Jean-Luc Nancy : une pensée qui ne se laisse pas enclore

25/04/05 — Jean-Luc Nancy, Déconstruction du christianisme, 1, Jacques Derrida, Michel Deguy, Gérard Granel, Claire Denis


avec La Déclosion (Déconstruction du christianisme, 1), tenter de répérer sous un christianisme démonté de fond en comble, la trace de l’énergie qui en est venue à manquer à la raison.


Donc, la poésie est du côté de l’émergence. De la déclosion - N’avait-on pas déjà vu chez Ronsard la rose naître de ses plis ! - De l’apparition de l’aboli, soit de cela qui vient de loin. Et remonte jusqu’aux rivages de la lumière.
Emergence. Non jaillissement même si rupture, bris, discontinuité. Arythmie de commencements. Petits.
Emergence comme rythme, ensuite. Dépliement. Déclosion. Soit ajustement entre le paraître et le retrait.
Emergence. Don de la forme à la force. Visage de la lumière dans les pierres.
Alain Freixe [1]


aux enfants


qui ce matin avait déclose ...

Le livre de Jean-Luc Nancy, récemment publié aux éditions Galilée, dans la collection "La philosophie en effet", indique par le chiffre inscrit dans son sous-titre la déconstruction du christianisme un travail en cours, un chantier à ciel ouvert, faudrait-il dire..

L’expression apparaissait en effet dans la publication d’une conférence donnée en 1995 à l’Université de Montpellier, publiée en 1998 dans Les Etudes philosophiques n° 4. (Notre chronique [Toucher/écrire, soulignait la conclusion de cet article fondateur.
 [2]).

Dans l’Ouverture de ce recueil d’articles, de conférences, d’interventions dans des colloques, Jean-Luc Nancy précise que ce texte, placé d’ailleurs vers la fin de l’ouvrage est en retrait sur ceux qui le précèdent, mais qu’il indique le premier frayage de la voie et étroite et difficile qui lui paraît nécessaire. A l’égard du mot déconstruction je reprends bien volontiers en note ce que Jean-Luc Nancy écrit d’une publication très récente [3].

Quant au terme de déclosion, c’est aussi le titre d’un article écrit pour accompagner un dossier sur l’espace dans la revue Java (25/26, 2003) [4], mais dont on trouve aussi un joli usage dans l’exergue de Jean-Christophe Bailly à cet article : le carré d’herbes folles entre les voies du chemin de fer [5] - mais voir aussi notre épigraphe !

La Déclosion, dernier chapitre de l’ouvrage, comme pour en relancer l’ouverture et réaffirmer : Il ne s’agit pas de repeindre les cieux, ni de les reconfigurer : il s’agit d’ouvrir la terre obscure et dure perdue dans l’espace.

Ouverture, Ouvert, déconstruction, déclosion, sont donc les mots qui rythment l’ouvrage.

Revenons sur ce beau vocable de déclosion, et reprenons ce qu’en dit Nancy par rapport à celui d’éclosion :

L’éclosion du monde doit être pensée dans sa radicalité : non plus une éclosion sur fond de monde donné, ni même de créateur donné, mais l’éclosion de l’éclosion elle-même, et l’espacement de l’espace lui-même. [...] Ni lieux, ni cieux, ni dieux : pour le moment, c’est la déclosion générale, plus encore que l’éclosion. La déclosion : démontage et désassemblage des clos, des enclos, des clôtures. Déconstruction de la propriété, celle de l’homme et celle du monde. (230)

Cette précision, me paraît tout à fait indispensable, car superflue en l’occurrence la référence à la jeunesse "fort catholique" [6] de l’auteur. Mieux vaut voir -outre le compagnonnage d’une famille de pensée : Derrida, Blanchot, Lacoue-Labarthe, Bailly, Granel et quelques autres- une pensée de "l’être-avec" (terme plus "neutre" que celui de communauté s’inscrivant entre La Communauté désoeuvrée et La Communauté affrontée [7], confrontée à ce que Jean-Luc Nancy considère non pas comme un héritage mais notre "milieu ambiant" :

"Mes plus proches amis philosophes me querellent toujours à nouveau là-dessus. D’autres au contraire reprennent "communauté", mais mezzo voce ...) Je ne prétends pas démêler ni régler ce contentieux, mais le considérer, oui, j’y tiens.

