« de la littérature comme appareil de transmission de quelque chose qui nous échappe »

30/06/2011 — François Bon, Christian Dufourquet, Francis Marmande & Georges Bataille, Lou Raoul, Violaine Guillerm,
avec, Maurice Blanchot, Emmanuel Levinas


Et j’ajouterai pour balbutier une réponse à votre question sur l’écriture et l’éthique : libre mais servante, face à autrui.
Maurice Blanchot [1]


Après le livre, François Bon

François Bon a rassemblé récemment un certain nombre d’articles issus de la réflexion qu’il mène depuis quelques années déjà sur le devenir du livre à l’heure de la généralisation du numérique. Consignés à l’origine dans son laboratoire tierslivre [2], ils sont édités fort logiquement par publie.net [3], la maison qu’il a fondée, créant un espace de circulation d’ouvrages hors de l’édition-papier.

Disons-le de suite, c’est plus passionnant (infiniment passionnant) que polémique — tel que pourrait le sous-entendre le titre, tout comme la quasi blanchotienne auto-appellation : sorti du livre. Bien entendu, tout cela traduit un mouvement, une proposition, une manière d’alerte, fruit d’une veille passionnée. Et qui a pu « suivre » l’écrivain dans son parcours, y verra récurrence et reprise des enjeux d’écriture qui sont les siens : en simplifiant à l’extrême, une écriture qui affronte et qui dise le contemporain tant dans sa rugosité que dans son bouillonnement créatif. Faut-il rappeler les périodes Minuit [4], Verdier [5], celles de l’investissement passionné dans les ateliers d’écriture [6], puis dans l’internet littéraire [7], l’attention accordée au fond musical d’époque dans sa signification profonde (Rolling Stones, Led Zeppelin, Dylan etc.), enfin le recours à la multiplicité des outils censés relier les acteurs de l’ère numérique (réseaux sociaux, agrégateurs, twitter [8] and so on...).

Et la littérature après tout cela ? elle est plus que présente et c’est d’ailleurs ce qui fait tout le prix de ces essais, le charme de leur lecture, leur fond argumentatif, pour appeler aux usages nouveaux, en les présentant comme renouvelés en leurs fonds, et c’est Proust, Baudelaire, et c’est Benjamin, Kafka surtout [9] qui côtoient les écrits de Roger Chartier, ou des considérations sur l’interlignage, la couleur de l’encre, l’usage des tablettes et autres « smartphones-couteaux suisses » [10].

Deux noms n’apparaissent pas explicitement dans cette réflexion (déjà bien fouillée), mais dont on peut (c’est selon) ressentir une forme de présence : le Bataille de la notion de dépense et le de Certeau des arts de faire. Ces deux-là, dans mon esprit, celui que je prête peut-être indûment à ces écrits de François Bon, disent une manière d’économie à laquelle le web peut apporter une contribution d’ouverture éminente, comme le fit la découverte de l’imprimerie en son temps, et de retrouver le Rabelais dont fut donné par François Bon une lecture retentissante [11], auquel cas nous nous trouvons déjà après le livre dans l’acception qui a été la sienne jusqu’à ce jour, et plus que jamais livrés à la toute-puissance-autre de la littérature [12], celle qui opèrera le tri entre ce qui vaut vraiment et ce qui suffit au rapport pour une académie. Et là, l’avenir indiquera, si à la façon de son cher Balzac [13], François Bon aura été sensible et plus que sensible à une novation porteuse d’un changement décisif.

En version numérique, comme en version papier, à venir au Seuil à la rentrée, c’est de toutes façons un livre à lire, un livre pour penser-lire-écrire-avec [14].

Lire (avec) Christian Dufourquet

« de la littérature comme appareil de transmission de quelque chose qui nous échappe », une parenthèse, page 82, dans les entretiens en forme de postface de Christian Dufourquet avec le Pr François-Bernard Michel, qui suivent donc Mourir dormir tuer peut-être [15]. Rien moins qu’anodine [16], relativement à ce livre, déconcertant dans la production générale, qui s’ajoute aussi un post-scriptum, rythmé par un « je me souviens », bien particulier, s’adressant à la « compagnie », un poème dialogué, très beau, que l’on a envie de lire à voix haute, ou plutôt un monologue adressé (comme celui de Beckett (dont il réinscrit les phrases), comme celui d’Hamlet, auquel le livre emprunte son titre [17]), dans lequel courent des images auxquelles répondent des pensées, violemment nostalgiques :

« Je me souviens d’un accostage sur un quai désert. Je revois des gamins dans l’eau, l’ombre qui peu à peu envahit la scène, la nuit légère, la mer paisible, un autre matin.

Ce qui reste de tout ça : rien qui pèse plus qu’un quatrain de Toulet ; quelques trous emplis de poussière de lune.

As-tu peur de la nuit qui tombe ? / Enfant, n’écoute pas / Ce creux qui sonne sous nos pas : / C’est peut-être une tombe.

Souvenirs, images, citations qui sont comme des coups de sonde dans le noir du Temps. Quand tous les phares sont éteints, et qu’il ne te revient plus qu’à faire le choix de l’écueil, du brisant, du lieu phosphorescent du naufrage. »

C’est l’une des caractéristiques fortes des livres de Christian Dufourquet, pour ceux publiés aux éditions Maurice Nadeau, que les contributeurs de la Quinzaine littéraire m’ont donné à connaître [18], que de marier une certaine forme de noirceur à une prose parfaite (si pas de rire devant la mort, sans doute une haine de la poésie-nougatine), réinscrivant la littérature telle qu’elle s’incorpore, s’est incorporée (Kafka, Proust, Walser pour citer un peu à la va-vite, en tous cas va) dans le corps de l’écriture : cela va de soi pour Franz et Mania, cela s’appréhende aussi de suite aussi pour Un chapeau dans la neige (mais il y a Schulz, mais il y a Bolaño), tandis que Nous ne cessons de dire adieu emprunte à la huitième élégie de Rilke [19] ; quant à Mourir dormir tuer peut-être, on a vu que ce titre détournait rien moins que Shakespeare.

