L’ange du visible

texte du 6 juin 2005 (Vianney Lacombe)


Pour saluer la parution du dernier recueil de Heather Dohollau « Le point de rosée » aux éditions « Folle Avoine », septembre 1999, la postface de ce recueil : L’ange du visible, par Vianney Lacombe.


Les poèmes d’Heather Dohollau nous parlent du visible, de ce monde rassurant et familier dans lequel nous évoluons et que nous reconnaissons à chaque fois que nous ouvrons les yeux. Cette apparence rassurante est née de l’habitude, de la certitude dans laquelle nous enfermons la distance et les objets pour mieux assujettir le monde à nos préoccupations. Mais cet enfermement est celui de notre regard. Heather Dohollau ne regarde pas le monde du seul endroit où nous nous trouvons, elle trouve le monde à l’endroit où nous ne regardons pas. Car derrière l’éclat du jour existe une autre lumière, qui n’est pas la nuit, où le monde est comme endormi, séparé de ses plans, de ses volumes, filant à pic comme derrière un décor. Et c’est à cet endroit que Heather Dohollau écrit ses poèmes. Elle regarde de son seuil, de sa venelle le lieu où le monde a perdu son nom. Et le rire des roses l’accueille au coeur du sens évanoui et de la dimension qui les contenaient. Ainsi le monde est étrange lorsqu’il est trouvé. Mais sa place oubliée a toujours existé, ce qui explique cette absence de crainte, cette joie dans la reconnaissance qui ne peut faire mal, à condition de déposer toutes les armes du savoir.

Il en a toujours été ainsi pour Heather Dohollau, car il lui a été donné, autant qu’il est accordé à un adulte, de rester dans le lieu absolu de l’enfance. Et ce qu’elle pratiquait avec candeur, c’est-à-dire la foi dans l’impossible, elle peut maintenant l’écrire avec les lois des adultes. Cependant, cette foi dans l’impossible de l’enfance, qu’est-ce sinon connaître le non-fini du monde, et se refuser à voir les barrières qui le délimitent ?

Mais le corps des adultes est l’une des barrières qui grandissent avec vous, qui vous font régresser et perdre l’immensité de la non-connaissance. Cependant le poète, lorsqu’il écrit, est celui dont la chair ne s’est pas refermée et dont les membres jamais grandis décèlent encore l’immensité. La vue d’Heather Dohollau plonge vertigineusement dans l’enfance, mais elle détient le langage, la graphie de l’adulte dont l’enfant n’a que faire, puisqu’il ne s’agit pas pour lui de faire retour, mais simplement d’habiter sa propre totalité.

Cependant ce langage, avec ses concepts, ses lois, son organisation peut devenir un auxiliaire précieux de cette reconquête. En effet, grâce à lui, un inventaire devient possible. Il délimite, il met en place, il organise l’inouï qui reste tapi de l’autre côté, puisqu’il ne peut être désigné, seul son creux reste visible à l’envers des signes.

Et c’est le travail de tout poète, de tout vrai poète, de rendre proche cette interruption du monde connu. Mais cette investigation n’est pas sans danger. Le poète, comme le disait Rimbaud, a besoin de toute sa foi, de toute sa force surhumaine, mais aussi - et c’est là que Heather Dohollau se sépare de Rimbaud -, de toute son allégresse pour aller au-devant du danger. Il est tellement difficile de se croire !, d’accepter l’évidence impossible, de ne pas faillir en soi-même lorsqu’on est jeté en dehors de sa propre présence, celle qui vous sert tous les jours, et que des cloisons insoupçonnées s’effondrent pour vous laisser passer. Il est toujours temps de reculer, de ne pas s’accepter, mais la joie !, on ne peut la négliger. Et le courage est là, dans le refus de toute sentimentalité - car il faut être dur pour affronter cette vérité-là -, oser la joie qui se dresse devant vous, la joie renversante des apparences, la place du monde qui se décale, tout l’important est d’être absent de ce présent qui s’étale, se dilate, renverse les cloisons et aplatit les horizons.

Car le temps n’existe plus lorsque s’exerce cette puissance, et celle qui se glisse en dehors de lui assiste à la dormition du monde, à cette étrange apparition sans dimensions, c’est l’Ange qui transperce le visible et nous montre le rien, il est l’architecture du vide qui se déploie enfin, et qu’importe si le vol a eu lieu, puisqu’à cet instant, dans le jaillissement, le monde absent est devenu présent.

