l’intérieur duquel se joue l’ affrontement de la servitude et de sa contestation (parce que c’est dans la même langue que sont produits les énoncés d’asservissement et les énoncés d’affranchissement). Donc j’utilise très strictement la langue héritée tout en essayant de la tendre au maximum pour découvrir en elle ce qui la trahit, pour la trahir moi-même. Chaque phrase se leste, je l’essaie du moins, d’un poids extrêmement considérable de sorte qu’elle semble sans recours possible, qu’elle ait un caractère de commination, presque de violence.

[14Sur L’Eau des fleurs, Michel Surya a exprimé l’essentiel de son engagement de lecteur, d’écrivain et d’éditeur dans son article de Critique, août-septembre 2008, n° 735-736. Recension de ce livre, texte du 11 janvier 2006, et de Jean-Michel Reynard, La parole ensauvagée, à La Lettre volée.

[15Cf. la présentation des trois oeuvres publiées aux éditions Lignes ; recension de Un art comme le mien n’est que vie mutilée, lettre du 24 novembre 2009,.

[16Un titre de Bertand Leclair aux éditions Verticales ; un quasi paradigme désormais.

[17Fusées n° 14, 2008.

[18Ce que corrobore un entretien avec Thierry Guichard dans le Matricule des anges n° 104 de juin 2009 : Lignes gauche, pp. 14-15.
Cette même revue, dans son numéro 36 de septembre-octobre 2001, à consacré un dossier à Michel Surya, qui est entièrement de la patte de son directeur et qui peut encore aujourd’hui faire référence pour solidement introduire à l’oeuvre de Michel Surya. Soit une analyse : Surya, la fabrique du désenchantement ; des recensions : La connaissance par l’abject (Exit & les Noyés, Humanimalité, un entretien La littérature est innocente, un encart sur la revue Lignes, un aperçu de la bibliothèque : L’espace des révolutions, et les premières pages de L’Éternel Retour (roman) à l’époque inédites.

[19C’est pour ma part très sensible dans Défiguration.

[20Claude Louis-Combet, Magdeleine à corps et à Christ sur des photographies d’Elizbeth Prouvost, éditions Fata Morgana, 2009 ; brève recension.

[21Sur ce livre indispensable, lettre du 9 juin 2009.

[22Bertrand Leclair a donné son point de de vue d’assidu de l’oeuvre dans "La fugue ou le retour de Nietzsche" dans la Quinzaine littéraire
n°916 parue le 01-02-2006. Éblouissante conclusion :
Il n’est pas anodin, dès lors, que L’éternel retour se boucle, à la dernière page, non pas sur un éloge des puissances de la poésie ou au contraire de celles de la philosophie, mais sur l’amour revenant hanter la conversation d’une façon tremblante, fragile, éphémère : "A moins que l’amour soit l’accomplissement par excellence de la pensée. (...) L’amour aurait suffi à Nietzsche, n’est-ce pas, demanda Dagerman.
L’amour aurait suffi même à Nietzsche", demande-t-il enfin comme on veut se rassurer. Nietzsche, dont le lecteur se souvient subitement qu’il s’écriait délivré du passé, à travers Zarathoustra : "Jamais encore je n’ai rencontré la femme de qui j’eusse voulu des enfants, si ce n’est cette femme que j’aime ; car je t’aime, ô Eternité !"

[23Je fais ici allusion à la contribution de François Brémondy, L’effroi de Pascal aux pages 193-214, une étude très fouillée, stimulante, à laquelle je me permets d’ajouter un renvoi à la revue la célibataire, n° 13, automne 2006 : Lacan et Pascal ; la revue affiche : clinique, logique, politique et en ce qui concerne ce numéro un sommaire des plus vivants, avec ad intra Le manuscrit du Pari (pp. 91-107). Je donne l’argument, de ce qui fit les journées d’études sur Lacan et Pascal, à Clermont-Ferrand en 2002 :

Le sujet de la psychanalyse, note Lacan, c’est le sujet de la science : celui que la science exclut de son écriture, de sa méthode, mais à qui elle donne aussi radicalement existence par cette exclusion. La démarche de Descartes et le Cogito sont exemplaires de cette exclusion et de cette existence du sujet moderne. Mais Lacan a souligné aussi de façon très précise en quoi Pascal, à la même époque que Descartes, présente une autre version du sujet de la science, pas moins importante par ce qu’elle indique au psychanalyste du rapport de ce sujet à la vérité. À partir de la rationalité et du calcul de la science moderne, Pascal articule une position du sujet différente de la certitude et de la division cartésiennes. Le Pari de Pascal situe autrement le sujet, ce qu’il mise et, au bout de la chaîne du calcul bien qu’à une « distance infinie », l’Autre dont l’existence est interrogée en même temps que celle du sujet. C’est ce Pari que Lacan relève comme essentiel quant au rapport engagé dans la psychanalyse dont nous avons souhaité reprendre les points vifs.