Cette énumération provoquerait immanquablement la question, si ce n’est l’affirmation : Dufourquet, un écrivain pour littéraires ? la réponse, si affirmative, la seule : à la condition de ne jamais considérer la littérature comme une collection de noms, une machine à prestiges, et de voir que les littéraires en question, dans le noir du Temps, y jouent leur peau, rien moins. On y perd des illusions, on y gagne des frères [20]. Et, le plus grand, grand frère cela s’entend, est ici Kafka. Et ce n’est pas hasard que Jean-Pierre Gaxie commente Franz et Mania, que Guy Petitdemange en écrive la postface [21], comme si précisément, à l’instar de Kafka, comme l’écrivait Georges-Arthur Goldschmidt à propos du livre de Jean-Pierre Gaxie : « L’Égypte de Franz Kafka, par la précision de la lecture révèle une fois de plus à quel point l’œuvre de Kafka épuise toutes les interprétations, résiste à toutes et les justifie toutes, aussi originelle et neuve à chaque fois que l’Égypte ancienne elle-même, neuve à chaque lecteur, à chaque lecture. » [22] Ceci pour souligner que s’embarquer dans la lecture des livres de Christian Dufourquet conduit à une expérience de même type, relativement à l’auteur, à la littérature comme question, à la terre promise de la réponse...

Francis Marmande, Le Pur Bonheur ; Georges Bataille, La notion de dépense

« On me tient pour l’ennemi du bonheur. C’est juste, si par « bonheur » on entend le contraire de la passion. Mais si le bonheur est une réponse à l’appel du désir et si le désir est le caprice même, alors le bonheur seul est la valeur morale. »

S’exprimer en quelques lignes, à propos de Georges Bataille, de Francis Marmande et du dossier du Pur Bonheur, à l’origine de l’ouvrage qui vient de paraître sous ce nom, d’une densité et d’une richesse peu communes, est assurément déraisonnable. Y mener devrait néanmoins être possible, au risque que les quelques notes rassemblées à cet effet, n’aient l’allure de « bordel bon enfant » cher (chère ?) à l’auteur du Bleu du ciel.

Rassemblons :

1. Au tome XII des Oeuvres Complètes, dont Marmande fut l’editor, on trouve un dossier du Pur Bonheur aux pages 525 à 547, les notes, articles, qui le constituent [23], sont à rattacher au texte paru dans Botteghe oscure, n° XXI, 1958, p. 20-30, et reproduit aux pages 478 à 490 des O. C. Cette première « version » mériterait à elle seule d’amples développement quant à l’état de la pensée de Bataille (« celui qui ne veut pas me suivre n’aura nulle peine à me laisser », écrit-il), mentionnons juste les paragraphes : Suicide ; Insomnie ; La violence excédant la raison ; La « mesure », sans laquelle la « démesure » ne serait pas, ou la « démesure » fin de la « mesure » ; La joie La mort ; et en fin : Le pur bonheur (notes) pp. 489-490, qui donnent peut-être la mesure de la démesure : « Mais comment ce pouvoir [d’exprimer l’unité d’une forme corpusculaire de l’être] jouerait-il si l’individu ne reconnaissait d’abord dans sa limite, c’est-à-dire dans l’inévitable transgression des lois qui président à la socialisation des êtres séparés, c’est-à-dire dans la mort individuelle, et en conséquence dans l’érotisme, ce qui seul donne un sens à la conscience de l’unité ? ». C’est citer rapidement, certes, mais pour y renvoyer, y repérer par exemple, la « suite » de la Discussion sur le péché [24], et outre L’Érotisme, L’Expérience intérieure.

2. La note ¹ de l’article-titre de Francis Marmande dans Littérature (« Bataille écrivain »), numéro de décembre 2008 [25] :
« Extrait d’un travail en cours, annoncé en 2003, poursuivi et partiellement exposé sous ce titre à l’Institute for Humanities de Kyoto (premier semestre 2004) et à paraître sous ce titre. Titre de fragments de Bataille publiés délibérément deux fois dans les œuvres complètes (Gallimard). La seconde publication (t. XII), tout lecteur bien intentionné s’en serait aperçu, est augmentée. Elle complète la première. »

Une parfaite introduction à l’ouvrage aujourd’hui publié [26]. Cette note révèle d’une part, un travail de long, mais aussi guide vers ce point :

« Le Pur bonheur, qui n’est en France qu’une annexe du tome XII des Œuvres complètes [...], fait dans l’Empire du soleil levant, l’objet d’une édition séparée. [...] Pourquoi le Japon, premier pays traducteur de Bataille sous son nom propre à l’étranger, en 1957 [...] ? Misérables raisons : tout un folklore, toute une mythologie (la cruauté, la transgression, l’érotisme, le mal, l’interdit, le sacré, la contestation) sembleraient de nature à justifier le lien avec celui qu’on a tenu pour un écrivain maudit, puis, pour le penseur de la contestation. [...] Non, ce qui frappe plus sérieusement dans les récents travaux (étudiants, doctorants japonais, coréens et chinois), c’est que, sans y insister, émerge l’autre pensée : le non-savoir, le neutre, le fragment, le vide, l’espace, l’instant, la perte de soi, la fusion du sujet dans le prédicat, la part maudite contre l’utilitarisme. »

3. Le Pur Bonheur, version 2011, est dédié à Sylvie Trécherel (Paris VII). L’heureuse dédicataire a aussi donné un article au numéro de Littérature déjà cité. Il s’intitule : « Lire après Bataille, “un intérêt d’ordre littéraire” » (95-103). Je cosigne, besogneusement, sa conclusion : « L’oeuvre et la pensée » :

« L’ œuvre tout entière est « en état de recherche », jusque dans l’instant de la lecture. La lecture qu’elle induit participe de ce travail.
Les modalités de l’autre pensée et les notions qui l’accompagnent sont inlassablement reprises, besognées dans des contextes aussi divers que possible, et nous contribuons, presque malgré nous, à leur donner forme. Peut-être est-ce là où l’auteur désire conduire son lecteur : continuer, après lui, la vaste fresque vivante d’une autre appréhension du monde. Une partie abandonnée de La Part maudite, datée de 1950-1951, donne la clef :