Et donc avec lui le christianisme. Tu me parles "d’héritage chrétien", je te réponds : non, ce n’est pas un héritage, c’est bel et bien mon territoire (pas si territorialisé que ça), ou ma conformation (pas forcément conformiste), mon tour ou mon clinamen de pensée. Mais tout simplement parce que c’est le nôtre. Nous sommes traversés de christianisme de manière constitutive - faute de quoi d’ailleurs, on se demande comment le christianisme aurait pu durer : même le temps de la Chrétienté n’eût pas été, et de loi, aussi long, si la civilisation entière n’avait pas absorbé le christianisme et/ou été absorbée en lui. [8]

J’exprimerais ici un regret : que n’aient pas été repris deux articles donné au journal Le Monde :

- le premier "Laïcité monothéiste", (02/01/04)

Les trois monothéismes, assurément, ne sont pas traduisibles entre eux sans reste. Mais ce qui leur est commun est intraduisible sans reste en termes de "religion". C’est bien pourquoi l’espace laïque y est ouvert comme l’espace soustrait à toute autorité sacrée, à toute sacralisation de toute espèce d’autorité, y compris celle de la loi. Mais ainsi soustrait pour rester ouvert aux témoignages d’une incommensurabilité en nous et entre nous à toute loi humaine ou divine.

Il n’en découle aucune application déterminée, mais seulement une exigence irréductible de penser à la mesure de l’incommensurable que nous sommes.

Voilà qui rejoint bien :
Mais il s’agit de savoir - et là aussi, à nouveaux frais, à tous nouveaux frais, efforts et courages de pensée - ce que veut dire précisément ce simple mot : "homme". (10)

et plus loin (14), une possible réinvention du terme laïcité :
A tout le moins, cela devrait signifier ceci : que la politique assume une dimension que, pour autant elle n’intègre pas, qui la déborde, la dimension d’une ontologie ou d’une éthologie de l’être-avec, articulée sur cette excédence absolue du sens et de la passion du sens dont, après tout, le mot "sacré ne fut jamais que la désignation.

- le second "Loin de l’Un", une critique parue dans le Monde des livres du 2 mai 2002 de "La maladie de l’islam" d’Abdelwahab Meddeb, dont je relève :

Or la pensée s’éloignant de l’un ne peut qu’être attentive à la détresse et à l’exil : non pour bénir l’injustice (comme l’ont fait si longtemps les Eglises, comme peut-être elles comprennent un peu qu’il ne leur est plus permis de le faire), mais pour lier au combat contre l’injustice le souci de l’abandon, de l’errance et de l’étrangeté qui sont les nôtres, à nous les tard-venus qui changeons de monde sans avoir changé le monde.

Si du moins nous apprenions à rester loin de l’un, toujours plus loin, sans nous ré-orienter sur lui, faisant de cet éloignement et de ce retrait une condition dessaisie et digne... Chaque veine du monothéisme, ou chaque veine de pensée de la philosophie, contient un accent, une amorce pour cet éloignement.

Il est donc bien clair qu’il "ne s’agit pas de sauver la religion, et bien moins encore d’y faire retour" (9).

Ceci posé, avant d’entreprendre une exploration de ce dernier ouvrage, il convient sans doute de noter que celui-ci n’est pas seul dans cette entreprise de déconstruction du christianisme, plus largement du monothéisme (plus largement signifié encore parfois par le terme d’absenthéisme). Je ne les citerai sans doute pas tous, mais quelques uns m’ont paru amplement mériter l’attention.

feuille à feuille déclose ...

Ainsi, Visitation (Galilée, 2001), dont la quatrième de couverture précise in fine, que ce livre constitue dans le parcours de l’auteur, une étape conjointe du travail sur l’art et de celui de la "déconstruction du christianisme".

Le tableau de Pontormo fait l’objet d’une analyse convaincante au terme de laquelle "la peinture immémorise ce dont le triple monothéisme [9] n’est justement pas la mémoire : ce qui doit se délivrer de lui à partir de lui mais bien avant de lui, et de nous, notre propre présence réelle en avance en retrait sur nous.

