Où je ne sais pas où me mettre, Cela s’appelle un poème.

texte du 11 janvier 2006 en cours de révision


Toutes les âmes sont capables d’aimer. [1]
Thérèse d’Avila


Jean-Michel Reynard | L’eau des fleurs

Dans un réel qui se dérobe à notre saisie véritable, écrire est au moins cette nage aveugle, où chaque ligne reprend l’autre et la dirige, opérant un retrait chaque fois qu’elle s’offre, sans âge et sans espoir autre que de régulariser sa respiration. Ou est-ce une façon de lutter avec lui qui sait qu’elle n’arrivera pas à combler le trou sans fond de l’univers, ni à remonter autre chose dans ses filets que celui qui les a jetés, perdus dans l’infini houleux de son imaginaire. Ceci pour l’apaiser d’abord, mais surtout donner à entendre, en écho à son désir ainsi révélé, « tout ce qu’on peut dire / sans jamais le nommer » .

Dominique Grandmont [2], qui parle ici de l’écriture de Jean-Michel Reynard utilise fort à propos l’expression : contre-discours de la méthode.

A celui-ci, ce dernier se sera tenu, que l’on évoque des expériences de ses livres comme d’un Ruban du sans sommeil (Emmanuel Laugier [3]) , du Démantèlement du barrage comme le fait Jacques Dupin (préface de L’Eau des Fleurs [4]) ou que l’on signale comme Patrick Kéchichian, qu’ami d’André Du Bouchet, Jean-Michel Reynard vouait à l’oeuvre de ce poète une admiration nourrie d’une connaissance intime, dont témoigne un livre, L’Interdit de langue. Solitudes d’André Du Bouchet (Fourbis, 1994). [5]

Citer ce dernier livre n’est pas anodin car comme le précise Jacques Dupin la maladie qui emporta Jean-Michel Reynard [6] fut une épreuve. Quant à l’admiration que se vouait les deux hommes, partage d’une exigence, d’une éthique, refus que le "on" (la référence à Heidegger) qui cerne toujours le projet poétique finisse par l’empiéger, l’empierrer, l’enterrir [7]. Arrachement sans doute aussi douloureux à une fascination pour trouver et dire sa voie propre comme ont pu l’exprimer un Antoine Emaz [8], ou un François Rannou, [9] ou encore Elke de Rijcke [10], et lorsque Dominique Grandmont évoque les strictes notations, Reverdy n’est pas loin...

Pointer ces proximités, c’est tout le contraire de dénier une originalité, souligner que nous avons affaire pour reprendre le titre de la substantielle étude d’Yves Bonnefoy accordée à l’oeuvre de Louis-René des Forêts à Une écriture de notre temps, entendre cela au moins de manière génitivement double ! et c’est sans ménagements, voire en nous rudoyant, que Jean-Michel Reynard nous inscrit dans et nous excrit de ce temps.
Et il ne me semble pas vain d’y entendre/lire comme des échos de Claude Louis-Combet (Des mères), de Bernard Noël lecteur de Bataille et de Blanchot (la mort), de Prigent (encore et toujours m/la mère (une phrase pour) et l’amère-langue), de Dupin lui-même (Les Mères) en tant que problématiques d’une écriture de ce temps censément, et non pas comme présences tutélaires ... Il faudrait en ce cas plutôt remonter à Baudelaire !

où chaque ligne reprend l’autre

et la dirige, opérant un retrait chaque fois qu’elle s’offre, sans âge et sans espoir autre que de régulariser sa respiration

Comment ne pas penser à ce qu’écrivait Maldiney à propos de Du Bouchet :

Ce qui fait la dramatique de cette poésie : d’avoir à disparaître, à chaque mot, dans l’éclat du vide qu’elle éclaire. Elle naît, à chaque fois, comme celle de Hölderlin, de la faille dans laquelle elle est mise en demeure... d’elle même.