“Les êtres humains les plus humbles et les moins cultivés ont une expérience du possible et même de la totalité du possible - qui approche par la profondeur et l’intensité de celle des grands mystiques. J’ai voulu dans ce livre ordonner une pensée à la mesure de ces moments éloignée des concepts de science (qui lieraient à leur objet une manière d’être incompatible avec lui), néanmoins rigoureuse, à l’extrême de la rigueur, comme l’exige la cohérence d’un système de pensée épuisant la totalité du possible. La réflexion humaine ne peut être indifféremment séparée d’un objet qui la concerne au premier chef, nous avons besoin d’une pensée qui ne se démonte pas devant l’horreur, d’une conscience de soi enfin qui ne se dérobe pas au moment d’explorer la possibilité jusqu’au bout.” (VIII, 9-10)

Préfaces, avant-propos, prières d’insérer, d’aphorisme en assertion, Bataille prétend, dans une vue d’emblée, montrer l’exercice d’une autre forme de pensée qu’il n’expose jamais suffisamment, qu’il reprend un nombre incalculable de fois, en variant les sujets. Si elle se rassemble, cette pensée se rassemble selon un principe autre (non théorisé) d’écriture, de texte, de montage. Mais c’est qu’à la fin, ce qu’il perçoit ne peut être « ordonné » ; ce qu’il travaille ou besogne est « l’inachèvement » même, le don et la prolifération : l’érotisme, la poésie, la littérature, l’art, les religions. Le lecteur est alors compromis, impliqué, mis en jeu dans sa lecture : car Bataille doute, Bataille glisse, Bataille digresse, tâtonne puis affirme, ouvre des portes inaperçues, transgresse, laisse des textes inachevés, et cherche en écrivant. Il teste sa réflexion dans l’adresse au lecteur. Il nous invite à parcourir après lui des espaces de la psyché dont « l’inconnu » est le point d’incitation ; le « non-savoir », la méthode ; « l’impossible », le secret. »

***

Cette « introduction » est courte, eu égard à la lecture de Bataille qu’effectue Francis Marmande en 320 pages foisonnantes, et selon le point de vue que lui octroie son long compagnonnage, riches à souhait, éveilleuses, voire réveilleuses. Les lecteurs de Bataille, qui l’ont forcément abordé différemment selon des nécessités biographiques, des rencontres, des médiations [27] différentes, en éprouveront joie de voir ravivée l’autre pensée, goûteront l’humour de Francis Marmande narrant l’acquisition d’Histoire de l’oeil, en 1962 version kraft et mots couverts, ou encore concluant avec « le roi de la pelle hydraulique ». A l’étudiant, à qui découvrirait Bataille grâce à ce livre, peut-être est-il souhaitable d’aller, quitte à y revenir ensuite, aux pages 83-100 : Que reste-t-il d’une encyclopédie qu’on aurait lue dont on aurait tout oublié et 101-113 Projets abandonnés, Publications anonymes ou hors commerce, Conférence sans texte : les oeils morts (bot. [28]). A la suite de quoi, il n’est pas impossible de prendre le livre à tel ou tel endroit. Ainsi metttrais-je en valeur : « Un rêve de révolution », pp. 143-170, à cause du Bleu du ciel [29], de Bataille politique [30], pour ce qu’il se clôt ainsi :

« En 1932, Bataille fredonne Vincent Scotto dans les rayons, continue de lire Freud de près, on peut en juger par la durée et la répétition de ses emprunts à la Bibliothèque nationale ; il lit Husserl et Levinas, Marx et Bakounine, Krafft-Ebing et Frazer, trois Simenon coup sur coup (en juillet). Le quatre-vingt-dix septième livre qu’il retire, le dernier de l’année (15 décembre 1932), c’est La Science des rêves dans la traduction de Meyerson.
L’ouvrage vient d’être retraduit. Profitons-en. »

Il rappelle et appelle Bataille bibliothécaire : v. la liste des emprunts, au tome XII des O. C., et le Bataille conservateur de Jean-Louis Cornille [31].

Je relève aussi, dans le grand chapitre Sous le soleil noir de la poésie, celui très stimulant intitulé « Pas de deux », pp. 225-244, irrésumable, mais dont je signale : « Ce qu’il nomme avec Leiris “poésie”, apparaît rétrospectivement comme le chaînon manquant entre la “littérature”, telle que la désigne le XIX° siècle jusqu’à Sartre, et l’« écriture » ou le texte selon Barthes. » (240) à lire avec les pages 235-236, où ça swingue entre Tel Quel, Change, Nioques, le tout déplacé par la Révolution rêvée, qui vous mène tout droit au Polième [32] !

Mais qui — ou quoi — empêche de « fouler aux pieds les consignes » ?

***

Trois mots de la postface de Marmande à la Notion de dépense [33]. Elle est aussi étendue que le texte de Georges Bataille. Elle l’éclaire, historiquement, cela va de soi, on peut aussi la considérer comme un appendice qui ne pouvait figurer dans Le Pur bonheur, en raison de sa longueur, et de la nécessité d’avoir les deux textes, celui de Bataille et celui de son commentateur, côte à côte. A la fois donc elle ne fait pas nombre avec le livre qui paraît en même temps, et peut se lire, avec profit, indépendamment. Juste une remarque, je ne sais si le Gilles de Rais est particulièrement lu, en tous cas le chartiste et le penseur se conjoignent en le professionnel le plus confirmé et l’amateur le plus pur. Alliage rare.

Aux éditions Isabelle Sauvage

— avec Hopala !
« Installée dans les monts d’Arrée, Isabelle Sauvage cultive le goût très sûr des textes vraiment novateurs et profonds qu’elle édite à soins parfaits. Les petits livres qui sortent de ses presses sont des objets infiniment précieux qu’on ne se lasse pas d’admirer, qu’on lit avec gourmandise et admiration » écrit Alain-Gabriel Monot, rédacteur en chef de la revue Hopala ! (La Bretagne au monde) [34], et qui s’entretient avec l’éditrice dans le n° 34 (juin-septembre 2010) ; elle lui répond ainsi :

« Notre volonté est de défendre des voix, des univers, de suivre les auteurs et de les accompagner (trois de ceux publiés en 2008, Stéphane Crémer, Claire Le Cam [35] et Stéphanie Chaillou le sont de nouveau en 2009).
Mais surtout nous voulons défendre des textes difficilement repérables. On pourrait les appeler “poésie”, si ce terme n’induisait la lourde histoire d’un genre. On pourrait les nommer “récits poétiques” pour en dire la trame de l’écriture. Ou encore les appeler “récits expérimentaux”, si ce n’était pas si hasardeux. Ce sont d’abord des textes qui ont une langue, et une langue qui a du corps. Une langue incarnée, qui flaire et goûte, hurle ou caresse. Une langue qui emprunte les doutes, les hésitations, les exils de nos souvenirs, et qui bataille une présence au monde. Tout cela pour dire que nous défendons - au-delà des auteurs - des textes ! Qui nous “parlent” et/ou nous “dérangent”. » [36]

