Rien au centre

23/12/09 — Séverine Daucourt-Fridriksson, Patrick Guyomard, L’étrangère 23-24, Élisabeth Cardonne-Arlyck,


il déambule   à l’écart     soif d’ignorance    voix envahie
par l’ébranlement imaginaire à la révision il adopte le terri-
toire abandonné   échappe aux circonstances à la mémoire
oubliée à l’oubli à la       mémoire il investit      narre et
l’intime   récite la mour tout debout la prend sans forcage
parce que sans maîtrise     lui dans l’imprévuvisible qui se
lisant la tient bon et sans abri
Séverine Daucourt-Fridriksson [1]


Qu’y a-t-il au centre ?, se demande Winnicott. En 1959, il répond à cette question qui hante la psychanalyse dans une note restée inédite. Elle est brève et son titre s’entend comme une phrase de Beckett : « Rien au centre. »
Patrick Guyomard [2]

*

« fustiger les évidences, révéler l’incompris, désordonner les frontières intimes, dépasser la sensibilité, chercher une forme hébétée de sens, tomber par surprise sur une autre saveur nichée au creux de l’écriture. Mais la tâche est là : une façon organique de se frayer un chemin dans les mots à partir de traces, d’impressions, d’errances, avec une tentative de brouiller l’opposition l’un/l’autre, de faire remonter très haut la langue du plus profond de soi en avouant la sexualité et le désir, la violence et le désastre, jusqu’à en faire sentir l’expression verbale et les représentations qui s’y rattachent, jusqu’à produire un phénomène d’écriture pénétrante. »
Séverine Daucourt-Fridriksson [3]

*

« [L]a tour d’ivoire n’est pas my cup of tea », précise néanmoins Roubaud dans Poésie :. Ce n’est pas non plus celle de Ponge, Jaccottet et Deguy. Loin que le retour de ces œuvres sur elles-mêmes par la réitération, la citation, ou la réécriture trahisse un repliement harassé sur soi, une fermeture grandissante au dehors, il manifeste au contraire le souci tôt exprimé et toujours vigilant de reformuler, avec une justesse sans cesse à aiguiser ou une ampleur sans cesse à élargir, une pensée de poésie, qui, à partir du clivage vers/prose, s’interroge sur ce dont elle peut attester dans le monde aujourd’hui, la véracité qu’elle peut exercer depuis les marges que dès longtemps elle occupe. Les réponses que façonnent les quatre œuvres ici étudiées divergent non seulement entre elles, mais au long de leur propre histoire, de leurs propres replis. Les formules suivantes, toutefois, tard adoptées ou encore reprises, peuvent rétrospectivement les résumer : la consolation matérielle de Ponge, la pensée du simple de Jaccottet, l’amour la poésie de Roubaud, l’attachement de Deguy ; ces locutions désignent simultanément ce qui est propre à chaque poète et ce que, dans leur commun désaveu des forces actuelles de destruction, leurs œuvres partagent : un engagement affectif et moral envers l’autre, être et chose, par un engagement dans la langue, une inquiétude éthique de la forme. Pour chacun, la poésie aura été, selon le mot de Ponge, un « témoin permanent ».
Élisabeth Cardonne-Arlyck [4]

*

Quel fil rouge [5] tient ensemble ces réflexions ? Un "second self" [6] sera requis pour démêler ce qu’il en est, à réunir les actes d’une journée scientifique consacrée à un texte de Piera Aulagnier, la réponse à une enquête relative à quelques singularités contemporaines en poésie, et enfin les enjeux du partage vers/prose chez quatre de leurs aînés.

La pensée interdite

« Psychoanalysis does not need more abstruse or sentimental abstractions — any new paradigms or radical revisions — it just needs more good sentences. » Adam Phillips [7]
Le titre retenu pour la réunion des contributions par Jacques André autour de « la pensée interdite » dans la « petite bibliothèque de psychanalyse » est ainsi justifié dans la quatrième de couverture : « La pensée du névrosé est interdite parce que le refoulement en bride l’expression et s’oppose à sa liberté. La pensée du psychotique est interdite, parce qu’elle est sidérée, annihilée, menacée d’être violée. « Celui qui ne saurait pas mentir à son analyste serait bien malade », disait Bion. Mais pas plus que le mensonge, l’assurance du secret de la pensée, de la pensée inviolée ne sont donnés à tout le monde. La psychanalyse, son appel à dire « tout ce qui passe par l’esprit », peut-elle relever un tel défi ? »

