Sur la vitre embuée

02/08/09 — Julia Darling, Philippe Boutibonnes, Mathias Perez, Quinzaine littéraire (la critique)


Indelible, miraculous

friend, think of your breath
on a cold pane of glass

you can write your name there
with an outstreched finger

or frosted, untouched grass
in the early morning, a place

where you can dance alone
leave your footprints there

a deep pool of silver water
waits for you to make waves

the beach is clean after the storm
the tide has washed away yesterday

we all matter, we are all
indelible, miraculous, here

Julia Darling [1]


Je ne me suis pas arrêté longuement lors de ma présentation du dernier numéro d’"il particolare" (n° 19 & 20, juin 2009) [2] — pour en avoir privilégié l’économie générale — sur « Ce qui nie. Quarante deux propositions numérotées sur le pas », de Philippe Boutibonnes [3]. La parution aux éditions Carte blanche de Mathias Pérez m’y ramène avec les trente-huit fragments, réunis sous l’intitulé « Broken off ».

J’y reviens donc en quelques mots.

En partant de la 42° proposition que je recopie :
42. La fumée se dissipe ; l’ombre s’atténue ; les cendres sont dispersées ; le lieu est déserté ; le reflet s’embue ; l’image se trouble ou s’efface ; la trace du pas s’estompe et disparaît. Rien ne persiste : rien de bien nouveau sous le soleil. Le nom seul reste.
Le pas : un homme marche dans un champ de neige ou sur le rivage, dans la zone de battement des marées. L’homme va. Il avance : devant lui la neige intacte ou le sable aplani par les vagues. Derrière lui, ses pas [4] et plus loin encore la neige et le sable redevenus indemnes et inchangés.
L’homme est passé. Qui peut le dire ou l’affirmer ? Que signifie ce vide au-delà de l’imprésence et de l’absence ?

Qui lira les quarante et une propositions qui précèdent sera sans doute frappé par l’écho que renvoie au poème cette sorte de petit traité de « l’homme au monde par le pas » [5] ; certes ici la question reste ouverte quand l’autre affirme l’épiphanie du présent face à l’irrémédiable. Mais d’un côté comme de l’autre, cette trace : l’écriture, et pour aujourd’hui encore : son transport, et ainsi, par exemple, c’est à elle que Philippe Boutibonnes a recours lorsqu’il se sent requis d’honorer la dette d’amitié et de mémoire envers Sarah Kofman [6]
.

Philippe Boutibonnes reprend à propos de de la peinture de Mathias Pérez (les pages 89 à 96 du livre éponyme) la question du lieu et du corps : Qui est d’abord venu du corps ou du fond ? Qui est le premier posé ? , citant à nouveau Beckett : « D’abord le corps. Non. D’abord le lieu. Non. D’abord les deux » (Cap au pire). Ses 38 fragments s’ordonnent en trois ensembles : Ce que semble être le corps ; Ce que les peintres font des corps ; Ce que peint m p. Je cite pour indiquer une démarche [7] dont la rigueur s’apparente à celle d’un Wittgenstein ; elle est pleine de science et cependant nul pédantisme, et elle n’exclut pas l’humour dans la précision, par exemple :

32. On nomme meuble ou ornement, les éléments figurés d’un blason ou d’une armoirie (aigle ou lion, léopard ou tour). Plaque de front, une toile de m p se lit comme un écu : tétillons de sable en abîme sur fond de gueules.

Comme Boutibonnes fait partie de ceux qui ont "affiné l’optique" de Christian Prigent [8], on ne s’étonnera pas de cette lecture :

35. Ce qui saute à l’oeil c’est que la femme est absente : ni esquissée ni dessinée peinte et pas même cachée par la peinture simplement absente : elle n’est pas là.

Après, le corps est disséminé ; les emblèmes du tronc, répétés sans découragement, récusent la femme. Ces morceaux bas mettent à jour et à nu l’inquiétude, la nôtre, que sue notre corps ici et présent. Quel est ce leurre à vif laissé par l’ablation dans la couleur ?

***

Interrogé par Fabrice Thumerel, sur la « ligne » de la revue Fusées, à propos de la place prépondérante qu’y occuperait la poésie, Mathias Pérez répond :

— « Non, la poésie n’occupe pas une place prépondérante. Ce qui domine, c’est la pensée. » Et plus loin : « Nos Fusées [9] doivent traverser les cieux vides de nos vies médiatiques comme autant d’éclairs ».

