Pierre-Henri Castel, incidemment

08/03/10 — Pierre-Henri Castel, Jean Allouch, Eleonore Mercier


Lorsque un faisceau de lumière incident frappe une surface séparant deux milieux transparents, une partie de la lumière est réfléchie tandis que le reste est transmis dans le second milieu. La direction de propagation de la lumière dans ce second milieu n’est pas dans la ligne du faisceau incident. Nous disons alors que la lumière est réfractée et cette déviation est définie comme étant la réfraction. Comme dans le cas de la réflexion, ce n’est pas la courbure des rayons lumineux incidents mais la naissance d’ondes secondaires qui est à l’origine de la réfraction.
Emmanuel Geneste [1]

tout ce qu’elle rencontre la fait tomber en poussière de poussière, se fanant sur les fleurs qu’elle illumine, se donnant entièrement à la couleur qu’elle éclaire, disparaissant dans ce qu’elle fait apparaître, elle est le grand sang transparent qui apporte aux fleurs leur éclat, leur écarlate, elle est de la lumière des choses venue aux choses,
Laurent Albarracin [2]

Il existe un moment où tu es là à réfléchir. Des choses prennent un peu de la lumière, comme les pages, pour être visibles. [...] Il existe un moment où tu es, les images autour, en train de penser les choses ont un un sens, et tu te promènes.
Christophe Tarkos [3]


Pierre-Henri Castel, L’esprit malade, cerveaux, folies, individus
éditions d’Ithaque, collection philosophie, anthropologie, psychologie

Indiquer d’entrée de jeu : Pierre-Henri Castel, incidemment, c’est préciser d’emblée que l’analyse de son dernier ouvrage, qui est aussi le livre-manifeste d’une nouvelle collection [4] aux éditions d’Ithaque [5] s’effectuera - et aussi en fonction du format de cette lettre- non pas à la manière d’un article critique - il en est un d’excellent [6] - mais à la façon d’une rencontre avec une oeuvre en cours et parfaitement située [7], et aussi parce que l’occasion, qui n’a rien d’anodin dans ce cas de figure, m’en a été donnée lors de la parution du numéro 4/5 de la revue incidence : « Foucault et la psychanalyse », celle-ci s’étant donné pour sous-titre « il faut être juste avec Freud », avec parmi les contributions, cet article : Une norme de la folie ? [8], article qui décoiffe d’une part lorsqu’y sont rendues lisibles les distorsions que s’autorisait Foucault avec les sources, ce qui est déjà réveiller le lecteur [9], mais plus encore par ce qu’il révèle du programme du chercheur, de la méthode générale [10] qui s’annonce du livre [11] désormais paru.

J’aurais volontiers intitulé mon propos Pierre-Henri Castel, épistémologue (à condition d’ajouter sans doute, de la psychanalyse [12]), c’est ainsi me référer à la postface à La Preuve & autres textes, de W.R. Bion [13] : Bion, épistémologue.

Je précise que cette soixantaine de pages, qui ne constituent pas un commentaire des textes recueillis dans ce livre, emportent particulièrement l’adhésion et qu’en outre elles me paraissent particulièrement représentatives de la démarche de Pierre-Henri Castel, tant de sa posture de chercheur que celle d’analyste — celui qui écrit de l’analyse qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être « une enquête en mouvement, où l’on observe comment le psychanalyste, confronté à des situations constamment inédites, questionne, réécrit, réinvente les fondements même de la psychanalyse ».
C’est bluffant de clarté, et je ne suis ni un spécialiste de Frege, Poincaré ou encore Cantor [14], mais les lumières de ceux-ci combinées aux « Formulations sur les deux principes de l’advenir psychique » (Freud, 1911, tr. fr. 1998), ne manquent pas de provoquer quelques renversements topologiques [15].