Nous n’en dirons pas davantage sur Noli me tangere (Bayard, avril 2003) chroniqué en même temps que Brûlures de Dolorès Prato, pour cause de "toucher" plus que de "Levée du corps" (anastasis) : que nous font voir les peintres de ces deux corps levés l’un vers l’autre, qui se frôlent et qui s’écartent ?.
Le philosophe lui conclut : Un tel discord au lieu même de l’étreinte définit et abîme sans fin la vérité même , sa souffrance et sa jouissance, la levée du corps. [10]

Au ciel et sur la terre (Bayard, sept. 2004) fait partie des "petites conférences" initiées par Gilberte Tsaï au centre dramatique national de Montreuil. Il fallait tout le tact de Jean-Luc Nancy, pour donner cette petite conférence "sur DIEU" à des enfants entre six et douze ans.

Comment en parler ? Comment comprendre que cet être invisible, les hommes se le soient figuré de façons si différentes, et que pour d’autres, au contraire, les cieux soient vides ?

Elle est un passionnant exercice de pédagogie, et de pédagogie du respect, notamment pour les adeptes et promoteurs des "ateliers-philo" (n’oublions pas que Jean-Luc Nancy a été tout comme Derrida parmi les initiateurs du GREPH dans les années 75).

Ce même respect peut travailler une expression toute différente. Combien est admirable l’apport de Jean-Luc Nancy au dossier réuni par la revue Europe dédié à Ingeborg Bachmann, dans les quelques pages qu’il lui a données !

"Je ne connais pas de monde meilleur" , c’est la traduction de Ich weiss keine bessere Welt, la traduction de qui ne connaît pas, peut-être, de meilleur poème que le poème inachevé, mieux ou pire encore, le poème écrit, la chute provisoire d’un brouillon, et puis un poids de mort posé dessus, recouvrant tout dessein, laissant l’indéchiffrable penser seul.
[...]
Plus de place et aucun meilleur monde, seulement pour les infinis quelques lignes, quelques portées pour un poème en brouillon, seulement pour ich weiss -spondée- keine -trochée- bessere - dactyle -Welt - une longue tenue et un point.

A cette lecture on ne s’étonnera guère de la tenue du long entretien accordé à Emmanuel Laugier, où " Le poète doit être le technicien de ce kairos. Une tekné kairique, voilà l’os poétique -j’entends l’os comme celui des crânes des vanités. Dur, menaçant, faisant obstacle et donnant à penser. Une tekné qui sache s’y prendre avec le kairos mais tout d’abord avec celui qui permet de la saisir elle même."

On aura également vu que le débordement du poème (avec Virginie Lalucq) aura trouvé consistance certaine avec Fortino Samano et obligé la lecture à éprouver le gel singulier de la langue dans une image (dans l’absence que l’image a ouverte).

Nous ne sommes guère éloigné de la Déclosion, mais nous serons peut être plus proche de la déconstruction du christianisme en évoquant très rapidement -comme en passant -la manière dont Jean-Luc Nancy la repère chez une cinéaste : Claire Denis, voir pour cela l’article l’areligion : Beau travail référé au Billy Budd de Melville, et un article à paraître sur L’Intrus (le film) : "une certaine pensée du Christ, assez fréquente dans la tradition -mettons de l’épître de Jacques jusqu’à Nietzsche - aime à le présenter comme un intrus qui dérange, qui apporte le trouble et l’inquiétude d’une étrangeté au monde.

Nous ne saurions trop conseiller la lecture du livre (Galilée, janvier 2000 [11] ) à la fois on ne peut plus personnel, mais aussi plus universel dans sa "coda" :

L’intrus n’est pas un autre que moi-même et l’homme lui-même. Pas un autre que le même qui n’en finit pas de s’altérer, à la fois aiguisé et épuisé, dénudé et suréquipé, intrus dans le monde aussi bien qu’en soi-même, inquiétante poussée de l’étrange conatus d’une infinité excroissante.

Et le jardin dans tout ça ?

Cette question, Paul Ricoeur la posa un jour au jeune Nancy venu lui présenter sa thèse.