Voici, récemment, deux d’entre eux :

— Lou Raoul, Les jours où Else

Hor yezh, ar yezhoù hag ar rannyezhoù a zo e-kreiz hol labour ivez. Ar brezhoneg a zo barzhoniezh en enni, un testeni eo deus un ijin stag ouzh ur bed liammet gant elfennoù an natur. Rannyezhoù ar brezhoneg a zo evel kement ton disheñvel a zegas c’hoant da labourat war al lusk hag ar son. Ha n’eo ket souezh gwelet pegen frouezhus eo labour ar sonerien er vro. La langue, les langues, bien sûr, sont au cœur de notre travail. Tout d’abord, parce que la langue bretonne, nous en sommes convaincus, est porteuse d’un imaginaire, d’une certaine vision poétique du monde, qui témoigne encore d’un lien « privilégié » avec les éléments et la nature. Par ailleurs parce qu’elle cultive de fortes particularités dialectales, la langue bretonne appelle sans cesse à un travail sur les musicalités, les rythmes, des prosodies particulières, dont la richesse de la création musicale bretonne peut témoigner [37].

A cette présentation du travail de la compagnie théâtrale Piba, je peux raisonnablement présumer que Lou Raoul [38] souscrirait. En effet, Les jours où Else, inscrivent non seulement la langue (l’une et l’autre langue tout à l’ouest, e penn ar bed) mais également la culture bretonnes dans cette sorte de récit, une manière de gwerz dans laquelle s’inscrivent un conte de Luzel Les deux fils du pêcheur, l’adaptation d’un conte islandais (Le Comput de Noël, repris en An amzer profet (Le temps offert)) et une gwerz proprement dite Ar plach’ig hag ene mamm (La jeune fille et l’âme de sa mère), récrite en He mamm (Sa mère à elle). Cette amorce de description donne la tonalité : une mère, une fille, des fils, le temps qui passe, et Else qui « cherche trouve des lieux où déposer ses silences », on lit, on dit plutôt et dans une syntaxe qui sonne comme une traduction, on dit à voix basse, comme dans ce cimetière, où l’on semble invoquer les morts, leur parler, confier ses peines à ceux qui sont "partis aux âmes". C’est la vie dure, la vie difficile et c’est magnifiquement rendu par le tressage des contes, du récit d’une vie banale aux rares joies, et de la chanson triste, comme s’il s’agissait d’appliquer le baume des mots, sans craindre de répéter (Ur wech e oa c’hoazh, Il était encore une fois) comme pour apprivoiser douleur et brièveté du passage et finalement comprendre que « tout est donné avant le temps, dans le temps, préservé pour tout le temps à venir » [39].

Le temps, marqué d’images comme celles-ci :

Santez Barba tonnerre gronde orties
Grandes feuilles ovales dentelées feu
Un cul blanc de lièvre
Renouées bistortes au vent du soir [40]

— Violaine Guillerm, scordatura

Musicale, encore, la scordatura, et définitivement mystérieuse... Rien de tel qu’un pareil titre, pareille écriture et pareille mise en page pour retourner du côté de Biber, de ses techniques et de ses intentions profondes. Un préalable qui aura, a minima, une utilité documentaire mais pourrait, qui sait, interroger le fait poétique, l’éros de la lecture et la jouissance de l’écriture (le chiasme est possible).

Mais renvoyant, tout d’abord, à ce qui a été dit plus haut du secret, note 1, relativement à Blanchot, et spécialement l’exposition Nul si découvert, fomentée par Guillaume Désanges, relevant, grâce à Francis Marmande : « On ne connaît pas les lettres échangées entre Bataille et Blanchot. Très nombreuses et très longues. d’un pacte, ils avaient décidé de les détruire à la mort du premier d’entre eux. Ce qui n’est pas rien. Mais le firent. Ce qui dit tout. » je lis dans une notice relative aux sonates du Rosaire (la version des Veilleurs de nuit) : « Contrairement aux Sonates de 1681 qui ont été imprimées pour être diffusées, le cycle du Rosaire tient davantage de la tradition de la musique réservée. D’où l’absence de date et l’absence de mention dans les recueils imprimés. Si l’auditeur moderne peut savourer les effets sonores des octaves parallèles et des résonances de cette onzième sonate, seuls Biber et Maximilian Gandolph [Le dédicataire-commanditaire.] connaissent le secret de l’accord et tout ce qu’il recouvre. On peut d’ailleurs imaginer que le cycle abrite d’autres richesses cachées, indécelables pour celui qui n’en possède pas la clé. » [41]

Où veux-je en venir ? J’ai aussi lu naguère, de Violaine Guillerm, prêts longtemps [42] et spécialement cette page :

Et la pudeur aboie
Avec le dégagé du ciel
Me laisse
Sa caresse, le silence un peu
Plus grand, plus claire
Cette persévérance

Quel lien avec la scordatura [43] ?

ELLE VIBRE

SE RECONNAÎT-IL ?

LE COEUR PRÊT PARLE

LOIN

JE SAIS QUE TU ES LÀ



A TRAVERS SA GORGE

LA LUMIERE JOUE

--

RETOUR

QUI ME DANSE

(p. 56)

Voilà donc un recueil dans lequel animus se désaccorde en anima, à moins que ce ne soit l’inverse, et où l’on entend tout autre chose que ce qu’on lit.

C’est d’une délicatesse extrême. Qui n’est pas musicien (c’est à dire poète) n’entre pas. Mais ceux qui aiment le sont...