De l’avant-conclusion, p. 117, je surligne :

« Bion ainsi lu n’est donc pas un mystique, ni un irrationaliste, ni un religieux sans religion. Il y a peu de mots pour désigner ce qu’il est, mais il en va de même, après tout, pour Eckhart, pour le Spinoza du livre V de l’Éthique, pour le dernier Schelling, pour Bataille, pour tant d’autres. Tous cependant sont des penseurs de l’intuition et de la connaissance immédiate. L’ombre portée de ces choix intellectuels et esthétiques tombe sur la psychanalyse selon Bion. Elle n’est sans doute pas critiquement évaluable sans qu’on déplie minutieusement ce que ces choix impliquent, ce qu’ils permettent de créer, l’inconscient qu’ils libèrent. Mais si, comme j’ai dit, la pensée de l’expérience est indissolublement chez Bion une expérience de la pensée (c’est cela, être moniste), alors une autre direction de lecture se présente au lecteur.
Et c’est l’auto-fiction biographique. »

Aussi Pierre-Henri Castel conclut-il sa dense introduction de L’Esprit malade avec ces mots :

« Je m’aventure sur un terrain mouvant. Car je cherche quelles incidences concrètes pourraient avoir la méthode et les résultats discutés dans ces pages - ce qu’ils pourraient altérer dans le quotidien de chacun, puisque la question des soins psychiques nous atteint tous un jour ou l’autre, dans notre personne, ou dans celle de nos proches. Ce sera donc le lieu où quitter la posture érudite du philosophe et de l’historien pour travailler à la formation de l’opinion commune, en exposant la mienne. »

S’il est sans doute préférable de terminer sa lecture par cette introduction, pour en synthétiser les positions ; celles qui sont déclinées au cours des huit chapitres, peuvent me semble-t-il être abordées selon les centres d’intérêts, les fréquentations du lecteur ; il est à noter que la psychanalyse guide en sous-main bon nombre de ces pages, toutefois l’auteur prévient qu’« il serait catastrophique qu’on puisse s’y référer comme à un savoir de plus, sur le même plan que la clinique psychiatrique, la philosophie des sciences ou l’anthropologie. »

Ceci posé, je saute donc le chapitre (VI) : Une norme objective de la folie ? déjà lu dans incidence [16] ; mais les sortilèges foucaldiens n’ayant pas épuisé tous leurs poisons, Le contrepoint à Moi, Pierre Rivière, soit le chapitre VII : Folie et responsabilité, vous plonge au coeur de ces incidences concrètes de la réflexion à laquelle est confronté l’expert, et auquel « la société » somme d’apporter des réponses.
C’est d’abord la relation d’un cas, d’un entretien, en vue de décider (cette décision appartenant au juge) de l’éventuelle irresponsabilité de celui qui est ici appelé A (qui a sauvagement assassiné sa grand-mère qu’il aimait, sans mobile apparent). Avec cette notation : “Tout doit découler de l’organisation immanente des faits. Malheureusement, faire état de cette réalité « nue », la dégager dans ses lignes de force, cela suppose de part en part une interprétation.” Détailler ceci c’est l’objet de la seconde partie de l’article, et cela se complique très vite : soit l’examen des questions-types de la circulaire Chaumié, de 1905, que le juge pose à l’expert. Des réponses à deux d’entre elles : l’examen révèle-t-il des anomalies psychiques ?, le sujet est-il curable ? on pourrait passer à l’équation, l’assimilation crime = espèce du genre maladie mentale. Et de raffiner alors (Pierre-Henri Castel)
en proposant de distinguer dix degrés quant à la dimension d’intentionnalité allant de l’automatisme pur à la motivation délirante. Ce qui débouche sur la distinction entre une justification et une excuse, mais aussi entre agent de l’action (celui dont les actions suivent de ses intentions d’agir) et le sujet de l’action (celui qui a des intentions au sujet de ses intentions d’agir). De là la question du discernement. S’ensuit une tentative d’interprétation du cas de Monsieur A (avec en exergue, Marcel Proust, sur le meurtre commis par Henri Van Blarenberghe sur sa mère). En découle la manière dont l’expert se fait « passeur » de l’acte. Les sixième et septième parties apportent de très intéressants compléments sur des mots comme excuse (sa grammaire logique, il est fait référence ici à Truman Capote), pardon et grâce pour lesquels je relève le voeu de Pierre-Henri Castel de « se donner un point d’appui en dehors de l’univers moral » :

