« connaître les passions que chantent les livres, emprunter les venelles du temps »

22/03/2006 — Hubert Lucot


Le Centre de la France  [1] se confond avec l’Origine du Monde.
Néanmoins, c’est son Cézanne  [2] qu’Hubert Lucot nous donne en « même » temps.

Le monde est un con. Un poème de Christian Prigent nous l’affirme [3]. Le dernier roman d’Hubert Lucot le dit tout autrement : le con est un monde, con non pas d’Irène, mais d’Agnès, Trèfle, Tréflette ! [4].

Tout un monde aussi que celui de ces années cinquante, que se remémore le héros-narrateur quinquagénaire au cours de l’été 89, quelques mois après la mort de l’héroïne, protagoniste de sa "première liaison".

Celle-ci avait dans le contexte tout pour être scabreuse entre le tout jeune étudiant (18 ans) et la femme mûre qui lui est apparentée (il la connaît depuis sa prime enfance alors qu’elle est "jeune mariée") avec une attention teintée de voyeurisme des proches au premier rang desquels le mari dont le jeu apparaît plus que trouble, relativement à on disait l’« honneur », d’une jeune femme épanouie -qu’on disait avoir le « feu aux fesses » .

C’est une magnifique histoire d’amour, dont l’évidence « physique » dûment rappelée au fil des pages et d’une manière qui n’a rien de lassant -du grand art- n’en est pas moins habillée de la manière suivante :

« Sur le sable, elle n’était pas une femme presque nue, vêtue seulement d’un slip (soulignant ses fesses) et d’un soutien-gorge (ses beaux seins), mais une femme nue à laquelle deux bandes noires ajoutaient un autre dénudement. » [5]

J’extrais [6] du Cézanne de Lucot :

« Lorsque, en 1969, je relus pour l’envoyer à l’imprimerie le long article « Symétrie unitaire » de l’encyclopédie que je dirigeais (huitième et dernier volume Str-Z) [7], la notation de Gell-Mann [8] sous la forme de pointilés obliques me suggéra irrésistiblement celle de Cézanne.
[...]

On regroupe pour obtenir des relations : chercher la Relation, être fasciné par une relation, inventer une relation folle, constitue le fondement des activités humaines.
[...]

L’oblique serait la relation par excellence, la diagonale unit des côtés opposés en une traversée rapide et élégante. Hier, en 2005, une émotion a rapproché les notions de relation et de distance : « Anne-Marie pèse sur une valise posée sur la table de cuisine. Soudain, j’évalue la distance entre cette figure charnelle, dans le tissu d’une jupe, et le Cosmos, distance brève et longue, mystérieux décalage. »

Je ne sais si la relation a besoin d’un commentaire ; pour ce qui est de la singularité d’Hubert Lucot, je renvoie à la multidimensionnalité du Grand Graphe [9], et au dossier du Matricule des anges [10], pour les articles et entretien de Didier Garcia [11].

Donc les deux livres se répondent, l’insistance cézannienne se lit dans le con d’Agnès, cette sainte victoire de l’écriture :

Retour aux notions de base : plaisir, sensa-
tions, travail, observation, devenir, survie ...
Tout cela DANS l’artiste. Tout est bien plus
léger pour le regardeur.

et surtout « peut-être ces blancs, dans le cas de Cézanne, sont-ils l’essentiel : l’artiste VA signifier, il reste en suspens sur le creux de la réflexion, dans le pointillé de l’hésitation. » A l’évidence, Lucot nous parle de sa propre poétique et aussi de son chemin singulier, et c’est pourquoi ses livres mêlent le roman, le poème, l’essai, le journal intime sans oublier l’Histoire et la réflexion sur la langue, ses évolutions, ainsi que la littérature : lire les pages 150-151 sur Proust :

« Mais c’est elle qui sans me conseiller m’incita à lire Proust en 1951 (j’ai 16 ans) parce qu’elle avait lu un roman, avec ducs, duchesses, « faire catleya », cour pavée, non un traité philosophique comme le pensaient mes parents. A cette époque, avoir lu Proust constituait un diplôme qui venait après avoir eu son bac. Comme Agnès n’était pas passée par le premier stade, on professait qu’elle avait mal lu Proust. Sa belle-soeur Lille Noirot épouse Savoy, qui n’avait même pas le brevet, avait lu Proust en anglais, chez Mme Nelson, dont on suggérait qu’elle descendait de l’amiral, je supposais qu’elle avait déchiffré le titre anglais sur la couverture : Remembrances of Things Past, « Souvenirs des choses passées » ; c’est seulement à partir de cette année 1989 que le livre se nomme In Search of Time Lost. [12]

Le centre de la France est ainsi une hymne à la littérature (outre Proust, Stendhal, Rousseau et quelques autres) et sollicite activement le lecteur par sa construction, sa syntaxe, et leur(s) jeu(x) [13] : Hubert Lucot va jusqu’à dire :

« J’attendrais de mon lecteur qu’il me révèle, puisque l’inconscient a aussi une grosse importance, qu’il me révèle des relations agréables ou désagréables que je n’ai pas faites, voilà ce que je pourrais attendre de mon lecteur.
— Des relations avec qui ou avec quoi ?
Oh je ne sais pas ... Disons grossièrement que tout lecteur est un peu psychanalyste ... [14] »

Vous voilà averti(e) [15] !