Ici, un petit h indiquera tantôt Hölderlin, tantôt Heidegger, car plus que de citation et de science c’est d’expérience qu’il est question.
Avec la rudesse exprimée par le prophète : colle-lui les yeux ! Que de ses yeux il ne voie pas ! que son coeur ne comprenne pas ! (Esaïe, 6, 10), Reynard volatilise les majuscules, élude élisions (de façon délibérée mais aussi précisément calculée), néologise volontiers et sème ce qu’il faut de trouble dans le vocabulaire, ne donne à reconnaître les auteurs cités que par leur initiale [11], dévaste les protocoles de lecture habituels, pour donner à celle-ci un régime nouveau, alenti, réflexif, à l’occasion rêveur ... Les modifications de rythme liés à ces procédures (plutôt que procédés)contraignent le lecteur à lire à celui qu’a voulu l’auteur, en une espèce de corps à corps, d’étreinte de Jacob avec l’homme du Jabok, donc ici pas d’hypocrite lecteur possible. Dans ce combattimento se découvre la bienheureuse vulnérabilité (je guillemette mentalement) de l’homme rendu à l’homme [12].

Dans sa préface qui est un exercice d’admiration au sens le plus pur, l’auteur de Gravir me semble avoir tout dit du livre en ce paragraphe :

Ce livre impénétrable est aussi le plus simple. II aborde le heurt et la fusion de la terre et de la mer, de la mère et de la mort, de la langue et du livre, et leurs combinaisons à l’infini. L’arc-en-ciel de la langue, c’est la terre des morts qui émane, la mortterre qui ressuscite la maison. Dans sa radicalité, dans son ambition démesurée, s’accomplissent un travail souterrain et labyrinthique de forage et d’extension, une réflexion vertigineuse sur le langage qui repose sur le refus de communiquer en surface. Dans le traitement des mots, lexique et syntaxe, construction et déconstruction, se révèle une logique rigoureuse qui jamais ne déroge ni ne s’égare même si elle nous apparaît monstrueuse. Ou cadenassée, jugulée, obstruée. Un chantier de fouilles, une jungle â laquelle il nous prédispose en nous alertant. Comme y invitent les mutations, commotions et permutations, les agrégats et dissociations d’un langage hérissé d’obstacles.

Comme je voudrais avoir écrit cela ! Et énoncé aussi clairement le paradoxe initial (le reste de la préface aussi bien sûr, et même si ce n’est pas modestie feinte de la part de Dupin de nous prévenir de cette manière :

J’attends demain les lecteurs clairvoyants dont les incursions jetteront à la corbeille, à l’illusion, mon approche caduque et fanée, à peine écrite. Ce livre va s’ouvrir, se laisser étreindre au fil des saisons. II résiste encore, il se tient à distance, nous ne sommes pas préparés à l’accueillir. II s’en faut d’une douleur, d’un éclat de sang sur la feuille.

très certainement mieux que bienvenu l’avant-poème qu’il donne en préface à ce livre qui ne se laisse pas faire, qui exige surtout un effort de dépossession, en ce qui concerne le confort de lecture au sens premier, machinal, du terme, et bien plus encore au sens second : il fait rendre gorge à toutes nos flatteuses références - ah que savants nous sommes - notre "part putain" , et nos belles images (dorées comme aurait dit notre Teresita) en prennent un rude coup.

Il est juste en tous cas de dire qu’une seule lecture ne suffit pas, que des retours sont nécessaires. Le livre est structuré, en parties inégales : un avant-poste : L’imblanc, puis L’eau des fleurs (cf. l’eau des fleurs au cimetière), puis des (Fragments du journal d’un embaumeur), Un journal de l’eau des fleurs (une page et demie sur s u z, un poème L’Île (la marchande du temple évoque-t-elle l’opération de déblai, l’ensemble d’enfant, dont on ne veut pas connaître la marque, la question de la filiation, donc de l’être, de l’amour, de la mort, de la mère, comme l’"il"(e) dans la mer (e)).