A la double contrainte mise en évidence par Piera Aulagnier dans un article de 1976 : Le droit au secret : condition pour pouvoir penser, donnent leurs réponses, dans l’ordre, Nathalie Zaltzman, Le secret obligé [8], 
Mario Eduardo Costa Pereira, Le secret et les limites du langage, 
Patrick Guyomard, Rien au centre,
 Philippe Valon, Violette et autres histoires secrètes, 
Maurizio Balsamo, Secrets psychotiques ?,
 Alain Vanier, Transparence et secret,
 Jacques André, Un intime. Il vaut de les citer tous, même s’il est impossible de détailler : tous tournent autour d’un même centre, dont ils s’emploient à préciser le « rien
 », en particulier Patrick Guyomard au terme d’une réflexion où s’établissent des convergences entre Lacan et Winnicott :

« Quel chemin faut-il faire dans une analyse, par quels tours et détours du transfert faut-il passer pour que cette parole de l’analyste à son patient : « Au centre de vous, rien », ne soit pas ravageante et destructrice ? Quelles défaites du fantasme, quelles déceptions traversées et réparées sont-elles nécessaires pour qu’un analyste puisse penser : « Ce patient commença à changer de façon positive lorsqu’il se fut suffisamment lui-même constitué comme un rien. Un rien qui n’est pas l’objet d’un fantasme (anal ou autre), mais un centre vide où « fait surface » la pulsion. Au-delà du fantasme, la pulsion, la vie secrète de la pulsion. Une frontière secrète. Faut-il le droit au secret pour penser, sans mythe, la pulsion ? »

Cette belle intrication qui reflète « cette création de pensée qui s’appelle une analyse » [9] renvoie à ce niveau de compréhension du mot création pointé par Piera Aulagnier :

« — création d’un objet psychique qui n’est autre que cette histoire pensée et parlée qui se met en place séance après séance. Activité créatrice qui apprend à l’un et confirme à l’autre que toute parole exige la présence d’une voix et d’une écoute, - et qu’il faut pouvoir accepter cette part de dépendance réciproque propre à toute relation humaine. À quoi s’ajoute un autre rappel : rien ne peut être créé sans que soit investie la somme de travail que cela exige, alors qu’il faut reconnaître que c’est le propre de toute création de rencontrer un « destin » que l’auteur ne pourra jamais décider a priori » [pp. 26-27].

L’étrangère, 23/24

A la fin de son liminaire : Quelques singularités contemporaines, Pierre-Yves Soucy, directeur-fondateur de la revue de poésie L’étrangère [10], indique : “pour tenter de mieux situer à la fois l’auteur et son travail poétique, nous lui avons adressé deux brèves questions, lui laissant totale liberté d’y répondre sous la forme qu’il choisirait. Ces deux questions sont les suivantes : « Quel est votre projet ou démarche poétique ? » ; « Quelles sont vos influences, quelle généalogie ? »”. Auxquelles ont répondu, à l’appui du texte proposé au lecteur : Armand Dupuy, Victor Martinez, Pierre Ménard, Dominique Quélen, Séverine Daucourt-Fridriksson, Marc Blanchet, Béatrice Bonhomme, Claude Favre, Christophe Manon, Michaël Batalla, Antoine Dufeu, Mathieu Nuss, Franck Fontaine, tandis que François Rannou élargissait en quelque sorte le propos introductif, en revenant sous la forme d’une lettre, sur une discussion avec Pierre-Yves Soucy, en amont de ce numéro 23/24 de la revue et vraisemblablement des prochaines livraisons [11] , en poète, en tant qu’éditeur lui-même, et comme membre du conseil de rédaction [12].