© Ronald Klapka _ 22 mars 2006

[1Aux éditions POL, février 2006

[2Hubert Lucot, Le Noir et le Bleu, aux éditions Argol, janvier 2006, Collection Entre-deux dirigée par Catherine Flohic, dont le catalogue Lucot, comporte plusieurs titres, en particulier une Rencontre avec Didier Garcia, pour entrer plus avant dans la conversation avec l’auteur.

[3In la revue Blanche, numéro 5, n° 4, avril 2005, avec des photographies de johannie b.

[4Il ne se prive pas de le dire à la manière de l’auteur de Grand Mère Quéquette, dans des slogans dont il a le secret.

[5Le paragraphe in extenso pour également souligner l’art du temps de cette écriture romanesque :
À cet instant intervient un repère, noté sur le calendrier qui court encore. Joignant 1948 et 1954, il réalise une durée, une série coulée de cascades. J’écris spontanément dans le grand soleil couchant du marché de Grayan qu’ombragent les lattes de toujours et qui, coupé par une haute verrière, illumine la porte monumentale derrière laquelle nous achetons de l’obscure fraîcheur : « Sur le sable, [...] un autre dénudement. »

[6je parle le Bergounioux, -j’extrais- expression récurrente de Carnet de notes !

[7 Hubert Lucot a été rédacteur en chef de l’encyclopédie Quillet de 1963 à 1970.

[8Notation géométrique des particules lourdes.

[9V. cet aperçu du Grand Graphe, sur le site lekti-écriture.

[10Le Matricule a plus que la "grande presse" donné un certain nombre de recensions des livres d’Hubert Lucot, dont un dossier ; Dominique Grandmont remarquait l’auteur de Simulation pour l’Humanité, Eric Loret l’a rencontré pour le compte de Libération.

[11Tout en songeant que si cela se trouve, le lecteur vierge aura tout intérêt comme le narrateur du Centre de la France à pénétrer l’écriture jouissive de l’auteur ; puisse le terme jouissive n’être revêtu que de beauté.

[12 Contextualisons :

Le conseil d’Agnès daterait de mai 48 ou d’octobre ; il me semble qu’il fait beau, est-ce dans le bureau du père ? dans le salon ? je me souviens très bien du petit air qu’a le joli visage, aux yeux un peu lourds - noirs, quelque chose de la chair de ses lèvres et de sa langue sensuelles dans le coin des yeux, vers la paupière : musc, brune, piquante. Cet air est bonheur ; elle me dira dans les hôtels qu’elle m’aime depuis toujours. Ce petit air est réserve, il y a risque : oserait conseiller un enfant devant ses parents bacheliers une midinette snob - reproche fait à Proust par un universitaire que le XVlº arrondissement lira en 51-52 : Proust « modiste », « rapetasseuse » ; Marc réjoui : « Tu jouais le mauvais cheval. » Marc lirait-il le bon ?
Ma pensée, ma raison sont celles de mes parents voyant en Trèfle un amateur.
[Mais c’est elle ... In Search of Time Lost.]
De mon côté, lire Proust , l’attaquer pour ne pas le lâcher, signifia : « Je suis pubère. »

[13 H.L. ne rechigne pas aux manipulations matérielles  : photocopiage, ciseaux, colle, coup de blanc.

[14Fin de l’entretien avec Didier Garcia pour le Matricule des Anges, nº 45.

[15Et comme un bonheur n’arrive jamais seul, à Aix en Provence, se fête le centenaire Cézanne 2006, rien n’interdit de s’y préparer en (re) lisant :
— Maldiney, Cézanne et Sainte Victoire in l’art, l’éclair de l’être, 2° édition, Comp’act
(sur Maldiney, cet article ou de Francis Wybrands, La NRF, n° 505, pages 68 - 77 février 1995).
— Cézanne de Joachim Gasquet, à reparaître chez chez Encre marine.
— Rilke, Lettres sur Cézanne, trad. Ph. Jaccottet, Seuil.
etc.