miserere, ut loquar

l’exclamation d’Augustin se situe page 242, dans la section (Fragments du journal d’un embaumeur) où la forme-poème est davantage présente. Pour Augustin (mais quand rendra-t-on justice au posthume La confession d’Augustin de Lyotard (Galilée, 1997), dont la composition pourrait nous faire penser à celle de ce livre : des parties apparemment disjointes, narrative, réflexive, "poétique" ; la canadienne Anne Carson a ainsi procédé pour son Glass, Irony and God (traduit chez Corti par Claire Malroux, Prigent aussi pour son dernier Ce qui fait tenir)
on la trouve au chapitre V du livre I des Confessions, elle semble une concrétion du Miserere (psaume 50), avec une résonance ignatienne [13]

"On" peut dire autrement, lire, ici-après :

la serveuse fendait un
sourire
jusqu’aux cheveux
(certainement, j’ai pensé jusque à le ciel) (...) :
ainsi
démarre une
poésie
notée
le 27 février 1997,
à laquelle
je réponds
(malgré cela) -
on répondra
par (de) ce voyage triste
et fatigué
pour en finir
avec
le poème,
le même
sans que jamais
je n’apprisse
le nom
entre-temps
(de la souriante)
dans son
objet

Loquar in amaritudine animae meae ? (Job, 10, 1), Baudelaire et "sa" passante ?, la passante, la vie qui passe au triple sens de se déroule, se transmet, parfois, souvent se prostitue ?
Une violente nostalgie sourd des poèmes de Jean-Michel Reynard, mais pourtant, même fugitive, même divorçante, même mourante, la beauté refuse d’abandonner la partie sans combattre jusqu’au terme, au jour où :
tais-le toi pour (un) dit

post-scriptum

Je me suis promis de ne pas lire l’article d’Emmanuel Laugier dont j’ai su qu’il paraîtrait dans le Matricule des anges, de décembre 2005 - afin de ne pas renoncer à m’aventurer à dire quelques mots du livre de Jean-Michel Reynard dont je tiens qu’il en périme beaucoup d’autres, que "le" Livre auquel il a abouti nous est viatique pour longtemps :

la littérature est ce qu’il y a de vraiment bon en moi - de où est-ce que ma personne elle se ingénie, pointilleusement, dans cela que elle est chez elle-même ce-le quoi volontiers qui se y retranche de mauvais le plus (plutôt) ?

pour, contre la peine de vie

"on" recopierai volontiers toute la page ...

Je lis donc Plastiquer le Livre ; Dupin parle lui aussi de la ceinture d’explosifs qui défend ce livre accédant à la presque illisibilité nécessaire !

Je recommande sans la moindre restriction la lecture de son article ; le livre est d’une telle richesse que bien des interprétations sont encore à venir -j’attends celle du "philosophe" ! (je n’ai pas insisté sur mlamère, ni sur l’écart, entre autres, avec la civilisation occidentale, ni glosé sur romance : j’avoue que je prendrai bien le mot au masculin comme l’espagnol, comme Jean de la Croix, à suivre ...). Emmanuel Laugier s’est exprimé en poète qu’il est, je l’ai sans doute davantage fait à partir de mon territoire de "pédagogue". (Mais de ce livre, on ne saurait "parler sur" mais seulement "à partir de")

J’ai grand plaisir à reprendre la conclusion de son article et à souligner la dernière phrase :

Sans complaisance, sans écoute presque de ce qu’elle ne dira jamais à son lecteur, ce monologue impétueux, creusé de bouts de perceptions sensibles et lumineuses (couleur des îles, des lumières, des terres, des visages, etc.), de pointes méditatives retrempées dans le prisme d’une écriture qui se cherche, de poèmes en colonne, s’achève, rincé de toute son eau amère, par l’impression d’un apaisement inouï. C’est son issue et celle que crée toute véritable écriture.