De ce hortus non conclusus qu’est La déclosion, je ne m’attarderai que sur les chapitres davantage fondés sur une relation, un échange avec un autre auteur, que sur les conférences ou exposés plus didactiques (dont j’ose penser que tout ce qui précède a donné le ton sinon la substance). Toutefois la mention supra (à propos de L’Intrus) de l’épître de Jacques m’entraîne à pointer un bel exercice d’exégèse de Jean-Luc Nancy, spécifié sous le chapitre Le judéo-chrétien (jewgreek or greekjew pour les joyciens) adorné de la parenthèse (De la foi). Pour le philosophe, le texte de Jacques n’est pas comme pour Luther épître de paille.

Je commence par la conclusion :

Dans la lettre de Jacques, tout se passe comme si la foi, bien loin d’être une croyance en une autre vie, c’est à dire croyance en une adéquation infinie de la vie à soi, était la mise en oeuvre de l’inadéquation en laquelle et comme laquelle l’existence existe. Comment la foi a entamé un jour, avec l’Occident, la composition d’une décomposition de la religion, voilà ce qui met ce jour-là encore devant nous, ni juif, ni chrétien, ni musulman non plus - mais comme un trait tiré pour espacé pour toute union. ( 87)

Ce qui était résumé (77) :

On pourrait dire : la pistis est la praxis qui a lieu dans et comme la poiesis des erga. Si je voulais traduire en termes blanchotiens, je dirais que la foi est le désoeuvrement qui a lieu dans et comme l’oeuvre.

Ce qui peut se traduire encore : (78)

Ce que Jacques , pour sa part, donne à entendre, c’est que la foi est sa propre oeuvre. Elle est dans les oeuvres, elle les fait et les oeuvres la font.
[...]
Avec cela, donc, le judéo-christianisme comme déconstruction de la religion et par conséquent aussi comme autodéconstruction : ne laissant plus rien subsister , si c’est encore une subsistance, que le trait d’union et son espacement.

Pas de confusion ici donc entre foi et croyance et dans les lignes qui suivent sans doute de cette énergie dont Jean-Luc Nancy cherche à repérer la trace :

C’est bien pourquoi l’oeuvre qu’est ici la foi, la poiesis-praxis de la pistis, se présente dans la lettre exclusivement sous trois aspects : l’amour du prochain, le discrédit de la richesse, la parole véridique et décidée. Sous ces trois formes, il s’agit chaque fois d’une exposition à ce qui ne peut s’approprier, à ce qui a hors de soi, et infiniment hors de soi, la justice et la vérité du soi (de ce que la lettre nomme "la parfaite loi de liberté" (I, 25 et II, 12).

Cette foi peut être "Une foi de rien du tout". Cet article avait été publié dans Granel -L’éclat, le combat, l’ouvert [12]. L’essai propose une lecture du dernier article de Granel publié dans Les Etudes philosophiques : "Loin de la substance-jusqu’où ?".

Le texte de Granel donné à la suite, sous-titré Essai sur la kénôse ontologique de la pensée depuis Kant est précieux pour saisir la "conclusion" (les guillemets s’imposent) de Nancy :

Ce geste que ne mesure ni savoir ni certitude d’une conscience, geste ni objectivant ni subjectivant, complice nécessaire d’une écriture (d’un chant, d’un ton, d’une touche), ne pourrait-on le nommer "foi" ? Une foi qui tiendrait sans broncher à l’athéisme sans réserve où elle ne serait rien d’autre que le "courage" invoqué pour dire "l’étrange". L’étrange : un corps divin dis-cernant.
[...] Jusqu’à cette foi de rien du tout : fidélité pensante, au-delà du concept, au "rien de ce Tout primitif", pensée confiée à ce qui lui vient d’ailleurs car de nulle part, de la part nulle du rien, et ainsi foi qui n’est en somme rien- que cette infime extrême touche de pensée posée sur ce rien.

Et surtout, pas de religion ! pas de croyance -corrélat d’une substance représentée - mais certitude sans sujet ni substance qui se reçoit et se recueille de "la finitude pure et simple". Seul jusqu’au bout, rectangle noir ouvert.