A cet instant, dans ce lieu, tout le possible est prévu. Il ne faut donc pas s’étonner si Heather Dohollau retrouve le chemin illuminé par Rimbaud. A l’aube du monde, le poète déchiffre les signes antérieurs à toute création :

Quand nous croyons ne rien pouvoir lire sur la pierre du paysage, nous ne sommes pas à bonne distance. Un peu plus près, un peu plus loin et les signes se creusent, nous laissant passer comme une brume légère de septembre dans le lit desséché de la mer.


Car,

Avec un rocher anonyme nous avons engendré un sphynx à la crinière de lierre, qui, gardé par les corbeaux, nous tient maintenant pour toujours en dehors de nous-mêmes.


Ces signes en relief permettant d’accéder aux différents plans du visible, dont ils sont les balises, les notes des octaves inférieures ou supérieures. Il s’agit de toucher ce qui est soulevé, les creux et les bosses de l’Innommé, et de laisser parler l’immense désir caché sous la réalité. La forme de l’abîme est soudain dévoilée et le poète doit s’effacer devant cette vérité, le monde advient ce qu’il n’a pas été, sa Voix, son corps, son souffle écartent le réel pour exister.

Tout ce que Heather Dohollau écrit, elle l’a vu, ou plutôt elle l’a vécu par la vue, et chez ce poète essentiellement visuel, qui ne laisse jamais l’imaginaire prendre le pas sur la sensation, les poèmes peuvent être lus comme des tableaux. Ils définissent un espace qui est clos dans le verbe et dans lequel la ligne horizontale de la mer, de la grève, d’une muraille, jouent un rôle stabilisateur. Car nous sommes dans le réel, dans ce qu’Heather Dohollau observe chaque jour, la succession des plans qui ordonnent le monde. Et le poème se doit de rendre cette permanence. La lumière est là, précise, unificatrice, éclairant le lointain aussi bien que les mains du poète. Nous vivons dans un monde patient et arrêté. Mais soudain Heather Dohollau lève les yeux, et c’est l’irruption de la verticalité. La muraille ne se dresse pas, elle est surmontée, le plan qu’elle indiquait est en carton et cette minceur s’enfonce de l’autre côté. La mer, la grève semblent se redresser, l’ensemble du spectacle est en papier pour nous permettre de replier l’immensité.

Cependant, même lorsque nous entrons avec Heather Dohollau dans l’étrangeté, l’invisible nous est révélé avec la netteté de la réalité. Sa géométrie nous est indiquée, le nul et le non-avenu sont vérifiables dans leur étendue.

Sur les pages du Livre
Sont dessinées les inclinaisons
Du corps futur

A partir de quel sol ultime
Le pied ailé prendra-t-il sa remontée ?

Le rêve visité chaque nuit est également une aide précieuse dans la possession de l’invisible, puisque le dormeur y éprouve avec naturel l’absence du réel. Les barrières n’existent plus, les règnes sont mélangés, Tout est possible. Et lorsque le dormeur est réveillé, il peut retrouver les pas du sommeil à l’intérieur de la réalité, et se glisser dans les failles de la continuité.

Il y a un monde créé par le souffle des sensations, de parfums et de lueurs trouvés au bout de longs couloirs raccourcis dans l’instant.

Nous nous servons pour voyager parmi les formes du jour d’une navigation nocturne. Devinant les récifs et les détroits, pourtant bien en vue, nous les abordons de profil.

Heather Dohollau a ressenti très tôt cette présence de l’invisible. La solitude d’une petite fille bravant le vide du centre des heures, chaque pas ayant son poids de néant, aurait pu devenir insupportable si elle n’avait su faire déjeuner l’invisible, faute de réel... Mais l’air était bruissant d’anges mitoyens, des autres (elle avait) connaissance par le ciel. Ces anges et ce ciel n’ont rien à voir avec ceux de la religion. Ils représentent la géométrie du possible, l’ordonnance inconnue du chaos, l’espace ou le vide est soudain contenu, étayé, approché en dehors de toute réalité, mais ce vide est tellement délimité qu’il est possible d’y étendre sa complicité avec des figures inventées, révélatrices d’une autre forme d’exister qui se propage - puisqu’est trouvée la clé - dans cette contrée inexplorée.

Dans la gloire soudaine
De joie
Il lève les bras
Comme un nageur
Qui se retourne
Vers l’ombre de la terre

Mais ces révélations peuvent mener à une terrible lassitude, au plus profond découragement :

Je ne veux plus marcher dans les chemins creux, ni sur les routes escarpées. Il me faut un dallage lisse pour que la maigre coulée de ma tête ne se perde pas contre les cailloux du hasard.