© Ronald Klapka _ 30 juin 2011

[1 Il faudrait, nous dit Patrick Poirier***, citer in extenso une lettre adressée par Maurice Blanchot à Claire Nouvet dans le cadre d’un numéro de Yale French Studies (n° 79, « Literature and the Ethical Question », 1991, p. 5 et 7.) sur la littérature et la question éthique, lettre d’une richesse inouïe, mais que l’on ne peut rapporter ici dans sa totalité. N’en citant donc que l’ouverture et la conclusion, il faut peut-être préciser que c’est à Mallarmé et à Hölderlin - à des écrivains donc - que Blanchot en appelle dans le corps de sa lettre pour penser le rapport qu’il interroge. Cette lettre, fortuitement, est intitulée « Énigme » :

« Chère Madame,

Pardonnez-moi de vous répondre par une lettre. Lisant la vôtre où vous me demandez un texte qui s’insèrerait dans le numéro d’une revue universitaire américaine (Yale) avec pour sujet « La littérature et la question éthique », j’ai été effrayé et quasiment désespéré. « À nouveau, à nouveau », me disais-je. Non pas que j’aie la prétention d’avoir épuisé un sujet inépuisable, mais au contraire avec la certitude qu’un tel sujet me revient, parce qu’il est intraitable. Même le mot « littérature » m’est soudain étranger.
Qu’en est-il de la littérature ? Et ce « et » entre littérature « et » éthique ? [... ] je me souviens d’un texte sur la littérature où il est dit que celle-ci a un clair destin qui est de tendre à la disparition. Pourquoi alors parler encore de littérature ? Et si on la met en rapport avec la question de l’éthique, est-ce pour nous rappeler que l’exigence d’écrire (son éthique) ne serait rien d’autre que le mouvement infini par lequel elle en appelle vainement à la disparition ? [ ... ]
Et j’ajouterai pour balbutier une réponse à votre question sur l’écriture et l’éthique : libre mais servante, face à autrui. »

*** « De l’infigurable visage ou d’un langage inconnu chez Levinas et Blanchot » Études françaises, vol. 37, n° 1, 2001, p. 99-116. — reprise de la note 13, de la lettre du 28/10/09 (« Écholaliques »)

Je me permettrai d’ajouter, pour l’avoir repris, dans la circonstance de la parution du numéro 1 des Cahiers Maurice Blanchot, que le livre de Levinas aux éditions Fata Morgana (1975, réédition 2004), qui rassemble plusieurs essais du philosophe, n’a pas pris une ride.

Des Cahiers Maurice Blanchot, il faut dire quelques mots, ne fût-ce que pour signaler le bien-fondé de l’initiative conjointe des Presses du réel et de l’Association des Cahiers Maurice Blanchot (comité de rédaction Monique Antelme, Danielle Cohen-Levinas, Michael Holland), en reprenant ceci :
« Sans chercher à ignorer ce qui dans cette œuvre la voue à la discrétion, mais nullement enclins à l’encenser purement pour ce qu’elle fut, les Cahiers Maurice Blanchot partent du principe que, par le dévouement à toute épreuve à la littérature qui l’informe, cette œuvre s’est introduite par effraction au cœur du temps qui passe comme cela même qui refuse de passer : une interrogation persistante dont la singulière actualité ne cesse d’interpeller notre époque dans chacun des domaines qui la définissent : politique, philosophie, éthique, culture. » qui clôt l’argument donné en ligne à cette adresse, tandis que le sommaire est détaillé à cette autre.

D’une première lecture j’appellerais l’attention sur le texte de Jean-Luc Nancy sur le motif du neutre, une remise en perspective de ce qui fait le point de condensation, d’incandescence et de fuite en même temps de la pensée de Blanchot. Il est clair que les interventions autour des chroniques littéraires remettent en évidence la nature de son geste critique. Mais c’est de l’auteur de L’Arrêt de mort, auquel s’appose une scène primitive ? par Jérémie Majorel, qu’arrivent encore à nous de parfaits chiasmes et des scènes chiffrées, une « femme aux loups » et autres cryptes. Et si « une scène primitive ? » (L’Écriture du désastre) pouvait évoquer Serge Leclaire et « On tue un enfant », à l’inverse avec Daniel Dobbels, au fil d’un développement qui entretisse de manière unique Thomas l’obscur, Le Très-Haut, La Folie du jour ou L’Instant de ma mort ainsi qu’Anacrouse (in Une voix venue d’ailleurs) c’est « On sauve un enfant », qui à la fin est suggéré.

Comme la plus parfaite preuve que reste toujours à aller Vers Blanchot...

Une image, dans l’acception benjaminienne, au Plateau (FRAC Île de France), avec cette quasi installation, dans l’exposition « Nul si découvert » (quatrième volet d’Érudition concrète, sous la houlette de Guillaume Désanges) qui réunit à l’angle de l’une des salles plusieurs oeuvres donnant à penser et à parler (photo : Martin Argyrolo). Deux monochromes, l’un blanc, l’autre noir, de format identique (81*100), Blind Image #41 et Blind Image #51. Pour tous deux une image dérobée (une photographie de Blanchot, en compagnie d’amis, à Strasbourg, fin des années 20) et juste le texte comme témoin, la liste des amis conclue par « et Maurice Blanchot (entouré d’un cercle) ». Ces oeuvres de João Louro, interpellent le lecteur-spectateur, d’autant qu’elles voisinent deux oeuvres de Ryan Gander Latent Lament (2008) et Pure Oxidised Silver on Paper, qui traitent de la matière la plus noire, tandis que les 556 œuvres de Manet, s’inscrivent dans une lithographie répertoriant toutes les oeuvres du peintre (réduites à leur forme géométrique) accompagnée de l’une d’elles à l’échelle 1 sous forme de lavis monochrome, les deux mises en scène par Stephen Prina.

Donner à penser l’œuvre dans son ensemble, l’original par rapport à la copie, confronter la présence de l’œuvre à son absence, n’est pas bien sans lien avec les investigations aporétiques de quelques uns des penseurs de notre temps, dont au premier chef Maurice Blanchot, et ses amis Derrida et Levinas.

[2Cf. « Quand j’ai appelé mon site personnel, fin novembre 2004, le Tiers Livre (tierslivre.net), hors la haute référence à Rabelais et ce livre tout entier basé sur la diffraction des différents usages de la parole dans son rapport au monde, l’idée est bien transparente : il ne s’agit plus seulement d’une médiation du livre via le réseau, mais d’une présence tierce du livre, un livre à côté des livres. »

[3François Bon, Après le livre, publie.net, 23 juin 2011 : 7ème mise à jour, révisée et augmentée. Parution du livre papier aux éditions du Seuil en septembre 2011, suivez les étapes du chantier via les mises à jour publie.net – un nouvel aspect de l’édition numérique !