« Le cas de A, lui, ne fascinera personne. Il n’a rien qui accréditerait la consistance d’une déraison, obéissant à ses propres règles, celles d’une antiraison que seul le philosophe hypercritique saurait déceler. Mais justement : cela fait toucher du doigt le vide à chaque fois étrange et unique que la déraison fait béer dans la raison. Toutefois, cette impossibilité n’est pas un échec de l’intelligence, ni je ne sais quelle faillite de la pensée devant l’innommable. C’est la condition pleine d’humilité d’une pitié qui commande, en l’espèce, une grâce juste, et justement accordée à celui qui, en fin de compte, partage avec nous sa condition - en ce qu’elle a de plus radicalement fragile encore que notre fragilité bien connue face à la tentation du mal. »

Le lecteur de « A quoi résiste la psychanalyse ? » reconnaîtra ici le ton de qui en appelle à une « psychanalyse mineure », qui sera tout sauf le renoncement à la psychanalyse, et à l’argumentation rationnelle.

Le chapitre "Merde et foutu cochon !" s’écria la marquise (II), illustration du syndrome de Gilles de La Tourette (ici dans sa version coprolalique), requerra l’attention de tous ceux qui s’intéressent aux TOC (les tiqueurs apportant un matériel d’observation de choix), car y-a-t-il lieu de rapporter ces troubles à une causalité cérébrale ? Qui agit ? ou qui est agi ? passionnante question qu’explore le chapitre III, et la discussion de l’hypothèse GPJ : Grivois-Proust- Jeannerod [17]. La lecture de ce chapitre n’est pas des plus aisées car l’hypothèse examinée articule des positions très élaborées chacune dans leur registre et sans doute faut-il avoir les ressources cognitives de Pierre-Henri Castel pour les discuter [18].

Le chapitre V : La honte irréductible a été bien mis en valeur par Stéphane Legrand dans son article [19], j’y ajoute pour le lecteur littéraire la citation, des mieux-venues, p. 202, d’un épisode bien connu des Confessions, le lendemain de la représentation du Devin de village, dans lequel il est clair que Rousseau —qui [s]e hâta d’achever [s]on chocolat sans rien dire — ne confond pas la honte, l’embarras et la culpabilité.

Les autres chapitres du livre : L’animal humain peut-il être fou ? Les modèles animaux en psychiatrie biologique (I), Quelques gouttes de logique dans le brouillard des dépressions (IV), et le dernier Les « hystéries » américaines : une pathologie de masse, ne méritent pas moins d’attention, en particulier le dernier. Tous ont pour objet d’opposer à la naturalisation de l’esprit (devenu esprit-cerveau) une perspective holiste, dans laquelle formes de vie et jeux de langage interagissent à des fins de clarification, dans une manière qui n’est pas sans rappeler celle de Stanley Cavell.

Jean Allouch, L’amour Lacan

Pierre-Henri Castel est un lecteur infatigable. Sa récente recension de L’amour Lacan [20] est un régal. Voyez comme il sait nous faire renoncer à notre intentionnalité (le livre n’est pas donné) :