Tant à Pierre-Yves Soucy qu’à François Rannou (qu’au lecteur de bon vouloir) à la question : « Quelles directions prennent les expériences poétiques actuelles, qui sont, faut-il le rappeler, autant d’expériences existentielles ? » s’impose la réponse : « Il va sans dire qu’il nous apparaît tout à fait illusoire de vouloir répondre à une telle question de manière un tant soit peu précise tant le territoire se découvre aussi vaste que chaotique. Une coupe transversale ne constitue qu’un indice, et encore. Car elle n’est tout au plus qu’un état fort limité d’un moment et ne peut signaler que bien partiellement et bien arbitrairement quelques tendances au sein du mouvement plus général que constitue la création poétique, négligeant combien d’œuvres encore en formation, ou celles, remarquablement décisives et déjà dans la force de l’âge, qui éclairent souvent les voies qui se prolongent dans les expériences nouvelles. » Avec cette précision particulière : « Ces poésies s’approchent très souvent de ce qu’on peut nommer une poétique de l’événement, bien qu’elles renoncent à s’exprimer en de simples formes d’objectivité. En premier lieu, parce que le réel, les événements, par leurs débordements infinis autant qu’inépuisables, ne sont jamais réductibles à ce que les mots peuvent en dire. En second lieu, parce que ce réel dans sa profusion engage la subjectivité et qu’il ne peut s’épuiser dans quelque tentative d’objectivation « littérale », puisque le réel n’est jamais réductible à sa représentation. Au contraire, il s’intensifie, en quelque sorte, si ce n’est du fait que le texte lui fait violence afin de révéler ce qu’il dissimule ou ce qui se dérobe en lui. »

Ces précisions données, qui confirment sans aucun doute la ligne de la revue, et d’une certaine façon ne la rendent pas étrangère aux préoccupations de l’analyste, sans que la traduction avec des moyens de poésie ne font se recouvrir l’une et l’autre pratique pour ce qu’il en est du réel à quoi s’affronter, un riche parcours attend le lecteur à se confronter aux propositions des auteurs qui pour la plupart ne sont pas des débutants, ont parfois aussi des pratiques de revuiste ou d’éditeur déjà affirmées : l’on peut songer à NU(e) avec Béatrice Bonhomme, Le Clou dans le Fer avec Michaël Batalla, Boudoir et autres, Mathieu Nuss, D’ici-là, Pierre Ménard, MIR, par Christophe Manon et Antoine Dufeu, La république des poètes avec Marc Blanchet ; ou alors se lancent dans l’aventure comme Armand Dupuy avec Mots Tessons [13]. D’autres, comme Dominique Quelen, Claude Favre, Victor Martinez ou Franck Fontaine ou encore Séverine Daucourt-Fridriksson à laquelle a été emprunté l’exergue de cette lettre sont aussi reconnaissables dès les premiers mots par les lecteurs de poésie d’aujourd’hui.

Cependant établir un florilège n’a de sens qu’à marquer la vitalité de la parole poétique, et qu’au regard de ces subjectivités manifestées, « elle ne renonce jamais à ses tentatives de se porter au-delà de ce qui la retient à l’instant ». Comme ne pas conclure avec Claude Favre :

     d’un fil c’est mostra la langue se faire la belle à
diable
     c’est la faute à Laocoon plus muet que l’écho de
ses mots c’est grâce à Laocoon qu’hirondelle philomèle
     parler m’impossible me taire périlleux le saut
     grand inspir expédier les affaires courantes
autopsier la langue que je sais pas

     parler viendra que la vie vaille il m’en de vous et
envie d’une poussée la langue de questions
     enfin il me semble si je ne sais si je n’en peux
mais [14]

Élisabeth Cardonne-Arlyck, Véracités

Ponge Jaccottet Roubaud Deguy

« Les pratiques explicites, [...] exhibant la distinction [entre vers et prose] dont elles font un principe de syntaxe, imposent à toute lecture, si hâtive soit-elle, de s’arrêter au partage entre le vers et la prose, comme un voyageur à une frontière douanière : on change de devises. Il est ainsi impossible de lire Pièces de Francis Ponge, Cahier de verdure de Philippe Jaccottet, Autobiographie chapitre X de Jacques Roubaud, Donnant Donnant de Michel Deguy - ou encore Recommandations aux promeneurs de Jacques Réda, Eux et nous de Dominique Meens, La Descente de l’Escaut de Frank Venaille - sans buter sur le fait qu’un même texte, poème ou livre conçu comme un tout, présente tour à tour des suites de lignes mesurées selon la forme vers et des blocs de phrases justifiés selon la définition de la prose. »
Voilà qui constitue le point de départ du questionnement auquel nous invite Élisabeth Cardonne-Arlyck, [15], dans Véracités ; l’ouvrage examine ce que peut nous faire connaître la prose quand elle se retourne sur le vers, qu’elle mette en doute ou au contraire découvre leur pouvoir de véracité. La notice de l’universitaire sur le site de son département nous apprend que le livre allait paraître sous le nom de Poésie en retour [16]. Et effectivement l’une des questions, si ce n’est la question, est bien : « Comment la vie du poète prend-elle forme dans ces retours en lesquels l’oeuvre s’invente en se reprenant ».