On ne saurait épuiser en quelques citations la substance de ces deux réflexions croisées, de la lecture attentive par Nancy du texte de Granel, dont je voudrais cependant aussi noter au passage :

La "poésie" du Monde est apparue tôt dans le texte. La capacité insigne du poète à "nommer la pudeur du monde" a été désignée comme un défi souverain à toute tentative philosophique. Ce défi tient à "l’écriture", et de cette écriture la même page a effleuré des exemples ("le cri de la buse qui raye le ciel gris", etc.) [...]

Je n’en dirai pas davantage.

D’une "foi de rien du tout" je passe à "Un homme de peu de foi" . [13] Le chapitre "Prière démythifiée" est dédié à Michel Deguy.

D’une citation d’Adorno qui écrit :

que la musique, "Prière démythifiée, délivrée de la magie de l’effet, représente la tentative humaine, si vaine soit-elle, d’énoncer le Nom lui-même au lieu de communiquer des significations".

Deguy de commenter :

Prière démythifiée ? Voilà un oxymore puissant, un mascaret où s’affrontent le mouvement de la croyance (le credo de la prière) et le mouvement de la mé- ou dé- ou in-croyance : si la démythification se retire de la créance, de l’élan de la confiance ou de crédulité en.

et Nancy de nous livrer les plus belles pages qui soient pour aboutir à cet impératif catégorique : vider et laisser se vider toutes les prières qui négocient un sens, une issue, un rapatriement du réel dans l’étroit enclos de nos humanismes délavés et de nos religiosités crispées, afin de seulement rouvrir la parole à sa plus propre possibilité d’adresse, qui fait aussi tout son sens et toute sa vérité.

Jean-Luc Nancy, qui participait au colloque "Yves Bonnefoy : poésie, peinture, musique" à Strasbourg en 1993,
avec cette contribution "Nécessité du sens", pensait-il à ce vers

Dieu qui n’est pas, mais qui sauve le don,
 [14]

dont l’étrangeté retenait l’attention de Jérôme Thélot et orientait sa contribution : La fonction d’oraison dans l’oeuvre d’Yves Bonnefoy [15]

Il eût été impensable de ne pas trouver quelques pages sur Maurice Blanchot.

En dehors de la Communauté inavouable, comment ne pas penser à quelques moments du colloque Récits critiques , [16] où Jean-Luc Nancy intervenant in fine (pp. 625-637) revient sur cette phrase : "voilà qui, un instant, rend la mort joyeuse, aléatoire" dans ce paragraphe :

Pourquoi la joie dans l’instabilité et dans la contingence ? Parce que c’est la délivrance, parce que c’est la libération que, quelque part dans le Pas-au-delà, Blanchot désigne comme la libération de la mort, reprenant cette libération de manière très étrange et très compliquée à ce qu’il apelle "le chant d’église", sans le désigner plus précisément (il faut s’y connaître un peu, il faut être un peu dans les papiers du Bon Dieu pour savoir qu’il s’agit du libera (Libera me Domine de morte aeterna) dont Blanchot fait, à ce moment-là un usage incroyablement retors et qui oblige à s’interroger aussi sur le rapport qu’il a avec ce qu’il appelle là le chant d’église. [...]

Aussi, des deux textes sur Blanchot, je citerai Résurrection de Blanchot [17] , l’autre Le nom de Dieu chez Blanchot ayant été donné au Magazine Littéraire [18]
En dehors des références à l’oeuvre (le Lazare, veni foras de l’Espace littéraire, ou Thomas l’Obscur, Aminadab ou encore le Très-Haut, L’arrêt de mort etc.), c’est la citation d’un autre qui requiert mon attention, d’un autre dont j’attends comme quelques uns la parution de son "Agonie terminée, agonie interminable" :

Philippe Lacoue-Labarthe écrit à propos d’un texte de Blanchot :

"... une sorte de confidence, ou -c’est la même chose - de confession. Ce texte est tout simplement confié, il fait appel à une foi et une fidélité.

Jean-Luc Nancy "complète" ainsi :

Ailleurs, il faudra revenir à cette "foi" que présume à l’évidence tout ce qu’engage la "résurrection" ou quel que soit son nom, la "poésie" ou bien l’arasement de tous les noms. Pour le moment disons simplement qu’en effet le mourir confie ce que la mort, de fait, dérobe et enterre sans appel. Le mourir, c’est l’appel (144-145).