[4Il faut saluer avec Dominique Viart qui en décrit précisément la force d’apparition, la parution en poche (septembre 2011) de Sortie d’usine, aux éditions de Minuit, choc de lecture en 1982 pour beaucoup de notre génération.

[5Comment ne pas évoquer Prison, L’enterrement, ou C’était toute une vie ? : liens, développements sur le site de l’éditeur.

[6On citera Sang gris, Tous les mots sont adultes, Les leçons de la Villa Gillet, l’écriture avec les sans-abri : La douceur dans l’abîme.

[7François Bon note avec justesse la transformation décisive apportée par la survenue de l’ADSL. Nous en avons été acquéreurs au même moment, et cela sans doute été déterminant pour travailler ensemble, dans une certaine idée de la littérature, au-delà, à la fois de l’espace professionnel (éducation nationale en ce qui me concerne) et des espaces littéraires institués, en y demeurant pleinement attentifs, dans l’écart et dans la proximité.
Compagnonnage, il faut le répéter, dont cette lettre porte traces, dans sa conception comme dans les liens qu’il a permis et qui lui donnent aussi sens et signification.

[8Pour amateurs de flux : « Ainsi, si dans les dix premiers mois de son apparition, nous n’étions que quelques dizaines à expérimenter curieusement et dubitativement Twitter, voilà un outil qui transmet en continu les liens repérés par d’autres ou vous-même, l’outil étant lui-même un flux. Et Twitter a permis l’apparition récente de FlipBoard, qui recrée graphiquement un objet-lecture en allant piocher à la source des liens transmis, non plus donc depuis votre sélection fixe de flux, mais depuis ceux que vous aurez relayé en temps réel sur votre compte Twitter, ou un groupe de compte dont vous-même décidez de la pertinence.
L’importance prise par ces flux et leur traitement est certainement le noyau le plus mouvant mais le plus décisif des changements initiés par Internet. »

[9Ne pas manquer ces pages incitatrices, s’il en est : Qu’est-ce qu’une oeuvre ? à propos de Franz Kafka, pp. 159-170 où on lit in fine « Kafka est une masse sombre. Son nom est un repère, mais l’œuvre est un monument arrêté, non fixable. Et sa nouveauté : le lien de la quotidienneté de l’écriture et du surgissement du récit est ce qui en fait la singularité même.
Acceptons, pour nous aujourd’hui, de constituer aussi la masse sombre. »

[10Qui vont jusqu’à éloigner les chiens pas-polis dans la randonnée auvergnate.

[11François Bon
La Folie Rabelais, L’invention du Pantagruel

[12C’est à dire : l’amour même, dans la boîte aux lettres. On aura reconnu un titre d’Hélène Cixous. Je relève à cet égard dans un commentaire de ce livre :
Autrement dit, il faut lire pour rien comme Cixous dit écrire pour personne : « je ne crois pas avoir jamais écrit pour qui que ce soit. cela ne veut pas dire que je méprise le lecteur ; tout le contraire. Il ou elle est libre. Il viendra ou ne viendra pas. Je ne sais pas qui c’est. Je sais seulement : il y en a un. De même quand j’écris, j’écris pour le texte. C’est le texte qui est mon premier lecteur ».
Andrée-Madeleine Clément, La Passion selon Cixous, in Spirale, n° 208, mai-juin 2006, pp. 40-41.

[13Lire Balzac attend son train pp. 127 sq.

[14A suivre, avec la résidence 2011-2012 à l’UCL (Université catholique de Louvain), dont le site donne la présentation.

[15François-Bernard Michel, professeur de médecine, spécialiste des maladies respiratoires, écrivain (dernier ouvrage sur Proust et Beckett, Actes Sud).

[16Il semble raisonnable de penser qu’est évoquée ici La communauté inavouable, la présupposition d’« une communauté (une entente ou un accord commun, fût-il celui, momentané, de deux êtres singuliers, rompant par peu de paroles l’impossibilité du Dire que le trait unique de l’expérience semble contenir ; son seul contenu : être intransmissible, ce qui se complète ainsi : seule en vaut la peine la transmission de l’intransmissible) » p. 35, je souligne.

[17 Emprunte et modifie substantiellement ! Cf. « Mourir... dormir, dormir ! peut-être rêver ! Oui, là est l’embarras. Car quels rêves peut-il nous venir dans ce sommeil de la mort, quand nous sommes débarrassés de l’étreinte de cette vie ? »

[18Grâces leur soient rendues, voici la liste :

— " Un chapeau dans la neige ". Un article d’ Odile Hunoult, " Entre le sommeil et le noir ". Revue N° 1027 parue le 01-12-2010. « Difficile d’entrer dans ces quatre-vingts pages, mais difficile d’en sortir aussi, une fois installée l’emprise. » dit-elle. Oui.

— " Franz et Mania ".
* Un article de Jean-Pierre Gaxie, " Kafka de l’origine ".
* Un article d’Anne Thébaud, "Echoués au milieu de nulle part ". Revue N° 897 parue le 01-04-2005

— " Mourir dormir tuer peut-être. Suivi d’un entretien avec le professeur François-Bernard Michel ".
* Un article de Martin Melkonian, " La spontanéité du virus ".
* Un article de Jean-Pierre Gaxie, " Une impossible rédemption ". Revue N° 854 parue le 16-05-2003. J’en cite, à cause de la vignette de couverture, et de son commentaire : Est-ce un roman ? un poème en prose ? un récit de rêve ? Il s’agirait plutôt, disons, d’une histoire - d’une histoire à la fois vraie et conjecturale, aux prises en vérité avec sa conjecture. "Ce n’était pas un rêve, pensa-t-elle" reprenant le fameux "Ce n’était pourtant pas un rêve" de La Métamorphose de Kafka ...
La curieuse vignette de couverture - une peinture de Jacques Voyet, ici reproduite - ne cesse de hanter le texte. Elle représente - "grève désolée, obscur malaise" - un homme et un ange enlacés sous une clarté lunaire. Plus précisément, il s’agit d’une jeune femme nue que porte dans ses bras un homme nu, lui aussi. Aile d’un côté et, à la place de l’autre aile, jambes jetées au cou de l’homme, la charge érotique est ici la plus grande de se conjoindre à la découverte qu’il n’y a pas de rapport sexuel, ce qui donne lieu à la sublime accélération des derniers mots, avant le Post-scriptum :
"Jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de moi, pensa-t-elle. Plus rien que mes jambes à son cou."

