à contretemps : Bresson, Giraudoux, Béthanie

texte du 2 avril 2007


le P. Lataste, Giraudoux, Bresson et la déconstruction...
à l’occasion de la parution en DVD des Anges du péché

Notes sur mon cinématographe [1]


Magdelaine,


Aujourd’hui, avec les Anges du péché, je vais te faire mon cinéma.
Bresson, certes, et d’abord, et d’un bout à l’autre de cette lettre. Car un style, d’écriture, de pensée. Je n’avais pas lu le livre de Giraudoux (dialogues du film & didascalies). Chose faite désormais. Quant à Béthanie, cette utopie du XIX° siècle [2] , j’y vois comme la matrice des réflexions de Bataille (Nietzsche aidant) sur la communauté et le « péché », puis leur approfondissement par Derrida et Nancy (déconstruction allant, eh oui je vais "remettre" ça, un peu différamment [3]). Et pour parodier le titre du livre - Marie-Madeleine a encore quelque chose à dire [4] qui relate l’aventure de cette communauté, c’est Bresson, aujourd’hui qui a encore quelque chose à nous dire, ou plutôt à nous faire éprouver, enfin si on - je, tu, nous (vous ?)- y est prêt.

l’article :

Distinction de Bresson, par Thomas A Ravier (art press, n° 333, avril 2007), un article sur Jeune Fille d’Anne Wiazemsky, qui indique aux mêmes éditions Gallimard : Un film, un livre, Les Anges du péché/Béthanie. Et dont j’extrais pour mon propos :

Or, il faut bien comprendre à quel moment exact le corps de Bresson, avec sa touche de raffinement britannique, apparaît, en 1943, lors de son premier long-métrage les Anges du péché : dans un moment de crise sans précédent de l’identité française. Cette élégance physique est naturellement le produit aristocratique d’une immense culture à travers les âges comme on n’en rencontre jamais au cinéma. Partons ! Le 18° siècle, mais aussi le 17°, le 16°, le 15°. Voyage amoureux subversif […]. Comme Renoir mais plus frontalement, Bresson ridiculise ce qui se veut l’image du classicisme français pour Vichy en confrontant cette image à un passé artistique plus glorieux, plus solaire, plus musical, plus cadencé, plus elliptique. […] Anne Wiazemsky témoigne de cette exigence historique dans les indications scéniques : « Pas de sentiment », « Plus vite », « Encore plus vite ». Elle donne aussi la parole aux interprètes féminines des Anges du péché : « Plus sec, plus sec ».
[..]
Ce sera le modèle existentiel de la plupart de ses personnages pour qui l’espace est toujours un espace de surveillance menaçant l’intégrité physique aussi bien que spirituelle. Bresson aura l’intelligence du moment et les ressources créatrices pour, durant l’Occupation, prendre, lui seul, la configuration fondamentalement carcérale du studio comme sujet. C’est ça, le réel : on ne fait pas semblant d’être libre au milieu des machines […]. Le plan est d’abord un plan d’évasion, il faut s’évader, quelques fois sur place, par une plus grande maîtrise érotique de ses gestes, dans un terrible thriller théologique. Dieu, pour Bresson, est un directeur d’acteurs particulièrement intraitable. Même en liberté, les êtres humains entendent résonner leurs pas de manière étrangement mate, caverneuse, réfléchie, ferrugineuse comme s’ils étaient toujours enfermés. II faut profiter de ce que les Anges du péché est sorti récemment en DVD […] pour [en] feuilleter les plans.

Tu imagines, un thriller théo, un voyage amoureux subversif, un plan d’évasion ... Voilà qui a résonné dans ma caverne mentale ...

l’objeu

Le voici : le fim restauré, donc un DVD (augmenté d’un film documentaire d’Anne Viazemsky : Les Anges, 1943, histoire d’un film, 2004) et le livre de Jean Giraudoux : Béthanie.

En couverture : d’après le scénario original de Robert Bresson.
Conseiller religieux : R-L. Bruckberger (le fameux Bruck). La photo de 4° de couverture se passe de commentaire quant à l’hexis corporelle (ô Bourdieu) des protagonistes.