Mais il y a aussi ce "se fier" qui revient comme un leitmotiv -pour bien distinguer foi de croyance- dans ce parcours de la "déconstruction du christianisme" : Jean-Luc Nancy y revient depuis le texte éponyme des Etudes philosophiques à la "petite conférence" donnée aux enfants prenant appui sur l’exemple de la fidélité amoureuse (s’il est vrai que la fidélité dans l’amour est conçue comme soustraite à la simple observance de la loi conjugale ou d’un précepte moral ou éthique extérieur à l’institution conjugale. [19]

Je ne m’attarderai pas sur les pages consacrées à Jacques Derrida, provenant d’un récent Magazine littéraire Consolation, désolation [20] . Il ne semble pas utile non plus d’indiquer à nouveau tout ce qui relie les deux hommes, sauf peut-être d’ajouter ceci : qu’une même générosité les conduit sur les chemins de la philosophie et à la rencontre des autres, ce qu’a limpidement énoncé Jean-Luc Nancy dans un article des Lettres Françaises : "Généreux au-delà de l’éloge"

La générosité de Derrida doit donc résolument, inconditionnellement, nous renvoyer en deçà ou au-delà de « lui », car c’est ainsi qu’elle est généreuse et surtout c’est de cela qu’elle est généreuse : de plus que d’un identifiable, de plus que d’un appropriable « message derridien ». C’est une propriété commune, non privée, c’est un inconscient ou un surconscient en excès de tout « moi » : c’est le murmure indistinct d’un temps qui rumine sa propre clôture et son ouverture inouïe, c’est le bruissement sourd d’un temps de veille ; généreux en attentes comme en tremblements.

Ceci s’appelait un clin d’oeil. Dans le livre qui nous occupe on parle de Wink. et même plus encore d’un Wink divin. Il s’agit encore de Derrida, plus précisément du colloque Derrida à Coïmbra, automne 2003.

Rappelant un texte de Foi et Savoir, Jean-Luc Nancy relève que Derrida cite Heidegger à propos du "dernier dieu" : "Le dernier dieu" : il trouve son déploiement essentiel dans le signe (im Wink), l’accès et l’absence d’arrivée (dem Anfall und Ausbleib der Ankunft), aussi bien que la fuite des dieux passés et leur secrète métamorphose".

Il serait vraiment téméraire de donner la substance d’une intervention aussi serrée, recourons en un clin d’oeil à l’illustration retenue pour le bandeau du livre, ce détail de la Madonne à l’oeillet - Wink : petit oeil-(oeillet : fleur qui éclôt-déclôt, déclosion : espaces découverts par les immenses fenêtres, coup d’oeil du peintre, de la Vierge, du spectateur ? le texte de Nancy se "clôt" sur le "passant considérable" et "la mer allée avec le soleil", le sujet véritable ? celui "passera en faisant le bien" (Actes, 10-38) : l’intrus ?

Oui ici il semble que Wink égale différance !

Que ce clin d’oeil qui ferme le regard phénoménologique, en ouvre un autre, un égard ! et puisqu’il a été permis de considérer la lettre d’amour comme un genre théologique, invitons le lecteur intéressé à comparer le travail du philosophe avec celui du théologien. François Nault, auteur de la lettre citée ci-dessus a en effet écrit Derrida et la théologie. Dire Dieu après la déconstruction, Montréal et Paris, Cerf et Médiaspaul,2000.

A la fin de l’introduction de Le toucher, Jean-Luc Nancy, Jacques Derrida ("Quand nos yeux se touchent") affirme :

Or nous ne cédons jamais au "n’importe quoi", et la rigueur est de rigueur. L’exactitude aussi, pour parler comme Nancy. L’exactitude, nous y viendrons, c’est son mot, c’est sa chose. Il les a réinventés, il les a réveillés, il les a ressuscités, voilà peut-être ma thèse, en quelque sorte. Il faudrait donc expliquer, c’est peut-être la seule ambition de cet ouvrage, ce qu’il faut entendre par exact. Je crois cela assez nouveau. Comme une résurrection. Exacte est la probité de sa signature.