« L’un des plus curieux sillages de 1968 sera de susciter dans l’Université et ses alentours, jusque dans les endroits les plus inattendus, des séminaires de "lecture de Lacan" qui, pour le malheur de la littérature universelle, n’ont pas trouvé leur Flaubert » . Pour être cruel, ce mot de Marcel Gauchet n’en est pas moins juste. N’est-il pas politiquement et intellectuellement stupéfiant que, trente années après la mort de Lacan, dans un univers où la linguistique, la psychologie, les sciences humaines et sociales, les arts et la littérature (je ne parle même pas de la psychiatrie) se soucient de la psychanalyse comme d’une guigne, de nouvelles générations de jeunes gens remplissent encore les amphithéâtres pour recueillir de la bouche des élèves de Lacan une interprétation enfin éclairante de ses propos les plus obscurs ? Le plus sidérant en l’espèce, c’est qu’un travail qui fut en son temps aussi sensible aux avancées contemporaines, qui affûtait les oreilles des auditeurs en sorte de leur faire lire, bien avant leur vogue ultérieure, la linguistique structurale, la philosophie analytique, et mille autres choses recueillies à même le bouillonnement de l’époque, se soit pendant ces trente années transformé en un ensemble dogmatique aussi rigide, aussi imperméable à la vie réelle des sciences, et pas simplement de la médecine, pour ne rien dire de la vie sociale, n’accueillant pour finir, et encore, avec des pincettes, que la partie la moins menaçante de tout ce qui se passe et se dit autour de nous. D’où ce paradoxe que les mots-clés de la doctrine ne sont plus désormais intelligibles qu’en consultant des dictionnaires historiques (« signifiant », « structure », etc.), tandis que le gros des défenseurs explique sans rire aux nouveaux disciples médusés que c’est l’époque, notre bien triste époque, qui résiste, elle, à la vérité inaltérable du lacanisme…
Il est amer de constater combien les moins imitables des penseurs, ceux qui n’auront eu de cesse de s’étonner qu’on puisse même les suivre un tout petit peu dans des voies frayées pour résoudre leurs plus intimes difficultés (et je pense à Wittgenstein autant qu’à Lacan), auront suscité tant d’épigones, de commentateurs obséquieux et d’insupportables rabacheurs, ne retenant d’eux qu’une inexpugnable totalité d’énoncés finement agencés, moins l’essentiel : la voix solitaire de qui les prononçait sans se prendre, lui, pour leur auteur. C’est donc avec un mélange d’anxiété et de prévention soupçonneuse (que calme à peine le doux frisson de la main se tendant timidement vers un livre sur l’amour, un regard en coin vers les autres clients de la librairie, un ange muet sur la couverture pour unique complice), qu’on fera discrètement l’emplette du pavé de Jean Allouch. [21]

Éléonore Mercier, Je suis complètement battue

Je n’attends pas le 11 mars, date de la parution en librairie, pour signaler aujourd’hui le petit livre d’Éléonore Mercier, loin du transmour lacanien, sauf s’il s’agit de compassion et de colère, qui pourrait s’avérer plus utile que bien des publications sur papier glacé (je trouve que l’adjectif convient particulièrement pour des paroles gelées) pour dénoncer un scandale qui perdure au pays d’Olympe de Gouges comme ailleurs.

Assistante sociale, elle se dénomme elle-même travailleuse psycho-sociale, Éléonore Mercier en a entendu(es) pendant ces dix sept dernières années. Elle a retranscrit les toutes premières phrases entendues lors de ses entretiens avec des femmes en situation de violence conjugale. Elle en livre 1653, dans son ouvrage qui paraît aux éditions POL [22] .

Voici la page 50 :

Ce n’est pas conjugal, c’est mon frère qui frappe son amie
J’ai besoin de conseils car je dois me marier dans deux mois
Je subis des violences qui ne datent pas d’hier
J’étais loin de me douter que ma sœur était une femme battue
Je suis justement dans les violences conjugales
J’ai une petite collègue de 20 ans qui a peur de son conjoint
Mon mari menace d’emmener les enfants si je porte plainte
Je ne me rendais pas compte avec qui je vivais
Mon mari me bat pour rien
Mon mari a trouvé les certificats médicaux ; il faut que je parte
Mon mari me frappe, mais le pire, c’est qu’il n’arrête pas de me dire que je ne vaux rien
C’est la première fois que j’appelle, et ça dure depuis tellement longtemps
C’est pour une amie qui est dans une posture difficile
Je ne sais plus supporter la violence
J’essaie vainement de quitter mon mari
Je ne peux plus tenir

Comme dit une commentatrice, Véronique Rossignol (Livres-Hebdo) :

Il est fascinant de voir à quel point une réalité commune – la maltraitance – peut se dire si différemment : aucune redondance. Aucune impression de répétition. Au contraire, ce sentiment inouï que chaque énoncé est unique, en dépit d’images récurrentes, d’emprisonnement, de démolition... Chaque phrase contient sa douleur propre, une manière singulière de raconter l’histoire, qui vient ajouter sa voix à la plainte collective et l’amplifie.

© Ronald Klapka _ 8 mars 2010

[1Emmanuel Geneste, photographe, article : La lumière, dans la partie « technique » de son site personnel.