— " Nous ne cessons de dire adieu ". Un article de Thébaud, Anne " L’ardente tâche de vivre ". Revue N° 780 parue le 01-03-2000

A cela ajouter deux articles de Christian Dufourquet :
* Stanislas Rodanski, " Le cours de la liberté "., " Ressusciter ? l’heure des fantômes ". Revue N° 1029 parue le 01-01-2011
* " Pour qui vous prenez-vous ? " Numéros spéciaux (Pour qui vous prenez-vous ?). Revue N° 882 parue le 01-08-2004

Rejoignant ces beaux lecteurs, saluons Nicolas Rozier dont une substantielle recension de Un chapeau dans la neige est accessible en ligne qui cite d’emblée : "Comme Kafka et comme beaucoup, il savait que les voyages, le sexe et les livres sont des chemins qui ne mènent nulle part, mais qu’on ne peut que parcourir en espérant trouver quelque chose, n’importe quoi, un geste, un visage, une couleur nouvelle dans le ciel" (p.57).

[19

« Mais qui donc nous a retournés ainsi, pour que,
quoi que nous fassions, nous ayons l’attitude
de quelqu’un qui s’en va ? Arrivé sur
la dernière colline, qui lui montre encore une fois sa vallée tout
entière, il se retourne, s’arrête, tarde un peu - ,
notre vie est pareille, nous ne cessons de dire adieu. »

[20Et des soeurs : cf. infra : Seiz dez euz a seiz loar, /Seiz breur euz a seiz c’hoar. (Sept jours de sept lunes, /Sept frères de sept soeurs)

[21Ces fragiles paysages de l’amour inquiet... (pp. 9-109), remplit d’admiration : comment cet essai peut-il ne pas faire nombre, avec le livre qui emporte si bien son lecteur ? peut-être parce que lire véritablement comme le fait Guy Petitdemange, c’est effectivement se comporter en « auteur élargi » ; à cet égard les réflexions sur la Loi, rejoignent le questionnement de Blanchot, en ses récits comme en ses essais. Je copie :

« La littérature n’est pas la Loi, elle n’est pas « la vérité plus obscure et plus haute ». Serait-elle totalement mensonge ? Peut-être pas si elle démystifie, désencombre, fait place nette, expulse les faux saluts, y compris les mirages de l’art, des images, si, presque à son insu, elle conduit au bord de l’abîme, c’est-à-dire là où pourrait survenir, dans le tragique ou son contraire, le renouvellement. » (107)

Sans oublier cet incipit :

« Kafka abordé du dehors, des gares, du théâtre, du yiddish, et vu, sondé, réfléchi, désiré, rêvé, quitté par Mania Tchissik, l’actrice, celle qui joue, et l’amante improbable, celle qui vient, repart, s’arrête, la femme aux mille secrets non pas cachés, au bord des lèvres plutôt, près de se dire, retenus dans des glaces ou des brumes ou le mariage. Christian Dufourquet met au plus loin de la traque biographique. Que savent-ils l’un de l’autre ? Que savons-nous de l’un et de l’autre ? Reste à parcourir ces fragiles paysages, au-dehors, au-dedans, de l’amour inquiet et passant, non pas dans un romantisme qui ignorerait le monde, mais sous la pression d’un monde qui n’épargne personne. »

[22 Peut-être la seule voie d’approche possible, semble-t-il peu empruntée, est-elle celle que suit Jean-Pierre Gaxie dans cette Égypte de Franz Kafka, à savoir celle de l’explication de textes, cet ancien exercice dont l’apparente modestie fait naître ces audaces qui donnent à la littérature sa saveur et son pouvoir.
M. Gaxie est simplement, mais tout est là, un lecteur d’une extrême attention à ce qu’il lit, se refusant dans un premier temps à toute forme d’interprétation. En restreignant ses ambitions, il leur donne une vigueur d’autant plus grande. Cette "pyramide d’interprétations" qui s’est entassée au cours du siècle, montre qu’ "il y a là comme une rage qui en dit long sur l’urgence qui est la sienne. L’énigme qu’elle représente est en soi intolérable" au point que l’interprétation permet de l’écarter, de s’en préserver. Or la lecture précise et attentive du texte oblige à subir l’énigme, à la ressentir dans toute sa puissance et M. Gaxie est d’autant plus près de Kafka qu’il en montre davantage la si proche inaccessibilité. L’Égypte est un recours, peut-être la figuration de ce monde où l’intérieur et l’extérieur coïncideraient, où l’origine serait l’issue. "Sortir d’Égypte pour Kafka, ce serait en somme échapper à la fatalité du monde, du temps et de la famille, ce pour quoi tout d’abord il écrit. "
Georges-Arthur Goldschmidt,"Kafka en Egypte" Quinzaine littéraire n° 842 parue le 16-11-2002.

[23Qui donneraient une furieuse envie d’aller consulter la Boîte 18 (A et B), dont les les Notes, pp. 646-648, des O. C. donnent d’entrevoir ce qu’en sont les feuillets.

[24Cf. la lettre du 8/10/10.

[26Francis Marmande, Le Pur Bonheur, Georges Bataille, Lignes, 2011.

[27Tel Quel, Marmande, Lucette Finas, Surya, Sichère, Réda, Lignes, Les Temps modernes, Nancy, Derrida, Blanchot (article de Critique 195-196, 1963, d’une magnifique pureté de style et d’intention) etc. etc.

[28Bourgeons non éclos.

[29Cf. L’indifférence des ruines, aux éditions Parenthèses, 1985.

[30Aux presses Universitaires de Lyon 1985.

[31Aux éditions L’Harmattan, 2005.

[32Dans les notes de la "magdelaine" le Polième, revient à de multiples reprises ! L’y trouver.

[33Georges Bataille, La notion de dépense, Lignes, 2011, postface de Francis Marmande.