La préface de Jean-Michel Frodon, directeur des cahiers du cinéma, mérite assurément lecture. A ce qui est le minimum attendu : il ne s’agit pas d’une « histoire de bonnes soeurs », le préfacier ajoute ces pertinentes considérations :

Le Film de Béthanie ressemble beaucoup à une pièce de théâtre de Giraudoux, il en a la structure et la vigueur. Il s’agit, comme toujours quand cet auteur écrit pour la scène, d’une sorte de « match » où s’affrontent, par des détours subtils où interfèrent assez de personnages périphériques pour déjouer tout risque de simplisme, deux forces opposées. Le « match », ici, n’est pas entre le bien et le mal mais entre le « vouloir faire le bien » et l’indifférence, le recul devant l’action qui change le monde. Ce n’est jamais rendre justice à Giraudoux de résumer l’enjeu thématique d’une de ses œuvres, ici non plus, tant la finesse et la précision dans l’agencement des mots et des actes excède la simple illustration d’une opposition. Et ce n’est donc pas minimiser l’art de Giraudoux, art d’architecte et d’orfèvre de théâtre, de dire combien le film de Bresson excède, et dans une certaine mesure déplace ce qui se joue dans le texte écrit.

Pour en connaître davantage, aller au site des amis de Jean Giraudoux (Université de Clermont-Ferrand) et dans sa partie actualités.

Je note dans la recension du chroniqueur de Libération, Édouard Waintrop, 24 novembre 2006 :

« Ce film, tourné avec rigueur, exhale une ferveur qui n’est pas que spirituelle. L’amour qu’Anne-Marie, l’enthousiaste, voue à Thérèse, la révoltée, se révèle trop enflammé (ici, la sensualité ne se cache pas derrière la mystique) pour n’être qu’affaire d’âmes saintes. Et ne pas gêner le couvent, dont Bresson ne cache ni l’hypocrisie, ni la mollesse dans la foi. Dès son premier film, il a réussi à atteindre des sommets d’élan, de perversité, d’émotion sèche. »

Voilà qui est vu !

et amène :

le coup d’oeil

“Une autre fois, c’est jour de procession du Saint-Sacrement dans le pays. Soeur Marie-Cécile, comme d’ailleurs Soeur Henri-Dominique, est au septième ciel. Voici ce qu’en écrit la prieure au Père Lataste aussitôt après :

« Nous étions placées sur deux rangs ; nos deux soeurs et moi, nos voiles baissés et tenant un cierge, nos postulantes aussi. C’était religieux et imposant. Ah ! mon cher Père, cet ordre religieux, ce coup d’oeil austère, cet ensemble si recueilli, ne savez-vous pas que c’est ce que j’aime le plus et ce dont l’absence me fait souffrir parfois jusqu’au découragement ? »

Mais le soir, après le souper, Soeur Marie-Cécile s’aperçoit, non sans étonnement, que tout le monde n’a pas joui autant de ce "coup d’oeil » dont elle s’est tant félicitée avec la prieure. Certaines avouent même que cela les a mises mal à l’aise. Soeur Marie-Cécile n’arrive pas à dormir la nuit suivante. L’expression « coup d’oeil » sonne en elle comme un reproche. Son bonheur de l’après-midi ne venait-il pas d’une certaine complaisance qu’elle éprouvait à incarner la religieuse idéale ? Celles qui se sont senties moins à l’aise au contraire, n’ont-elles pas perçu confusément que l’apparence extérieure, la belle ordonnance ne reflétaient peut-être pas tout à fait ce qui se vivait dans la communauté ? ”

Pour ce qui est de la littérarité du coup d’oeil et de la Fête-Dieu, sans comparaison, celui - infiniment moins "austère" - qu’offre Gracq dans ses Carnets du grand chemin [5] mais dans son anodine et rien qu’humaine violence, voilà un « coup d’oeil » qui peut inviter à réfléchir sur le sens de la communauté. Sa facture désormais exotique à l’égal des récits des bollandistes autorise d’autant plus aisément le "de te fabula narratur".

