Ecriture, féminin, séduction, pouvoir

texte du 28 juin 2006


Lire ou relire Thérèse d’Avila aujourd’hui. Avec Denis Vasse, Dominique de Courcelles, Mercedes Allendesalazar.


Teresa de Cepeda y Ahumada est un écrivain et quelle !
Aussi est-ce de l’écrivain, de l’écriture au féminin qu’il sera question, de la jouissance d’écrire, du rôle des images, des chemins de liberté qu’elles offrent ... D’emblée dire que le féminin dont il s’agit n’est pas l’apanage d’un sexe, mais pour reprendre l’expression de la règle de Saint Albert, dont s’empara la Madre (j’entends madrée) pour mener tambour battant sa réforme avec une alacrité à nulle autre pareille : formule de vie.

Membre de l’Ecole Freudienne, Denis Vasse, psychanalyste [1], s’est fait "voix qui écoute" une dizaine d’années durant pour lire Thérèse (L’Autre du désir [2] ). Théologien, jésuite, il a aussi à l’aune des Exercices scruté les écrits de la sainte, d’où en complément du titre : et le Dieu de la foi. En atteste l’analyse rigoureuse du point d’honneur — fille de converso [3], Thérèse était plus que sensible à la limpieza de sangre — à la lumière du typiquement ignatien discernement .

Marie-José d’Orazio, qui signe la préface du livre paru en 1991, nous prévient : « Lire Thérèse, c’est pour moi inlassablement une joie et un mystère. Aucun texte, de façon si forte, n’invite et ne fait rêver, d’un rêve impossible, celui d’avoir une vie, un chemin « comme » celui de Thérèse, en même temps que nous ne cessons d’y faire obstacle ».
Tout un chacun pourra assurément la suivre jusque là : Thérèse est certainement maîtresse de psychologie, ajoutons que selon les mots de Dominique de Courcelles, « l’art d’écrire de Thérèse n’est pas seulement une fonction symbolique du pouvoir ecclésial. Elle a le plaisir et le souci de désigner à ceux et celles qui la lisent la connaissance cachée et provocatrice d’une vérité qui n’est pas seulement divine mais humaine. »

*

Publié aux éditions Jérôme Millon, Thérèse d’Avila. Femme d’écriture et de pouvoir est non seulement passionnant, parce que Dominique de Courcelles sait nous rendre la sainte toute humaine et toute prochaine, mais parce qu’il met en pleine lumière le "Viens, suis moi" de l’écriture, son principe de séduction, au sens étymologique, amener à soi, à la compréhension de soi. Tout le monde devrait écrire de Georges Picard, à paraître, aux éditions José Corti, me semble par certains de ses aspects aller dans le même sens.

Si l’auteur met ainsi en évidence le charisme de Thérèse, il a surtout le grand mérite de mettre en valeur tous ceux sur qui l’entreprise de Thérèse prendra appui : au premier rang les femmes (Anne de Jésus d’une exceptionnelle stature), les confesseurs dominicains ou jésuites, le réseau des "conversos", et à cet égard, le livre des fondations, autant que la relation de l’inscription de carmel réformé dans l’Espagne du siècle d’or, est également témoignage d’une fondation de soi au travers de ce qui peut s’apparenter à une Recherche [4].


Dominique de Courcelles nous avertit : pour mettre en scène, rendre présente et vivante une exécution d’écriture à la fois libre et inépuisable :

« il faut lire dans leur intense et sonore langue castillane les écrits de Thérèse d’Avila et les faire longuement et patiemment résonner en soi. » [5]

*

Est-ce parce qu’elle a soutenu en 1986 à Madrid une thèse intitulée Spinoza : filosofia, pasiones y polica , que Mercedes Allendesalazar emporte ainsi mon adhésion, ou parce qu’elle a su donner à ce (sous-)titre polysémique : L’image au féminin, l’éclairage d’un livre aux images souvent insolites : Le livre des Demeures ?

J’indique rapidement le mouvement du livre : cinq chapitres ainsi charpentés, où la nominalisation est narrativisée "à l’ancienne" :

I. Autobiographie et fiction, Où l’on apprend comment l’âme en vient à inventer sa vie ; II. L’eau et l’âme, Où l’on découvre l’origine aquatique de l’âme ; III. Images et visions, Où l’on voit poindre la nuit obscure ; IV. Une cure infinitésimale, Où l’on s’étonne que l’âme n’en finisse pas de naître ; V. Hommes et femmes, Où l’on achoppe sur l’improbable probabilité de leur rencontre.

j’ajouterais : où l’on voit que l’image occupe certes la place centrale, encore faut-il préciser ce que l’on entend par là, mais que c’est une problématique plus large qui soutient le propos d’ensemble ; quelques lignes de l’introduction pour s’en convaincre :

Pourquoi les mystiques pourraient-ils nous apprendre quelque chose sur le fait, tout de même obscur une fois dépassée l’évidence sensible élémentaire, de naître homme ou femme ? En quoi ces mystiques parfois si éthérés, mais capables de transmettre par l’écriture une expérience soi-disant indicible, auraient-ils mieux compris ou plus intensément vécu que le commun des mortels ces choses, toujours énigmatiques, qui touchent à la différence sexuelle ? Notre langage commun a beau avoir appelé masculin et féminin cette différence sans laquelle il n’y a pas de vie, nous savons à présent, un siècle après Freud, que lorsque ces substantifs abstraits deviennent singuliers et recouvrent des représentations, des logiques, des sentiments, l’abîme se creuse et apparaissent alors des points de vue opposés, flous, des perspectives vacillantes souvent contradictoires. II est vrai aussi que quelquefois, par exemple dans l’amour, ces pôles opposés se rejoignent, les différences s’accordent par miracle et s’ouvrent à la lumière, dit Thérèse, comme la flamme et la mèche d’une bougie le temps de la brûlure.