L’horizon bascule et nous écrase en démantelant nos rêves de gloire, de triomphe, et réduisent nos espérances à néant. Plus de routes escarpées ni de chemins creux. Le poète jeté hors de lui-même n’aspire plus qu’à la platitude du réel, à une route dégagée de toute aspérité, à un monde rassurant dans sa solidité. Ne pas perdre la tête, ne pas la laisser se liquéfier contre le néant des obstacles rencontrés, contre l’imprévisible résistance de l’inconnu. A ce moment, elle a tout vu, tout connu, il lui faut se protéger, et réapprendre le réel dans sa solidité.

Car il existe l’autre versant de cette gloire soudaine qu’évoque le poème cité plus haut, l’ombre de la terre, les limbes de la clarté dans lesquelles Heather Dohollau peut tomber, où tout ce qu’elle a conquis lui est retiré, ou plutôt donné sans mesure dans l’excès du hasard qui fait fléchir sa détermination, brise son audace et la cloue au centre de l’impossibilité où elle est menacée de sombrer. Cette souffrance est celle du poète jeté dans le risque pour nous donner à voir le néant étagé en silence, et le poème se forme dans l’intervalle de cette absence, il se construit à l’intérieur du vide le long de la règle des mots qui le tassent, l’inclinent et le redressent pour mieux nous faire sentir les couloirs, les allées de l’espace que le poème emprunte, et dont il s’échappe soudainement aveuglé dans la lumière du papier retrouvé.
Née au Pays de Galles, ce n’est que trente ans après son arrivée dans notre pays que Heather Dohollau publie son premier recueil de poèmes en français. Pendant ces longues années, elle a dénoué les liens qui unissaient la parole à son sol natal, elle a cessé d’interroger le réel avec sa langue maternelle, et elle a appris tout ce qui n’est pas dit derrière les mots d’ici, l’ordonnance de notre pays, les arêtes vives de la lumière, la précision des contours, la structure qui sous-tend notre langue éloignée du lyrisme et de l’effusion. Il lui a donc fallu se perdre, abandonner tous les recours de sa langue natale, pour éclairer sa poésie d’une autre lumière, plus distanciée, moins musicale, mais rigoureuse dans l’analyse, tournant et retournant la sensation sous le regard intérieur pour en comprendre les brisures et les continuités. C’est de cet instrument que Heather Dohollau s’est emparée pour retrouver dans son passé ce qui était informulé et structurer l’immensité de l’enfance oubliée. Et celle-ci s’est levée, par-delà la mort voulue et acceptée de l’exil, elle s’est brutalement incarnée dans des mots tout neufs, colorés par l’émotion éprouvée devant la présence intacte de chaque détail, une pelouse, une tapisserie, une échelle, qui grâce à la magie de l’écriture, perdent l’opacité de leur sens usuel pour laisser voir par transparence la matière même de l’instant révolu. A partir de ce moment, il lui suffisait d’ouvrir les yeux. Elle l’avait toujours fait. Mais jamais avec ce regard, cette détermination sur les plus humbles détails de notre vie quotidienne. La plénitude qu’elle soupçonnait venait non pas de la chose elle-même, mais de la duplication éternelle de sa présence dans l’arrière-monde entrevu, souvenir d’une autre vie, mais plus haute, plus ample que celle-ci, comme si nous retrouvions l’espace d’un instant la forme du géant que nous étions avant, et qu’il était permis en écrivant d’être vivant à deux endroits différents. Le regard de Heather Dohollau embrasse le visible dans toute son étendue, et ce que montrent ses poèmes, ce sont aussi les manques, les points aveugles de notre vision que nous avons appris à négliger dans notre exploration mentale du monde visible. Heather Dohollau nous montre ces passages, ces ruptures dans le profil du monde, déplaçant ainsi son regard hors de notre champ intellectuel, et recouvrant la vue, ce qui signifie en fait infiniment plus, puisque tout ce que l’esprit contrôlait dans sa recherche d’efficacité se défait, abolissant la succession des événements pour leur substituer le surgissement de l’infiniment proche toujours présent.

Et c’est dans ces manques, dans ces failles que Heather Dohollau a trouvé sa vérité et elle nous y emmène avec elle, nous qui ne savons pas voir, elle nous montre le ciel, le vrai ciel - heureusement que nous sommes au paradis, autrement nous serions obligés de croire à la terre -, celui que nous côtoyons tous les jours sans en connaître l’épaisseur, elle le voit entrouvert pas à pas dans le silence dans l’écriture.

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© Ronald Klapka _ 3 juin 2005