[34Le dernier numéro de Hopala !, le 36 ème, a récemment été recommandé par La Quinzaine littéraire. Comme l’indique le site, il s’agit en effet d’une revue culturelle de qualité en Bretagne. Pour avoir eu le privilège de la connaître in statu nascendi (elle est née en 1998), j’ai éprouvé un très vif plaisir de la voir ainsi signalée, et le désir de m’enquérir de son actuel contenu.
Dirigée par Alain-Gabriel Monot, enseignant à l’Université de Bretagne Occidentale, elle fait montre du tonus que manifestent ses titre et sous-titre : vivacité (vivencia) et ouverture. A preuve au sommaire, un dossier très complet, aussi technique (pp. 5-20), que politique sur l’extension internet .bzh : De la Bretagne virtuelle à la Bretagne potentielle, est-il d’emblée affiché (Christian Demeuré-Vallée, qui signe deux autres articles sur le sujet). On apprend qu’avec ArmandRobin.org, Armand Robin est le premier poète du web.
La part belle est faite, on s’en doute, aux écrivains et artistes bretons, que leur notoriété ait dépassé ou non les frontières régionales : Hervé Carn s’entretient ainsi avec Guy Malabry, peintre et graveur, Ève Lerner décline les aventures poésie-musique de Saint-Pol Roux et de Louis Bertholom. Le journal de création réserve quelques pages bilingues à Eden Bouyabes d’Erwan Cloarec, donnant un éclairage (kinnig) sur le Teatr Piba, et des extraits de la pièce (traduction d’Aziliz Bourgès). A noter que dans le Pêle-mêle d’Alain-Gabriel Monot, on rencontrera Les petites chroniques de l’estran de Marc Le Gros (L’Escampette), et dans les notes de lecture, le poignant Journal d’absence de Jacques Josse (éditions Apogée) ainsi que le récent Cloués au port (Quidam éditeur).

[35D’elle, Alain-Gabriel Monot écrit dans ArMen 182, p. 64 :
Claire Le Cam est une autre de ces novatrices. Après Que novembre me semble beau (2006), Raccommoder me tourmente (2008) Phasmagoria (2009), elle vient de publier D’un jour à un autre je vivrais autre, un court livre crispé, malaisé, et cependant empli d’une violente beauté, "convulsive", aurait dit André Breton, qui ne la désirait point autrement. Il y est question d’une jeune femme "qui n’en est pas une avec des mots doux et des phrases enjolivées [...] pas une aux bonnes manières [...] pas une servile et plaquée [...]." "Elle a le talent du désastre" et infiniment se demande "Qu’est-ce qui se trame donc ici ?" C’est une excellente question dont on se surprend à gager qu’elle ne trouvera point de réponse.

[36Et cet « avis aux amateurs » :

« Nous publions peu, ce qui n’est pas qu’une question financière : nous « tournons » beaucoup autour du manuscrit avant de prendre une décision. Les questions, assez classiques, comme« ce qu’a voulu dire l’auteur », etc., nous intéressent peu. La démarche est d’ailleurs la même pour les plasticiens qui travaillent avec nous. Nous n’avons malheureusement pas assez de temps, notamment pour lire les manuscrits qui nous parviennent - bien souvent cependant, et de plus en plus, sans que soit pris en compte notre catalogue spécifique, ce qui fait que chacun y perd du temps, l’auteur du manuscrit et nous-mêmes ... Mais il faut dire que les auteurs « typo » ont été les premiers à être publiés en offset, les éditions courantes étant nées en partie pour les suivre dans leur cheminement d’écriture, pour leur offrir la place dont ils avaient besoin avec des textes plus longs (cela n’a pas de sens de travailler au plomb forcément quand l’ordinateur peut être un tel outil, si performant !), et encore une fois les livres typo sont des livres de “dialogue” entre texte(s) et image(s). Ensuite, cela marche par affinités de lectures. Sur la base de ce que nous publions, auteurs, lecteurs, etc., nous font découvrir d’autres voix qu’ils nous savent susceptibles d’aimer et d’avoir envie de “porter”... »

Voilà qui est clair. Le sont tout autant, précises, senties, suscitatrices les notices qu’Isabelle Sauvage rédige à l’attention de la presse, des libraires. On se plaît à penser qu’un jour prochain le catalogue paraisse en ligne avec ces présentations, assorties éventuellement de quelques commentaires et extraits.

[37Extrait du texte de présentation de Thomas Cloarec et Tony Foricheur, sur le travail qui anime la compagnie Piba. (Hopala !, numéro 36, p. 68.

[38Les travaux et les jours de Lou Raoul sur le site de l’association Pentamino.

[39Clausule du conte de Noël, (Nedeleg) ; ainsi vient-il, au temps offert.

[40Refrain du poème, pp. 44-45, qui marque le départ de l’un des deux frères, Klet, dans le conte An daou vreur gevell, Les frères jumeaux. Je ne crois pas solliciter l’étude de Guy Petitdemange***, en évoquant ici son propos sur l’image chez Benjamin :

L’image, « ma grande, ma primitive passion ». Une telle prise de conscience n’est pas pour Benjamin l’affaire des seuls concepts. Il n’y aurait qu’un moyen, qu’un medium pour donner vue sur cette autre issue sur la sortie : la remémoration, l’éclair, l’éclaircie soudaine, le jaillissement de lumière, fugace, aveuglant qui montre un autre visage des autres et des choses.

ajoutant :

La remémoration n’est pas souvenir, elle est davantage du côté de la passivité, une façon de laisser sa place à un originel, à un autre ordre du monde où la source n’est pas le moi. Or seule l’image donne sa place à la remémoration. Le discours par l’image, cette écriture si propre à Benjamin [...] est [...] du côté de l’œuvre d’art, fragmentaire, en éclats, comme [il] le pressentait dès sa jeunesse. Non pas une vue de surplomb et de maîtrise, mais l’expression d’une subjectivité aux aguets, blessée, ne renonçant pas jusque sur toute frontière.

***Trois cailloux pour Walter Benjamin, L’arachnoïde, 2010, pp. 29-31.

[41« On entre ici dans le véritable mystère de l’œuvre : la virtuosité et le programme s’effacent devant l’intimité d’un secret qui unit le musicien et celui auquel il a fait don de la partition ».

[42 Incipit du recueil paru en 2008 : Ici tout /Seulement /À la femme et à l’homme /Prêts longtemps

[43Cette page relative à la version Reiter documente amplement.