Vaste programme et beau voyage au pays des Demeures ! même Beckett (Compagnie, Quad), ou Bonnard (Observations sur la peinture) se rencontrent en chemin. Je ne suis pas complètement d’accord avec Mercedes Allendesalazar lorsqu’elle trouve De Certeau trop ignatien : il fait tout de même du Principe et fondement des Exercices l’ouverture de l’espace au désir ... Mais il est vrai que la "grille" ignatienne peut-être aussi redoutable que les grilles (d’époque) d’un carmel espagnol. En revanche je m’accorde volontiers avec elle lorsqu’elle souligne que le féminin qui est au centre de sa problématique n’est pas le monopole d’un sexe : voir les Fray Luis de Leon, Jean d’Avila, Jean de la Croix ou Jean-Joseph Surin...

« Une grâce est lorsque le Seigneur donne la grâce, et une autre est de comprendre de quelle grâce il s’agit, une autre encore est de savoir la dire et donner à comprendre quelle est sa nature » (Vie, XVII, 5).

Mercedes Allendesalazar dont le prénom est grâces, nous donne ainsi une approche de la vision de Bernin, via Maldiney (l’événement de l’existence à partir d’une fracture originelle), Lacan (jouissance "insue") Foucault (à l’instar des Ménines, représentation de la représentation) et aussi du Bouchet :

Il y a donc, en particulier dans les visions que Thérèse appelle imaginaires, une espèce de double structure fictionnelle, dans la mesure où ces visions ne peuvent être dites explicitement que par analogie, à travers un exemple imagé. Aussi retrouve-t-on dans le récit de ces visions la liberté d’un mode de fonctionnement métaphorique comparable à celui du rêve ou à celui de la poésie, rêve et poésie ayant en commun le fait d’être porteurs d’une faille, d’être, comme la vision, « ici en deux » pour reprendre à du Bouchet le titre d’un de ses livres, évoquant une scission qui serait destin originaire de l’âme.

Ce qu’exprime si fortement Henri Maldiney, p. 100, de L’art, l’éclair de l’être (Comp’act, nouvelle édition).

Ici, en deux.

*

Les livres cités :

— Denis Vasse : L’Autre du désir ou le Dieu de la foi, Lire aujourd’hui Thérèse d’Avila ; Seuil, 1991

— Dominique de Courcelles, Thérèse d’Avila, Femme d’écriture et de pouvoir ; Jérôme Millon, 1993

— Mercedes Allendesalazar, Thérèse d’Avila, L’image au féminin ; Seuil, l’ordre philosophique, 2002

© Ronald Klapka _ 28 juin 2006

[1V. aussi : Né de l’homme et de la femme, l’enfant - soit l’expérience de 20 ans de Jardin Couvert à Lyon, ou encore La Grande Menace, récit documenté d’une psychanalyse d’enfant

[2 Michel de Goedt, ocd (=ordre des carmes déchaux), dans sa forte christologie thérésienne (Desclée, 1993, cum permissu superiorum) conteste naturellement l’incursion d’un s.j. sur les plates-bandes des Demeures, mais plus encore :

Une deuxième question concerne le privilège que s’attribue le psychanalyste qu’est Denis Vasse :

« Quand nous nous laissons aller à la liberté des associations d’idées, un autre peut entendre mieux que nous ce qui cherche à se dire en nous et que notre discours voile ».

Le psychanalyste entend-il mieux que l’analysant ce qui cherche à se dire en lui ? Bien des amis analystes m’assurent qu’ils ne font que permettre à l’analysant, au terme, parfois, d’un si long « travail », de dire la parole qui le mettra sur le chemin d’une modeste maîtrise de son désir. Mais la manière dont l’image de soi s’évide pour ne plus former qu’un seuil, l’analyste n’en sait rien. L’analysant n’en sait pas davantage ; mais il est le seul à passer par ce seuil qui est en lui, pour y faire, y donner à entendre un peu de vérité communicable, échappant pourtant, en son fond, à toute sonde, offerte à l’écoute mais insaisissable pour toute volonté de « compréhension ». L’analyste entend-il mieux que l’analysant ce qu’il cherche à dire, ou bien entend-il mieux que l’analysant qu’une parole est captive en lui ?

[3 Magnifique trace de "marranité" : Thérèse comme anagramme d’Esther

[4 En m’appuyant sur réflexion sur les deux grands récits autobiographiques de Thérèse d’Avila, le Livre de la Vie et le Livre des Fondations, j’ai donc considéré Thérèse d’Avila comme créatrice et interprète d’une oeuvre d’écriture et de fondation qui tend à la connaissance personnelle de la vérité de soi-même, du monde et de l’Autre, par l’avènement d’expériences toujours déchirantes et nouvelles, de formulations et de variations qui sont les siennes mais aussi celles des autres, hommes et femmes de son époque, savants ou ignorants, suspicieux ou non, célèbres ou anéantis, qu’elle entraîne et inscrit avec une force puissante dans son oeuvre.[10]

[5 Et il parait judicieux de citer Cornelius Castoriadis (Les carrefours du labyrinthe (Seui, 1978) :

« Le texte du passé et la pensée qu’il contient deviennent des êtres nouveaux dans un nouvel horizon, nous les créons comme objets de notre pensée dans un rapport autre avec leur être inépuisable. »