Le livre de "l’historienne" pour ne pas dire hagiographe de l’aventure effectivement peu ordinaire de la fondation des dominicaines de Béthanie [que recoupe aujourd’hui la pensée d’un Derrida sur le pardon : c’est l’impardonnable seul qui est à pardonner ; aporie tant de la pensée que de l’écriture d’ailleurs (lire Celan)] est une mine d’anecdotes dont le caractère édifiant est précisément miné par quelques billes freudiennes (çà et là explicites).

Une déconstruction plus loin, et c’est La pensée dérobée (c’est à dire sans robe) :

Peu avant La Déclosion et en relation directe avec le programme de déconstruction du christianisme, Nancy a publié La Pensée dérobée. La quatrième de couverture est éloquente :
« Comment penser, comment recommencer à penser dans la nudité : à partir de rien de donné, en vue de rien de capitalisable ? Pas de "salut", pas de "fin", mais à chaque instant, au contraire, une ouverture singulière du sens d’être sans fin. »
Et l’ouverture, intitulée Nudité (qui ne manque d’ailleurs pas de citer Nudità de Ferrari), ajoute : « La pensée nue est remise à elle-même pour approcher la présence nue. Il existe donc un lien fondamental entre la présence nue et l’athéologie radicale de la pensée. On ne saurait alors s’étonner outre mesure si Nancy parle du programme de dëconstruction du christianisme comme de dénudement ou athéologisation de la pensée. » La pensée nue est par conséquent cette même pensée dont parle La Déclosion.) [6]).

Tu liras cela sous la plume de Boyan Manchev dans le numéro de mars 2007 de la revue Critique : « Pensée du style, styles de pensée » ; j’acquiesce tout à fait à sa lecture de « Noli me tangere » (encore une Madeleine !)

la communauté introuvable ?

Tu te souviens de l’incipit (grave, solennel) de Blanchot, de sa citation en exergue :
« La communauté de ceux qui n’ont pas de communauté. » G. B. [7]

A partir d’un texte important de Jean-Luc Nancy, [8] je voudrais reprendre une réflexion jamais interrompue, [...] sur le défaut de langage que de tels mots, communisme, communauté, paraissent inclure, si nous pressentons qu’ils portent tout autre chose que ce qui peut être commun à ceux qui prétendraient appartenir à un ensemble, à un groupe, à un conseil, à un collectif, fût-ce en s’en défendant d’en faire partie, sous quelque forme que ce soit.

peut-être encore davantage de :

Or, « la base de la communication » n’est pas nécessairement la parole, voire le silence qui en est le fond et la ponctuation, mais l’exposition à la mort, non plus de moi-même, mais d’autrui dont même la présence vivante et la plus proche est déjà l’éternelle et l’insupportable absence, celle que ne diminue le travail d’aucun deuil. [... ] Ainsi est, ainsi serait l’amitié qui découvre l’inconnu que nous sommes nous-mêmes, et la rencontre de notre propre solitude que précisément nous ne pouvons être seuls à éprouver (« incapable, à moi seul, d’aller au bout de l’extrême »). [p. 46-47]

Je lis la résolution du « combattimento » d’Anne-Marie et de Thérèse à cette aune.
Jean-Luc Nancy précisera toutefois qu’il serait erroné de ne voir là que nihilisme : lire par exemple cette transcription en complément de cette recension de La communauté affrontée.

Rachel Boué le dit aussi de la « rencontre terrestre » de Frédéric-Yves Jeannet et Hélène Cixous [9] dans son « extase de la dispersion » qui confirme le beau paradoxe de la littérature.

© Ronald Klapka _ 2 avril 2007

[1Qui n’équivaudront jamais à celles-ci

[2Cf. Jean-Joseph Lataste, Prêcheur de la miséricorde, De la prédication aux détenues à la fondation des Dominicaines de Béthanie, aux éditions du Cerf, 1992 [2007].

[3cf. Jean-Luc Nancy : une pensée qui ne se laisse pas enclore, à propos de La Déclosion

[4Cerf, coll. Foi vivante, 1990.