C’est sous cet angle qu’est structuré le livre en quatre chapitres dont les titres soulignent l’implication éthique [17] des auteurs étudiés : Francis Ponge, « Je contresigne l’oeuvre du Temps » ; Philippe Jaccottet, « Laissez-moi la passer » ; Jacques Roubaud : « Je redeviens guetteur, guetteur mélancolique » ; Michel Deguy, « Je t’écris le partage ».

Le chapitre Palinodie dans l’étude réservée à Michel Deguy, par exemple, met spécialement en lumière ce mouvement de retour [18], et plus encore ce paragraphe : Le programme de perdre, activement — auquel Élisabeth Cardonne-Arlyck donne de convaincantes clés de lecture — citer longuement mettra aussi en lumière la manière, qui vaut pour chacune des études considérées — :

“Un pareil « programme de perdre » ne régissait-il pas déjà « Sibyllaires », cependant que le poème s’inquiétait aussi de perdre une femme aimée ? De même que la poétique et l’éthique s’y nouaient par brusques virements, la palinodie tresse abruptement l’une à l’autre une idéologie agnostique fidèle aux Lumières et une poéthique soucieuse d’activer pour s’en guider les allégories, les fables, les textes hérités : « Comment redire le sens que je cherche à donner aujourd’hui à lumière et à révélation, et à d’autres grandes illuminations qui, pour une poétique contemporaine, sont nos reliques ?".
En superposant à l’héritage évangélique que convoquent « lumière » et « révélation » celui de la modernité que signale la référence implicite aux Lumières et à Rimbaud, la question manifeste le processus de ce « redire ». Chercher à redonner un sens - une direction et une valeur - aux « grandes illuminations », c’est déplacer l’original (le dogme de la Révélation divine, la parole christique) vers une autre entente (les Lumières, les Illuminations) qui le contrarie, de sorte que leur entrecroisement donne un nouvel élan à une réflexion qui prend en charge le présent.” [338-339]
“Le retour libère ainsi les écrits de leur ancrage initial comme la palinodie délie Emmaüs ou la Transfiguration de leur signification évangélique. Pas plus, cependant, que la citation ou la réécriture ne gomment le poème ou la version première, la palinodie ne détruit l’héritage des Écritures - ni des poètes ou des philosophes, Baudelaire, Mallarmé et Heidegger en premier lieu : « Un coup de dé n’anéantit pas ce dont il provient ; ni la profanation la révélation dont elle descend. Maintenir la superstition poétique sans superstition - par étymologie critique. Qu’elle se dise ou non, la palinodie opère, comme en ce « coup de  » détourné de Mallarmé.” [340 [19] ]

*

Le lecteur trouvera cette densité dans les quelques 350 pages des études qui lui sont offertes, avec au surplus 45 pages de notes stimulantes (567 au total !) que liront sans lassitude tant qui a fréquenté les oeuvres que celui pour lequel elles restent à découvrir, l’un comme l’autre y est immanquablement reconduit avec cette tonalité propre à l’auteure que désigne une expression employée par celle-ci (en collaboration avec Dominique Viart) pour un recueil d’études qui a fait date : Effractions de la poésie [20]. A lui donc de revisiter Ponge, Jaccottet, Roubaud et Deguy en sa compagnie.

© Ronald Klapka _ 23 décembre 2009

[1Séverine Daucourt-Fridriksson, « côté mour », (Extraits), revue L’étrangère 23/24, décembre 2009, éditions La lettre volée, Bruxelles, p. 86.
Chez ce même éditeur : Salerni.

[2 « Nothing at the center », relate deux fragments de cure. Celle d’une femme, actrice, à la personnalité attachante, et celle d’un homme, médecin. L’une avait longtemps « pataugé » dans la dépression, et s’en protégeait par des défenses maniaques ; l’autre, en difficulté dans sa vie et dans sa jouissance sexuelle, « pataugeait » dans l’analyse. L’un et l’autre retrouvent la vie et la vivacité, « quand il n’y avait plus rien à quoi réagir ». [...] « Avec ce patient particulier, il était d’une importance vitale que je reconnaisse qu’au centre il n’y avait rien. Non seulement il ne croyait pas qu’il y avait là quelque chose qui pouvait s’appeler "lui", mais en fait il savait qu’au centre il n’y avait rien, ce qui était pour lui la seule chose supportable. » in D. W. Winnicott, La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques, Paris, Gallimard, 2000, p. 56, 58.
Relevé par Patrick Guyomard, dans son article : « Rien au centre », in La pensée interdite, actes d’une journée scientifique, sous la direction de Jacques André, autour d’un texte de Piera Aulagnier, Le droit au secret : condition pour pouvoir penser, aux PUF, collection Petite bibliothèque de psychanalyse, novembre 2009 ; première parution dans la Nouvelle revue de Psychanalyse, n° 14, automne 1976, avec pour intitulé Du secret.