[24Bataille, Oeuvres complètes, Gallimard, tome VII, pp. 381-405.

[25Dans lesquels se reconnaîtront, je l’espère, celles et ceux qui figurent au sommaire de ce numéro, et dont il n’aura pas été fait mention, et sans lequel celui-ci ne serait pas ce qu’il est.

[26Jean-Antoine du Baïf, Perdre le sens devant vous, Chansonettes en vers mezurés, Paris, B. N., ms. fr. 19140 ; musique Claude LeJeune : Le Printans.

[27La citation de Bernard Noël est plus longue. Il ajoute, ce à quoi j’acquiesce tout à fait :

Une longue hésitation a précédé le choix de ces quelques lignes, qui ne viennent pas à l’appui mais à titre d’exemple d’une pensée toujours s’interrogeant. [...] Le « bout » qui s’acharne à franchir le bout ne le fait qu’en niant sa fonction naturelle et cette négation défigure à tel point sa fonction qu’il la métamorphose en exercice spirituel. Comment nommer alors l’explosif mélange de l’acte dit de chair et de l’acte spirituel ? Mais ce « mélange » n’est-il pas tout simplement l’écriture de L’Impasse ?
Je souligne.

[28Ici nous ne sommes pas loin de Prigent et d’un ouvrage qu’il y aurait lieu d’étudier en regard : Le Professeur, Al Dante (1999, 2001), v. recension du Matricule des anges, et entretien avec Hervé Castanet (le quatrième) dans Ne me faites pas dire ce que je n’écris pas, Cadex, 2004. Un dynamitage par l’écriture, sa puissante énergie, des conventions du genre pornographique.

[29De Véronique Bergen, Michel Surya a préfacé l’essai, Jean Genet, entre mythe et réalité (De Boeck, 1993) ; ce qui lui a donné l’occasion de revenir sur la polémique qu’entretint Bataille avec qui aurait pu paraître lui être des plus proches ; je cite :
Cette part qu’il convient de faire à la polémique ne peut pas cependant prétendre expliquer tout. Comme souvent, Bataille n’est violent qu’avec qui lui est proche (comme il le fut avec Breton ; comme, on le verra, il le sera avec d’autres). La parenté est réelle, mais loin que celle-ci les rapproche, loin qu’elle permette que Bataille l’étaie de thèmes émanés de la réflexion qu’il mène sur son oeuvre propre, elle l’éloigne. Il lui paraît plus important de mettre l’accent, y compris brutalement, sur ce qui les sépare plutôt que sur ce qui les unit. A ce prix, et à ce prix violent seulement, sa pensée pourra prétendre préserver un pouvoir d’affirmation inentamé (et, au total, n’est-ce pas la preuve paradoxale de la rigueur de Bataille ? Si les « notions » dont il se sert - l’impossible, le sacré, la souveraineté - peuvent souvent sembler glissantes, si lui- même s’emploie à faire qu’elles « glissent », si jamais elles ne sont haussées à la dignité du concept, ce dont il s’abstient avec un soin jamais pris en défaut, elles ne sont pas cependant si peu rigoureuses que celui-ci ne veuille empêcher toute espèce de confusion avec des notions contiguës).

[30Si j’ai saisi correctement ce qu’il répond à l’interpellation de ses questionneurs du site Boojum :
Q : Avec les années, votre positionnement littéraire (vous-même) est, semble-t-il, de moins en moins radical mais de plus en plus désenchanté.
R : ... j’ai des livres ou en cours ou prêts, anciens et inédits, ou récents et inachevés qui sont radicaux au double sens où leur forme l’est (sans ponctuation, par exemple, sur une très grande longueur) et où leur violence l’est. Et si je ne les publie pas, ou si j’attends pour les publier, c’est que leur radicalité est trop grande, trop grande du moins pour moi (je ne parle pas par comparaison), et que j’en ai parfois peur. C’est le cas de Eux, écrit tout au long de l’année 2006, qui peut tenir lieu d’Olivet long, très long ressassement, et violent. D’autre chose qui s’intitule provisoirement Le Mort-né. Dire : j’en ai peur, c’est dire : j’ai peur de leurs effets de lecture. De leur lecture par autrui (entourage, rapports, etc.), mais, ça, je peux le surmonter. Non, il faut ajouter : peur de ma propre lecture de ceux-ci. Ce n’est pas la même chose en effet d’écrire et de lire...

