Paris-Guernical 1937 | Thierry Beinstingel

08/03/2007 — Thierry Beinstingel, Pablo Picasso, Dora Maar


le roman de 1937 au regard de l’Exposition internationale de Paris et du Guernica de Picasso


L’éditrice, Maren Sell, indique sobrement :

« Le récit se partage entre la brochure de 1937 de « l’Exposition internationale des arts et techniques appliqués à la vie moderne » (Paris), en suivant le photographe chargé d’en confectionner le catalogue, et un autre regard photographique, celui de Dora Maar, immortalisant le travail de Picasso, à l’atelier du quai des Grands-Augustins : Guernica. » [1]

L’auteur, Thierry Beinstingel [2], révèle :

« C’est une drôle d’histoire que ce roman, si tant est que tous les livres ont une histoire particulière. Ce devait être en 2003 [ ... ] j’étais à Langres, sur mes terres natales, chez mes amis et cousins Hervé et Myriam grands amateurs de brocante, vieux papiers, [ ... ]. Hervé me présenta sa dernière acquisition, un catalogue intitulé « Album Officiel de l’Exposition internationale des Arts et des Techniques appliqués à la vie moderne, Paris 1937 ».

Immédiatement, en feuilletant le catalogue, j’ai su que j’écrirai dessus. Etrange impression que cette certitude absolue car encore faut-il avoir matière à le faire.

Celle-ci est venue par la suite en recherchant quelques éléments d’histoire : 1937 et le massacre de Guernica, et du même nom, la toile de Picasso, présentée lors de cette Exposition internationale. En reprenant l’Album officiel, comme il était alors étrange de constater la pérennité affichée de l’Allemagne et de la Russie dans leurs démesures nationalistes, l’absence de l’Espagne, la honte de Guernica passée sous silence. Soixante-dix ans plus tard, les régimes qu’ont croyait dévolus à la vie moderne ont disparu, Guernica est devenu symbole. »

Pour tout connaître sur la genèse de ce roman, l’auteur revendique l’appellation, parcourir la presque trentaine de feuillets du blog ouvert [3] à cet effet, et quelques unes des notes d’écriture "exposant le travail littéraire à la vue de tous". C’est en effet ainsi, avec constance, que procède depuis des années Thierry Beinstingel.

Je crois sentir à la lecture de l’ouvrage combien il a pu être passionnant de relever le défi de faire d’une année d’apparence atone au regard de la Grande Histoire, la matière d’une réflexion vive sur ces "arts et techniques appliqués à la vie moderne". La dimension "d’affairement" y est très prégnante, pour le commissaire de l’exposition : tenir les délais (1936 a changé la donne dans le monde du travail), pour les "grandes puissances" signifier leur force [4] pour Picasso projeter dans la toile toute son énergie et sa révolte dans le tableau destiné au pavillon d’Espagne, pour Dora Maar saisir le génie en acte.

A cet égard l’incipit donne le ton du livre : printemps 1937, un marché, des femmes : Maria, Dolorès, Clara et Lucia dont les noms chanteront désormais tragiquement, le Heinkel 111 et ses deux fois douze cylindres en V inversé qui larguera mécaniquement ses bombes incendiaires sur une petite ville d’Espagne : Guernica. Ici « progrès » [5] et barbarie, forment un alliage, dont on connaît encore hélas, l’actualité.

La narration est efficace alternant de courts chapitres, des phrases sans fioritures, un sens du croquis et de l’allusion (Doisneau pas loin).

En voici un exemple, chapitre 41 (pp. 123-124), tout y est :

« Retour à Paris. Elle aurait aimé quelque chose de nouveau mais rien. Les mêmes rues déclinent les mêmes ombres un peu plus appesanties de poussière. Les feuillages virent au brun sale, l’agitation des rues est toujours aussi remuante. Passants à la démarche nerveuse, automobilistes pressés, les éternels bouquinistes montrent autant de placide indifférence qu’avant son départ. Rien de changé pour lui non plus, il travaille toujours et toujours. Il n’aura pas changé son rythme, même en vacances. Infatigable, inusable, inoxydable en accord avec la vie moderne, pourrait-on dire. Des années plus tard, quelqu’un appréciera sa ressemblance avec un lapin. Même « oeil diamant de charbon », sans cesse en mouvement, en permanence empressé, zélé, attentif, vigilant. Et insaisissable, sautillant avec cela : jamais où on l’attend. Lumières de Provence : il peint là-bas des arlésiennes infiniment bariolées. Ombres retrouvées de Paris, il reprendra la même vivacité de ton pour des visages à nouveau baignés de larmes comme avant leur départ. Multitudes de Maria, des Dolorès par dizaines, des kyrielles de Clara, des litanies de Lucia, comment peut-on les oublier ? Comment faire semblant d’ignorer la vaste marche à la guerre qui enserre les pays ? Et feindre d’effacer l’aigle des légions Condor, l’arrogance italienne, toutes ces promiscuités, proximités, voisinages dangereux qui s’accommodent pourtant le temps d’une Exposition internationale. »

Quant à la clausule, elle donne bien sûr à penser :

« On construit donc la vitre pare-balles pour le musée de Madrid. Ce qu’il y a à protéger est d’une valeur inestimable et le coût d’un tel dispositif de protection semble bien peu au regard de la fresque de vingt-sept mètres carrés. Le vieux Maître avait toujours refusé le voyage du tableau en Espagne tant que la République ne serait pas rétablie. C’est chose faite. Dans le musée, les visiteurs passent, visages tranquilles, impassibles, protégés de la sauvagerie de la fresque par la vitre, protégés d’eux-mêmes. On passe, appliqué à sa vie moderne, insouciant comme en 1937. »
*

« Romancier, ou écrivain, ce pourrait être des métiers qui ouvrent des sas, des activités étranges de plongeur ou de scaphandrier, Jules Verne et vingt-mille mots à remonter sous les mers étranges de nos têtes. »
Thierry Beinstingel décrit ainsi son travail [6] dans Essai 1937, travail en cours, la plongée qu’il nous invite à faire, ne comporte pas moins de vigilance dans la mise en forme, en écriture, comme le révèle plus particulièrement le feuillet 27 [7].

Que l’estime dans laquelle il tient son lecteur lui soit rendue au centuple !

© Ronald Klapka _ 8 mars 2007

[1 Thierry Beinstingel, Paris-Guernical 1937, Maren Sell, 2007.

[2l’auteur, côté « biologique », plus amplement, le site, fidèle, inébranlablement.

[3Intitulé, Essai, on ne peut plus sobrement...

[4Visite guidée dans les archives photographiques.

[5Celui-ci n’est pas nécessairement décrié. Une très belle page dans l’atelier du quai des Grands-Augustins- p 58 - dit aussi le merveilleux des arts et des techniques appliqués à la vie moderne.

[6C’est le feuillet 8.

[7Voilà donc pour l’antépénultième !