[2Laurent Albarracin, Explication de la lumière, éditions Dernier télégramme, février 2010.
Laurent Albarracin tient une chronique de poésie sur À la littérature, site personnel de Pierre Campion (la lettre du 9 novembre 2009 y fait référence en ce qui concerne la recension de Savoir de guerre de Christophe Van Rossom). Il est aussi l’initiateur de l’entreprise de micro-édition Le Cadran Ligné, sur laquelle il a donné quelques indications à Florence Trocmé.
Ce lumen de lumine de Laurent Albarracin, est un poème d’une quarantaine de pages dont les images -simples, mais pensives et rêveuses- l’inscrivent bien dans la famille des poètes qu’il se plaît à éditer : Peuchmaurd, Porchia, Bériou, et en lissent les aspects litanique ou aphoristique par glissements et métamorphoses successifs.
Laurent Albarracin fut de l’aventure du Jardin ouvrier initiée par Ivar Ch’Vavar & camarades, dont l’anthologie 1995-2003 a été publiée en 2008 par Flammarion. Le Verre de l’eau, aux éditions Le corridor bleu, se situe dans cette veine : « Finalement l’image sert un propos d’ordre métaphysique ou ontologique, où le monde, formulé sur le mode de l’évidence et de la tautologie, deviendrait comme capable de s’exprimer lui-même pour ne dire que lui-même, dans une sorte d’idiotie du réel. »

[3Christophe Tarkos, Processe, première parution aux
éditions Ulysse fin de siècle, août 1997, — lire cet exercice d’admiration : Christophe Tarkos, la poésie consubstantielle à la vie, août 2005 — ; réédité dans Christophe Tarkos, Écrits poétiques, édition établie et annotée par Katalin Molnár et Valérie Tarkos, préface de Christian Prigent, POL, novembre 2008, pp. 61-159.
La citation in extenso :
« Il existe un moment où tu es là à réfléchir. Des choses prennent un peu de la lumière, comme les pages, pour être visibles. Les choses visibles se baladent, depuis longtemps ; elles tombent en cascades. Elles se reposent. Elles ont pris un peu de lumière, depuis se promènent, il existe un moment où tu es là à réfléchir au milieu des choses qui, d’avoir pris un peu de lumière, sont visibles. Elles tombaient en été. Elles traversent l’hiver, elles pleuvent, elles continuent à pleuvoir. Elles sont comme de petites images. Il existe un moment où tu penses aux petites images qui se baladent sans tristesse. Il existe un moment où tu es, les images autour, en train de penser les choses ont un sens, et tu te promènes. » (pp 14-15 pour la 1° édition, p. 68 pour la 2°)

[4Argument de la collection dirigée par Pierre-Henri Castel :
Les développements contemporains des neurosciences ont donné au thème classique de l’« esprit-cerveau » une portée bien plus que scientifique : désormais, ils reconfigurent notre idée de l’homme. Philosophie, anthropologie, psychologie publie des travaux qui analysent cet état de fait, et qui en observent les conséquences – tant dans les sciences sociales, la médecine ou les politiques publiques, que sur notre culture commune et le quotidien de chacun. La réflexion épistémologique, l’établissement critique des faits, l’érudition historique s’y mettent au service d’une inquiétude morale raisonnée touchant les mutations en cours.

[5La dernière collection s’ajoute aux collections : Psychanalyse, Philosophie, Science & métaphysique de cette maison d’édition fondée en 2006, qui arbore fièrement sur ses marque-pages, les vers de Cavafy : « Quand tu partiras pour Ithaque, souhaite que le chemin soit long, riche en péripéties et en expériences. » Voir l’accueil du site.

[6Lire celui de Stéphane Legrand, dans Le Monde des livres du 12/02/10 ; Stéphane Legrand est l’auteur de Les normes chez Foucault, PUF, 2007 ; ceci explique cela.

[7Le site personnel du chercheur donne immédiatement le ton : l’intitulé « Philosophie de l’esprit, psychopathologie, psychanalyse », le contenu.

[8Revue incidence, numéro 4/5, éditions du Félin, pp. 159-193, revue signalée dans la lettre du 7 août 2009.