[3Séverine Daucourt-Fridriksson, op. cit., p. 87, en réponse à la question : « Quel est votre projet ou démarche poétique ? ».

[4Élisabeth Cardonne-Arlyck, Véracités, Ponge, Jaccottet, Roubaud, Deguy ; éditions Belin, collection L’extrême contemporain, novembre 2009, pp. 356-357.

[5Cf. « Tous les cordages de la marine royale, du plus gros au plus mince, sont tressés de telle sorte qu’un fil rouge va d’un bout à l’autre et qu’on ne peut le détacher sans tout défaire ; ce qui permet de reconnaître, même aux moindres fragments, qu’ils appartiennent à la couronne [d’Angleterre] » (Goethe, Les Affinités électives).
C’est précisément dans cette collection qu’est réédité aux PUF : Piera Aulagnier, Les destins du plaisir, novembre 2009 ; première édition 1979.

[6Cf. « the secret sharer of my cabin and of my thoughts, as though he were my second self » une des dernières phrases du Compagnon secret, de Joseph Conrad, Gallimard/Folio p. 172.
Pour éclairer l’expression, cf. ces mots de Michel Gribinski en introduction à sa traduction de la biographie de Winnicott par Adam Phillips : [A]vec Phillips : pas une confidence, pas un mot sur lui. Il emprunte la voie du récit, celle aussi du langage, mais c’est le récit d’une pensée, et le langage ne cherche pas la complicité. Le « proche » pour le lecteur n’est pas l’auteur ni même l’objet de l’essai. Le moi réinventé n’est pas votre intime en secret - il n’est pas non plus l’étranger que l’on connaît ou croit connaître si bien aujourd’hui : il n’existe qu’en vous introduisant à un autre travail de la pensée, moins attendu, plus solitaire, et qui se défie de la sentimentalité à l’instar de Winnicott lui-même.

[7Adam Phillips in conversation [MP3] with Paul Holdengräber, Side Effects : « What falls out of your pockets once you start to speak », 04/05/ 2007, New York Public Library.
L’auteur de Winnicott ou le choix de la solitude (Tribune de Catherine Jourdan dans L’Humanité), aux éditions de l’Olivier, collection penser/rêver, a été évoqué pour Trois capacités négatives, aux mêmes éditions, par son traducteur Michel Gribinski, lors d’une rencontre organisée par la librairie Mollat, et dûment podcastable, dont le sujet principal était Scènes indésirables, cf. cet aperçu.


[8 L’ouvrage salue la mémoire de Nathalie Zaltzman, décédée peu après la tenue de la journée ; un extrait de la conclusion de sa contribution :
« Pour conclure : quel rapport y aurait-il entre le maintien d’un secret connu par chacun dans un groupe de psychiatres soviétiques sous la surveillance d’une instance politique disposant d’un pouvoir de vie et de mort, et le maintien du secret, appelons-le « psychotique », d’une possible équivalence entre donner la vie et donner la mort ? Malgré tout ce qui les sépare, la folie politique et la folie la plus individuelle ont bel et bien un ressort commun : une injonction d’aveuglement à ce qui s’accomplit néanmoins sous le signe de la domination des pulsions de mort. L’injonction d’aveuglement vient de la dimension de la vie psychique organisée par la dimension du désir et sa préservation. L’investissement de la vie et d’un futur possible somme le fonctionnement psychique d’ignorer l’attraction exercée par ce que Piera Aulagnier a nommé comme désir de non-désir. »

[9Piera Aulagnier, Un interprète en quête de sens, Payot, 2001, p. 310.