[31Voir ceci en particulier :
L’on voit bien cependant en quoi l’impératif kafkaïen s’oppose sur ce point à celui de Sade : au glissement équivoque qui menace d’entraîner l’impératif sadien de tout dire vers celui de tout faire, vers l’affirmation d’une jouissance souveraine qui ne s’imposerait aucune limite, aucune loi, pas même cette Loi d’écriture qui permet à l’écrivain de bondir hors du rang des meurtriers. Impossible désormais, depuis les désastres du XX° siècle, de continuer à se réclamer en même temps de Sade et de Kafka. Sans aucun doute Surya le sait-il, qui ne se revendique de Sade qu’au prix d’une réserve décisive. Au moment où il mentionne la requête sadienne du « crime moral auquel on parvient par écrit », il n’hésite pas à rectifier cet énoncé et lorsqu’il désigne le crime de tout dire qui est celui de la littérature, de la philosophie, il évoque « ce "crime moral" qu’on ne commet que par écrit » (Matériologies 1, p. 149, c’est moi qui souligne).

[32A écouter, la vie manifeste, un entretien avec Michel Surya, l’émission A bout de souffle :

[33 Georges Bataille, Le souverain, Fata Morgana, 2010.

[34Le souverain, pp. 1952-208 (1952), Le non-savoir, pp. 278-288 (1953), Le pur bonheur, p. 478-490 (1958).
Des articles des tomes XI (1944-1949 ) et XII (1950-1962), ce propos de Francis Marmande, éditeur :
Les études sont longues, attentives, fouillées. Elles prétendent donner un aperçu de l’esprit humain dans tous les domaines. Elles révèlent une pensée en travail, en état de recherche, d’excitation et de jeu, au jour le jour. A mi-route entre la parole vive et le livre, elles évoquent le rythme, la pulsation et parfois, ponctuation aidant, la respiration de « l’imperceptible colère du bonheur » qui les porte.

[35Cf. ce numéro d’hommage, avec, en particulier, celui de Maurice Blanchot : Le jeu de la pensée, avec cet incipit : « Il me semble que, d’une manière peut-être unique dans notre société, Georges Bataille eut le pouvoir de parler, non moins que d’écrire. Je ne fais pas allusion à des dons d’éloquence, mais à quelque chose de plus important : le fait d’être présent par sa parole et, dans cette présence de parole, par l’entretien le plus direct, d’ouvrir l’attention jusqu’au centre. » .

[36A ce point parvenu, reste à mentionner l’édition future par Lignes de la Discussion sur le péché, que l’on trouve au tome VI des O. C., pp. 314-359, et qui mérite par la qualité des échanges et la qualité des participants (Gandillac, Moré, Sartre, Daniélou, Bataille, et j’en passe, Klossowski secrétaire) une parution à part, assortie des commentaires qui la mettent en perspective, époque, tout comme des permanences et impermanences de la pensée de Bataille. [note additionnelle : commentaire de la parution aux éditions Lignes]

[37C’est, en partie, l’annonce de Fabula.

[38Pour un bref aperçu de l’empreinte déterminante de certains textes de Bataille sur l’écriture de Leiris (mais où les propositions du premier furent incorporées de telle sorte qu’elles devintent propres à l’autre), voir Gérard Cogez, « Leiris sous influences », Critique numéro 630, novembre 1999

[39Voir Gérard Cogez, « Leiris sous influences", art. cité. Dans les pages que Leiris consacrera à Roussel tout au long de sa vie, il semble qu’il l’ ait placé symboliquement au point de confluence du père et de la mère, c’est-à-dire au lieu même d’une impossible conjonction. Il n’est pas étonnant que le livre, où tous ces textes devaient être réunis, n’ait jamais vu le jour, ait abouti à un non-lieu. Voir Michel Leiris, Roussel & Co., éd. établie par Jean Jamin, présentée et annotée par Annie Le Brun, Paris, Fata Morgana/Fayard, 1998.

[40Pour Impressions d’Afrique, comme pour Locus solus, instrument de travail indispensable, l’édition (Présentation, notes, dossier, chronologie et bibliographie) de Tiphaine Samoyault, en Garnier-Flammarion.

[41Œuvres complètes, I, Paris, Gallimard, 1970, p. 564-568