A cet égard, ce volume des éditions Carte blanche [10] , s’inscrit bien dans cette manière qu’ont d’aborder la question du moderne ceux qui collaborent à la revue Fusées depuis son apparition. Quelques lignes du numéro quatre pour le spécifier :

Le moderne n’est pas l’actualité, c’est-à-dire la glaciation chromo, la surface positivée, le bruitage précipité et distrait, le tableau en trompe-l’oeil où l’époque se représente à elle-même. Le moderne n’est pas la publicité que l’époque se fait d’elle-même. Le moderne est plutôt le hors champ de ce champ que découpe et aveugle la lumière violente de l’enchaînement médiatique. Le moderne est le défaut de cette représentation, la déformation de cette information, la ralentie de cette précipitation, le retrait dissonant à ce bruitage, l’ombre à ce tableau modélisé, la malédiction de cette mode bien dite (de cette véridiction fabuleusement mercantile et politiquement corrigée [11].

***

Voici qui est absolument de saison, comme par exemple aussi, le numéro 997 (1-31 août) de La Quinzaine littéraire : La critique littéraire en question.

En effet ce numéro tourne le dos délibérément à la fastlecture, ainsi qu’il en est spécifié relativement à la première partie qui se concentre sur l’essence de l’exercice critique, la seconde sur le geste qui l’accomplit, la troisième examine ses rapports avec les sciences humaines tandis que la quatrième interroge l’avenir. Omar Merzoug a réuni collaborateurs de la Quinzaine et spécialistes (écrivains, critiques, universitaires, éditeur) ; à leurs contributions écrites, il a ajouté deux entretiens menés avec Marc Fumaroli et Jean Bellemin-Noël. Je ne passerai pas en revue toutes ces contributions, mais je ne peux manquer de dire tout mon bonheur de l’ouverture réalisée par Lucette Finas : Donner à lire, écrit-elle. Et c’est Bataille, Le Bleu du ciel, et, sensiblement, son fameux prologue, mais bien plus (?) celle (l’ouverture) de la Pharmacie de Platon, dont j’extrais le poison et le remède : [...] La dissimulation de la texture peut en tous cas mettre des siècles à défaire sa toile. La reconstituant aussi comme un organisme. Régénérant indéfiniment son propre tissu derrière la trace coupante, la décision de chaque lecture [...]. Je dis forcément aussi tout mon plaisir de retrouver Dolorès Lyotard et Philippe Bonnefis, et pas seulement pour les avoir évoqués dans une lettre récente [12], je suis attentif à leur "joyeux désespoir" tout comme aux interrogations d’Alexandre Mare, écrivain et éditeur sur la critique à l’heure d’Internet (et de l’amalgame entre l’avis (du lecteur) et la critique. Avec un retour amont des plus intéressants, qui rappelle entre autres la manière dont Baudelaire, définissait quant à lui l’exercice :

Pour être juste, c’est à dire pour avoir sa raison d’être, la critique doit être partiale, passionnée, politique, c’est à dire à un point de vue exclusif, mais un point de vue qui ouvre l’horizon.

© Ronald Klapka _ 2 août 2009

[1Julia Darling (1956-2005)
Christine Gobille avait ainsi traduit ce poème, paru dans Il particolare 15 & 16, 2006 : Éternels /// ami, pense à ton souffle/sur la vitre embuée//où d’un doigt tendu, tu peux/inscrire ton nom/pense à de l’herbe givrée, au petit matin,/touchée par aucun pas,//tu pourrais danser là tout seul/y laisser tes empreintes//une grande mare d’eau argentée/attend que tu y traces des vagues/la plage est propre après l’orage, hier a été balayé par la houle//ici et maintenant, nous sommes tous importants,/miraculeux,/éternels
Les mots, ici, en réponse au mal qui les emporta.

[2v. le commencement de cette lettre

[3 Présentation succincte sur le site de la ville de Caen

[4ici un t en exposant signifiant trace, comme l’exposant m signifie marche

[5En quelques lignes passent : Foucault, Walser, l’Ecclésiaste, leurs questions, leurs réponses, et leur reformulation, leur reprise dans un tissé de mots en l’un seul

[6Bestioles, monstres et revenants/Une lecture de Maître Puce de Hoffmann, texte en ligne de la revue Alliage, non-relu, semble-t-il, mais les coquilles n’entravent pas la compréhension

[7Un aperçu coloré et calligraphié avec ce livre d’artiste Ce qui nomme.

[8V. Le sens du toucher aux éditions Cadex, la seconde partie de la lettre du 23 juillet 2008

[9Là où ça fuse !

[10Voici les noms : Éric Clémens, Bernard Noël, Christian Prigent, Raymond Federman, Daniel Dezeuze, Philippe Boutibonnes, Cécile Wajsbrot, Michel Butor, Hervé Castanet, Jacques Demarcq, Jean-Pierre Verheggen, Pierre Le Pillouër, Charles Pennequin, Claude Minière, Hubert Lucot.
Photographies de Paul Pouvreau, Willy Ronis, Fabrice Poggiani, Marc Pataut.
Voici le site, dans la page actualités.

[11Extrait de Une revue de la vie moderne, préface de Fusées n° 4 par Christian Prigent avec letexte in extenso.

[12à propos de Lire Philippe Bonnefis, aux éditions Galilée