[10La revue L’étrangère, trois numéros par an, a été fondée en 2002 aux éditions La lettre volée. En ouverture de son premier numéro elle proposait :
« Il s’agit [...] pour la pensée et pour la création, d’ouvrir des perspectives inédites, quelle que soit l’époque, en prenant congé de bien des manières de voir, en récusant les concepts décrépits incapables de promouvoir des situations radicalement nouvelles ; mais aussi en retrouvant ce qui a donné et qui souverainement donne encore. [...] Tout le contraire d’un programme prédéfini qui fixerait les conditions de sa mise en forme et l’automaticité de son cours et de ses finalités. Ce n’est pas seulement de littérature et de poésie qu’il doit être ici question, mais de tout ce qui touche à la pensée et à l’expérience de création, en prenant la distance indispensable à l’égard des représentations que la culture et la société actuelles se donnent d’elles-mêmes.
Tout reste à dire de l’étrangeté du réel d’autant que la parole qui exprime ce qui n’a pas été exprimé demeure étrangère à elle-même. »

Sommaires en ligne à cette adresse.

[11Cf. « notre intention est d’y revenir dans les prochains numéros de la revue, pour proposer d’autres angles de vue »

[12 Livres publiés à La lettre volée : L’Intervalle, ainsi que Le monde tandis que, direction de la revue La Rivière échappée, réalisation de deux numéros (épais) de référence de la revue L’étrangère, 14/15 & 16/17/18 sur André Du Bouchet, dont l’oeuvre l’a, sensiblement, marqué, et enfin direction de la collection l’inadvertance aux éditions publie.net.

[13Toutes neuves, les éditions Mots Tessons viennent de faire paraître pour commencer Cellules souches de Philippe Rahmy avec Stéphane Dussel (peintre) et L’espèce, de Mathieu Brosseau.

[14Comme un écho de « cette cause obscure qui fait que je parle à ce moment-là, plutôt qu’à un autre. Cette limite avait été relevée par Novalis, qui parlait de Sprachtrieb, « pulsion de parler », interrogeant ce qui me fait parler - rien d’autre que le langage, répondait-il. Ce qui est à l’origine même de l’acte de parole reste inarticulable dans le langage, car lié à la structure même de la langue, à cette discordance secrète qui la travaille. » (Alain Vanier, contribution à La pensée interdite, op. cit. pp. 135-136 ; je souligne.). Claude Favre donne à la revue L’étrangère une contribution significative : une vingtaine de pages (116-136) au titre programmatique, et bien dans la manière de l’auteure : Scories, scolies & scalps _ ou comment Laocoon. Elle est « feuilletable » - comme toutes les autres - à cette adressse.

[15Élisabeth Cardonne-Arlyck enseigne la littérature et le cinéma dans une université américaine, Vassar College, dans l’état de New York.

[16She has published books on the contemporary novelist Julien Gracq, edited a special issue of L’Esprit Créateur on "Women of the Belle Epoque" with Jean-François Fourny and a travel narrative by Eugène Fromentin. She has published articles on XIXth-Century fiction, travel narrative, modern and contemporary poetry, and film. Her current research focuses on contemporary French poetry. She is co-editing a collection of essays on this topic with Dominique Viart and writing a book entitled "Poésie en retour". (Site de Vassar College)

[17C’est en effet l’un des fils de lecture, et ainsi sont cités Cora Diamond, Wittgenstein, le mot-valise poéthique ou encore Claude Mouchard.

[18Mouvement de retour propre à chacune de ces oeuvres, en raison de leur longévité d’une part, de ce que l’époque traversée les aura irrémédiablement marquées.

[19Et pour être complet : « Quoiqu’en soi inchangés dans les livres où ils furent d’abord arrimés, les vers cités, les formules répétées, les passages refaits prennent entre les livres un profil tremblé. Leur mobilité démultiplie, comme en une stéréoscopie instable, le paysage de l’œuvre. Si « le poème est citable », retenu par la mémoire, sa citation répétée aussi le désamarre, flottant entre les livres. Ainsi, dans l’œuvre de Michel Deguy, la mémoire défaillante perd les textes ; la lecture les redécouvre (ou pas), identiques à leur place originale, ou ailleurs, différents : c’est l’effet de labyrinthe dont j’ai parlé plus haut. Or, s’enfoncer dans le labyrinthe comme Thésée le lettré, n’est-ce pas se perdre activement comme le lecteur dans l’œuvre de Deguy ? L’idée paradoxale de perte active qui définit la palinodie, définit également le labyrinthe ainsi que la lecture que le retour de l’œuvre sur soi induit ! » [341]

[20Effractions de la poésie, la tentation du dehors. La Revue des lettres modernes. Ecritures contemporaines 2005, no 7 (332 p.) Lettres modernes Minard.