[9J’invite celui-ci à comparer les deux versions de "La malade de Leuret" (que "La personne de moi-même" a rendue célèbre dans l’histoire de la psychiatrie), la citation de Foucault dans Le pouvoir psychiatrique et le texte original. (pp. 177-182)

[10Ce que souligne la note 23 p. 193, qui indique en passant que celle-ci a déjà été mise en oeuvre dans La métamorphose impensable, essai sur le transssexualisme et l’identité personnelle, Gallimard, 2003 (V. note de lecture in Cliniques Méditerranéennes, 70-2004, Sophie Mendelsohn).
Le lecteur intéressé aura un échantillon de la manière et de l’éthique du chercheur, en prenant connaissance de “ « Vers midi, le 20 août 1995 » : l’épiphanie transsexuelle de D. McCloskey ”, article téléchargeable.
V. aussi : « The oddest personal fact about Deirdre is that she was until 1995 "Donald." She has written on the matter, especially the account of her transition, 1994-98, Crossing : A Memoir (U. of Chicago Press, 1999 ; NY Times Notable Book). But that’s merely the oddest instance of a longstanding insistence on finding her own peculiar — or at any rate particular — way in our intellectual culture. She describes herself as a postmodern free-market quantitative rhetorical Episcopalian feminist Aristotelian woman who was once a man. Such positions are not adopted merely to shock the bourgeoisie. On the contrary, she believes they are the only reasonable positions. »

[11Le sommaire et l’avant-propos sont donnés en ligne par l’éditeur.
Sur le site des éditions d’Ithaque, « à écouter », une table ronde avec Pierre-Henri Castel, Marc Jeannerod et Patrick Guyomard, sous la présidence d’Alain Ehrenberg, Maison des métallos, Paris, 6 février 2010 : « La philosophie a-t-elle encore quelque chose à dire de la folie ? ».
Enfin, un podcast de la librairie Mollat, Pierre-Henri Castel y a présenté son ouvrage le 12 février 2010, donne lui aussi un exposé très clair des motifs de l’ouvrage.

[12Psychanalyste, Pierre-Henri Castel l’est. Membre de l’ALI, Association Lacanienne Internationale, il y donne un séminaire, dont la plupart des séances sont en ligne sur son site. Ce point est aussi l’occasion d’ouvrir une nouvelle tranche bibliographique ; Pierre-Henri Castel est l’auteur de :

— Introduction à L’interprétation du rêve, PUF, 1998. C’est en connaisseur qu’il recense : Rêver avec Freud : L’histoire collective de L’interprétation du rêve, Lydia Marinelli et Andreas Mayer, Aubier, « Psychanalyse », Paris, 2009 (nonfiction).

— Freud : Le moi contre sa sexualité, PUF, 2003, un collectif coordonné par Pierre-Henri Castel, qui ouvre le recueil avec Comment l’inconscient est devenu sexuel. On y lit :
[Il faut] relativiser le choc que Freud aurait causé. Sauf à confondre les valeurs affichées et les pratiques concrètes de l’âge victorien et à confisquer à notre profit le courage de la vérité, la psychanalyse, qui se présente d’emblée comme une laïcisation scientifique du conflit entre le moi et la sexualité, avait non seulement de solides raisons de naître à la fin du XIX°, mais elle remplissait aussi de nombreuses conditions indispensables à sa réception.
Des conditions aux résultats pleinement développés, il y a cependant bien du chemin. On le mesure à l’hétérogénéité des sources auxquelles Freud puise ; on en évalue aussi le coût à la mise en cause intime qui a fait de Freud, par le détour de son auto-analyse, un type du héros moderne, mais aussi, paradoxalement, de la (fragile) possibilité de la psychanalyse, un prisme raffiné où se diffracte notre situation anthropologique.
Le lecteur de Freud garde le cap épistémologique en toutes circonstances, v. aussi cette conférence "Freud sans malaise ?" .

— A quoi résiste la psychanalyse ? PUF, 2006.
Parmi un certain nombre de recensions d’ouvrages, sur le site nonfiction, je note : Nathalie Zaltzman, L’esprit du mal, L’Olivier ; Geneviève Morel, La loi de la mère. Essai sur le sinthome sexuel, Économica Anthropos, 2008.
.