© Ronald Klapka _ 11 janvier 2006

[1Dans la langue du XVI°, l’acception du mot âme n’est pas celle que peuvent éventuellement lui retrouver un Bertrand Leclair, ou un Christian Prigent, il désigne l’humain dans sa généralité, rhumain dirait aujourd’hui Beck.
La phrase n’a pas la mièvrerie de romans de gare à thèse, mais dit à la fois une requête et une exigence d’égalité, d’absolu, et désigne défi à y souscrire et démarche et détermination à s’y diriger, ce qui réclame plutôt un contre-discours de la méthode !

[2Dominique Grandmont, Contre-discours de la méthode, Les strictes notations de la plus stupéfiante des aventures : la vie,
article paru dans l’Humanité, le 15 février 1991
Article concis, juste et dense, qui n’a pas pris une ride, alors que le dernier ouvrage de Jean-Michel Reynard, commencé il est vrai en 1996 pour être achevé en 2003 a pris une toute autre forme

[3Etude dans Pluralités du poème, éditions Prétexte, avril 2003.
Emmanuel Laugier donne en exergue deux citations -que j’abrège- l’une de Reynard, relative à la quotidienneté du poème : ne marquant qu’un éclat de l’épais, une autre de Reverdy où "la ville au collier de lumières" recoupe l’expérience baudelairienne ; ces deux points sous-tendent cette étude pleine d’empathie et de proximité

[4Editions Lignes - Littérature, novembre 2003, la photo de couverture est due à Catherine Hélie

[5Comme Du Bouchet, dont la mort en 2001 l’avait profondément affecté, il associait étroitement peinture (Tal Coat, Bacon, Riopelle, De Kooning, Soulages, Rothko...) et poésie. Heidegger est également l’un des pôles de cette réflexion exigeante et approfondie. C’est en 1981 qu’il publia son premier livre de poèmes, Maint corps des chambres (Maeght éditeur, avec des dessins d’Alechinsky). Il faut citer également : Nature, et mortes (éd. Ryôan-ji, 1986), Monnaie courante (Flammarion, 1988), Poème d’amour de la raison close (Fourbis, 1990), Le Détriment (Fourbis, 1992).
Le Monde daté du 30/11/2003 :

[6cf. l’interdit de langue ; il souligne aussi combien Truinas, 21 avril 2001 [[ Jaccottet en donna quelques années après, un témoignage tout de pudeur.

[7 cf. D. Grandmont, article cité : C’est un mot à mot qui tient à (ou en tout cas qui connaît) sa propre gratuité. La pluie aussi, la rue sont monnaie courante. S’échangent, mais contrairement à l’argent qui n’est qu’un coefficient de crédibilité, ne se vendent pas. L’espace poétique ne redevient celui du pouvoir que dans sa retombée constante et parfois tragique. Parce que c’est avec l’impossible qu’on fabrique le possible. Parce que le pouvoir est l’échec de l’amour, ou que n’ont le pouvoir que ceux ou celles qui le donnent, en échange au moins de leur image.

Ceux ou celles qui le donnent, car Jean-Michel Reynard se range, pour sa part, du côté de ceux qui s’affrontent à la féminité du monde, et que le poète esquive, j’allais dire par définition, la sanction morale ou économique d’une vie qui n’a pas de prix, même si chaque instant la fait tomber sous le calcul meurtrier des syllabes, même si sa destinée reste de rejoindre (en essayant de s’en extraire) un monde entièrement changé en langage.

[8 Entretien donné au Matricule des Anges, lors de la parution de Ras

[9Lire aux éditions La lettre volée, L’Intervalle et Le monde tandis que

[10étude de Et (la nuit dans la revue La rivière échappée, cf. cet extrait : « l’écriture poétique et la justice ».

[11Si "on" y tient, car l’objet n’est pas se mirer dans la référence savante, mais de lire, lire en vérite ; agression contre la convention ? oui sans doute, mais pas contre le lecteur.

[12cf. la note 1 sur le mot âme, et aussi Vrai corps, dirait Jouve

[13 : demander ce que je désire ... avec Ouvre mes lèvres, et ma bouche publiera ta louange