Et de retrouver ainsi ce à quoi nous conviait le premier article de Jean-Luc Nancy sur la déconstruction du christianisme : l’exercice strict et sévère, sobre et pourtant joyeux, de ce qu’on nomme la pensée. [21]

© Ronald Klapka _ 25 avril 2005

[1Ce poème-réflexion d’Alain Freixe figure au point 2 de Poème est présence, un échange avec Jean-Marie Barnaud. Alain Freixe emploie également le mot déclosion dans une note sur neuf poèmes de Pierre Torreilles accompagnés de dessins de Jacques Clauzel. Cette note (chantiers.org) n’est plus accessible en ligne.

[2Il s’agirait de penser la limite (c’est le sens grec de horizo : limiter, borner), le tracé singulier qui « boucle » exactement une existence, mais qui la boucle selon le graphe compliqué d’une ouverture, ne revenant pas sur soi (« soi » étant ce non-retour même), ou selon l’inscription d’un sens qu’aucune religion, aucune croyance, aucun savoir non plus - et bien sûr, aucune servilité ni aucun ascétisme - ne peut saturer ni assurer, qu’aucune Église ne peut prétendre rassembler et bénir. Pour cela, il ne nous reste ni culte, ni prière, mais l’exercice strict et sévère, sobre et pourtant aussi joyeux, de ce qu’on nomme la pensée (Toucher/écrire).

[3Dans son Traité d’athéologie (Grasset, 2005), Michel Onfray emploie les expressions "déconstruction du monothéisme" et "déconstruction du christianisme" en commettant un étrange contresens sur la signification philosophique bien établie de "déconstruction" qu’il confond avec "démolition", de la même façon d’ailleurs qu’il emploi "athéologie" à contresens de Bataille, créateur et seul usager du mot. Ces contresens sont sans doute d’étourderie, mais peuvent créer des confusions fâcheuses.
Voir aussi : Religions, mythes, fiction, psychanalyse : Mona Chollet confronte un succès de librairie Le traité d’athéologie (Michel Onfray) à La mystique sauvage de Michel Hulin.
L’animatrice de Périphéries résume ainsi l’article de "Feuilles de route" :
Un livre qui se propose de nous délivrer de l’asservissement aux doctrines religieuses, avec ce qu’elles supposent de soumission à des dogmes figés, de haine de la pensée, de la liberté et de la vie sensuelle, ça ne peut être que bienvenu - même si on s’agace de retrouver dans le « Traité d’athéologie » de Michel Onfray, énorme succès de librairie de ces dernières semaines, tous les préjugés bellicistes sur l’islam qui flottent dans l’air du temps : on aurait attendu autre chose d’un philosophe prônant le refus des vérités toutes faites. Le livre déçoit aussi par la faiblesse de l’alternative qu’il propose : aux religions, Onfray n’a à opposer que la « tradition rationaliste occidentale », qui, sous sa plume, ne semble souffrir aucune critique. Or on voit mal comment celle-ci pourrait, ainsi qu’il le prétend, venir à bout du nihilisme qui caractérise notre époque. Les affinités profondes de l’ultrarationalisme et du nihilisme, c’est justement ce que démontre Michel Hulin dans « La mystique sauvage » (1993). Cet autre philosophe, spécialiste de l’Inde à la Sorbonne, y traite de ce qu’il appelle les « extases laïques » : ce sentiment de l’infini qui saisit parfois les sujets les moins portés sur le fait religieux. C’est ce que l’écrivain Romain Rolland, dans sa correspondance avec Freud, appelait le « sentiment océanique » : un phénomène qui embarrassait considérablement le maître de la psychanalyse. Et si l’expérience des « mystiques sauvages » permettait d’échapper à la fois au rationalisme désenchanté et à la religiosité destructrice ?

[4cf. "La planète des songes", in Libération, 27/08/03.)

[5C’est difficile de faire le lien entre un carré d’herbes folles poussant entre deux voies de chemin de fer et ... Dieu, ou son absence, ou ses substituts. [...] on pourrait tenter quelque chose comme "venance", qui ne désignerait surtout pas une attente, un mouvement d’attente, mais au contraire une sorte d’immobilité de la venue [...] une sorte de permanente déclosion dont, justement, le carré d’herbes folles entre les voies du chemin de fer serait un exemple. (227).