[13 La Preuve & autres textes, W. R. Bion, Articles réunis par Francesca Bion, Postface de Pierre-Henri Castel,Traduit de l’anglais par Ana de Staal, aux éditions d’Ithaque, 2007.

[14Et de retrouver les émois de Maryline Desbiolles, lorsque les espaces transfinis président à la (S)cène !

[15Cf. « Ses phrases étaient souvent faites de ces torsions qui les retournaient et qui, dans une glissade de toboggan, vous faisaient passer d’une de leur face à l’autre et sortir de l’enfermement où l’on se croyait. Elles avaient l’art de mettre en continuité le dedans et le dehors, comme ces objets topologiques rebelles à l’imagination qui portaient des noms étrangers : bande de Moebius, bouteille de Klein, cross-cap, et dont il faisait grand usage pour vous déshabituer de la manie de comprendre. » Catherine Millot, Passion de Lacan, La logique et l’amour, Le Monde des livres, Article paru dans l’édition du 13.04.01.
A lire, complémentairement, cette étonnant « Récit des trois rencontres entre Jean-Pierre Petit et Jacques Lacan, tournant autour de la surface du Cross Cap et de la surface de Boy. »

[16Voir notes 8 et 9 ; écouter le podcast de la rencontre du 25 septembre 2009 ; Pierre-Henri Castel s’y exprime dès environ la 20° minute.

[17 Henri Grivois (bibliographie) a dirigé pendant plus de trente ans le service des urgences psychiatriques de l’Hôtel-Dieu de Paris.
Joëlle Proust est philosophe de formation, sa notice aux PUF.
Marc Jeannerod a fait paraître récemment Le cerveau volontaire chez Odile Jacob.

[18Encore une fois, il s’agit de naturalisation de l’action par la mise en continuité des différents sens de l’agir ; de la gestuelle perturbée et du « sentiment d’influence » jusqu’à la perte de l’unité cohésive du soi, puis à la destruction de son identité et donc à la folie, où c’est « un Autre qui m’agit ». Le pas franchi, eu égard au syndrome de Gilles de la Tourette est le suivant. On dispose désormais d’une telle extension conceptuelle de la notion d’action, qu’elle permet d’envisager la psychose dans son symptôme ultime, la destruction de l’identité personnelle. À quel coût, mais aussi au prix de quelles simplifications, c’est encore ce que je mettrai en évidence. Car là encore, la manière dont on conçoit l’action, enracinée dans la psychomotricité individuelle et ses bases neurobiologiques, ou individualisée à partir d’une interaction collective de haut niveau, produit les effets les plus nets sur les chances d’une approche psychothérapeutique de la psychose. (p. 36)

[19Mais c’est peut-être dans le chapitre intitulé "La honte irréductible" que se donne le mieux à voir la méthode de l’auteur. Il y prend tout d’abord en compte une certaine position naturaliste, qui ramène la honte, cet affect éminemment moral, à un simple comportement psychobiologique trouvant sa source dans le "comportement de soumission" des primates. Puis il considère certaines évolutions fortement réductionnistes de cette thèse, qui s’efforcent de présenter la honte comme un pur mécanisme neurophysiologique - lié par exemple à des variations du taux de sérotonine. Mais il fait par ailleurs valoir qu’en rester à un tel discours reviendrait à priver de toute signification le concept même de honte, qui, qu’on le veuille ou non, fait partie de notre langage et y joue même un rôle essentiel. "En somme, si des conditions naturelles déterminent la honte, il n’y a pas, en soi, de honte à avoir honte." Il serait vain de se priver de l’information qu’apportent sur nos sentiments l’éthologie ou la neurobiologie, par exemple. Mais ne pas adosser ce savoir à une analyse logique et linguistique de nos usages effectifs de cette notion, ce serait renoncer à comprendre "la fonction que j’attribue à la honte dans mes interactions avec autrui, ou, plus troublant encore, dans ma propre conscience morale".
Stéphane Legrand, art. cit.

[20Jean Allouch, L’amour Lacan, éditions EPEL.
Le prologue et le sommaire sont téléchargeables.

[21Suite de l’article ici.

[22Éléonore Mercier, Je suis complètement battue, éditions POL, avec, sur le site, une vidéolecture.