[5aux éditions José Corti, pp. 150-151
voici le potlatch :

Il est un mot qui débouche encore pour moi magiquement, à soixante années de distance, tous les flacons de Baudelaire et qui me restitue même davantage : toute la suavité entêtante d’un jardin de fleurs quand tombe la nuit d’été : c’est un vieux mot, mot local sans doute, que je n’ai plus guère entendu prononcer depuis un demi-siècle : la pavée. La pavée - selon le dictionnaire "mot dialectal désignant la digitale pourprée" -, c’était à St-Florent, exclusivement, le tapis compact de pétales effeuillés dont on recouvrait les carrefours et les reposoirs le jour de la Fête-Dieu ; des enfants de choeur munis de corbeilles en répandaient un supplément parfumé tout le long du cortège. Il sortait de ce concentré floral prodigué à foison une déflagration odorante qui allait jusqu’à l’ivresse. Mais seule est capable de m’en rouvrir l’accès la sonorité si expressive du mot où passent à la fois la solennité du pavois, la magie sédative du pavot joints à l’idée d’une jonchée profuse et bénigne - où le vocable brutal de "pavé", se féminise, vire à son contraire, et où le v, la consonne la plus fondante de la langue française, libère par surprise toute la suggestion voluptueuse dont elle est grosse. A la prononcer, non seulement je me sens replongé dans ces parfums tournoyants de jardins suspendus, mais je revois presque tout : le reposoir de la place Maubert dans l’éclat de ses housses immaculées - in albis sedens angelus* - avec ses candélabres, ses cierges et sa rangée naïve d’aspidistras en pots, les murs des façades de la Grand-Rue tendus partout de draps semés de bouquets et de feuillages épinglés, les longues banderoles rouges à étoiles d’or qui les sondaient l’une à l’autre par-dessus le confluent des ruelles. Ce n’était pas seulement toute la suavité du printemps dans le plein de son explosion qui se trouvait là concentrée et consacrée, c’était dans sa démesure prodigue, un vrai potlatch de la floraison, qui en épuisait le suc en faveur d’un jour unique de plénitude, et qui l’éteignait d’un coup pour laisser place déjà dans les jardins à toute la poussière, à toute la sécheresse de l’été.

* Un ange siégeant en vêtements blancs.

Voilà une ma(g)deleine qui vaut pélerinage !

[6 Cf. la Madone del parto d’Agnès Thurnauer, analysée, entre autres, par Jean-Luc Nancy, dans Visitation, éd. Galilée, 2001

[7Juste, si tu en as le temps : une des annexes (pp. 314-359) du Sur Nietzsche (O.C. , tome VI) s’intitule, ça ne s’invente pas : Discussion sur le péché.
Il s’agit en fait d’une discussion du chapitre II : Le sommet et le déclin. Pierre Klossowski en était le rapporteur. Y assistaient entre autres JP Sartre, Mlle de Beauvoir, M. Gandillac, Gabriel Marcel, J. Hippolyte des ecclésiastiques : Danielou, Maydieu chez Marcel Moré, le 5 mars 1944.
Pour en percevoir le démâté, cette page 358.

[8Voir aussi : « Les uns avec les autres » : ni les « uns », ni les « autres » ne sont premiers, mais seulement l’ « avec » par lequel il y a des « uns » et des « autres ».
L’« avec » est une détermination fondamentale de l’« être ».
L’existence est essentiellement co-existence.
Non seulement co-existence de « nous » (les hommes), mais de tous les étants (il faut de tout pour faire un « monde »).
Être-avec, ou s’exposer les uns aux autres, les uns par les autres : rien à voir avec une « société du spectacle » mais rien à voir non-plus avec une inexposable authenticité.

[Être singulier pluriel (Galilée, 1996)]

[9Hélène Cixous, Frédéric-Yves Jeannet, Rencontre terrestre
Arcachon / Roosevelt Island / Paris Montsouris / Manhattan / Cuernavaca ; éditions Galilée, et son codicille : Le Livre que Tu n’écriras pas.