[6Cf. Jean- Baptiste, Marongiu, Adieu, Dieu, in Libération, 21 avril 2005

[7Cf. la réunion des textes autour de ce livre (Nancy/Blanchot).

[8Jean-Luc Nancy répond ici à Philippe Choulet dans le long entretien qu’il lui a accordé pour la revue L’Animal N°14/15 été 2003 ; voir à ce sujet les pages 118 et 119 et de façon développée dans La déclosion, le chapitre "déconstruction du monothéisme, pp. 47-63, ou p. 60, le lecteur de Maldiney méditera peut-être : notre tâche [...] est de penser un "sens-de-monde" dans un monde divisé de son propre être-monde, dans un monde acosmique et athéologique, et pourtant toujours "monde" en quelque façon, toujours le nôtre et celui de la totalité des étants, donc toujours totalité de sens possible - étant entendu que cette possibilité-là est toujours aussi, de soi, exposée à l’impossible.

[9[...] la peinture chrétienne doit se penser, et avec elle le christianisme, comme une mise en jeu complexe et serrée de la triple instance du monothéisme, [...]. A savoir, le dieu chrétien "proprement" (religieusement) dit présent/caché et se présentant caché, le dieu juif, parlant, interpellant depuis l’imprononçable et l’invisible, le dieu musulman, incommensurable à toute présence. [...] Considérons un instant la Visitation de Pontormo comme un tableau juif : en effet, il n’achève pas de représenter ce dont il traite (c’est la prescription de la tradition : que la représentation soit incomplète). Considérons-la maintenant comme un tableau musulman : en effet il n’est composé que d’une mêlée d’arabesques, elle aussi interminable.

[10Oserons nous à cet égard conjoindre cet autre livre de Jean-Luc Nancy L’"il y a" du rapport sexuel (Galilée, septembre 2001) où à une logique du manque constitutif le philosophe appose une éthique de la "brûlure du sens" à la conclusion de l’ouvrage de Jean-Louis Chrétien (L’appel et la réponse ; Minuit,sept. 1992) :
Quand le corps tout entier rayonne et brûle de ce divin contact, il se fait chant et verbe, mais ce que de tout lui-même par l’Autre rassemblé et recueilli il chante est cela qu’il ne peut dire, cela qui l’excède infiniment, un excès auquel le toucher même est destiné, et qui dans la plus humble des sensations , dans le moindre contact ici, nous était déjà pour toujours ouvert.
Oui.
Cf. également Le toucher, Jean-Luc Nancy de Jacques Derrida (Galilée, décembre 1999), cité dans le bel article portée de main, de Nadia Pierre dans L’Humanité du 2 février 2002.

[11Lire la chronique de Marie Gauthier "Un blanc à la place du coeur", sur le site Inventaire/invention

[12textes réunis par Jean-Luc Nancy et Elisabeth Rigal, Paris, Belin, 2001

[13C’est le titre de l’ouvrage publié par Michel Deguy chez Bayard. Les pages Le recueillement (159-164) de Au jugé (Galilée, octobre 2004) en disent "le sens en réserve".

[14Dans le leurre du seuil, in Poèmes, Mercure de France, 1986, p. 281 sq

[15repris dans La poésie précaire PUF, 1997

[16textes réunis par Christophe Bident & Pierre Vilar, Editions Farrago Leo Scheer 2003

[17Prononcé en janvier 2004, au début du cycle de conférences consacré à Maurice Blanchot, au Centre Georges-Pompidou, sous la direction de Christophe Bident

[18N°424, spécial Maurice Blanchot, Paris, octobre 2003

[19Je songe ici volontiers au "se fier" tel qu’utilisé par Jean Grosjean, dans L’Ironie christique (Gallimard), sa lecture midraschique de l’évangile de Jean, tel qu’il consonne aussi avec ses Araméennes (Cerf)

[20Publié dans le Magazine littéraire n° 430, spécial "Jacques Derrida", Paris, avril 2004

[21Les chroniques philosophiques, parues chez Galilée début 2004, en reprise des Vendredis de la philosophie de France-Culture en donnent idée.