Christian Hubin/Claude Faivre : Tombées

texte du 13 octobre 2005


Un auteur rare.
Un graveur et sculpteur non moins rare.
Rencontre.

 

       Et la voix qui creuse.  La croûte de terre bat-
tue, puis celle d’argile, le grès où grincent les pelles,
les pioches.  L’incurvation apparaît. Il faut descendre
l’un  après l’autre, pieds  nus, sur un  autre sol,  un
soubassement où -

       Fends !

       Puis le halètement,  l’égouttement par les fis-
sures. D’où le fond, les objurgations autour -

Christian Hubin [1]

 


« Claude Faivre. Après son expérience des ligatures, des noeuds ; après les jambages et volutes des Portes, [2] de leur muette respiration : cette phase qui n’est pas synthèse, mais heurts et houles, torsions de désir (Madame Edwarda). Enchevêtrements, béances. On voit. On fend des formes. Qu’est-ce, entre elles, en elles ? Qu’est-ce que la figuration ? A la fois immédiate et soustraite à elle-même, irradiante et fixe : le désir est sans commencement et n’atteint pas. S’y serrent Éros et Thanatos, - sexes-plantes et laves archaïques, couleurs et lignes faites ahanements, saccades d’onomatopées.

Baroquisme comme d’avant le mot, d’avant tout signifié : s’arrachant à soi, -suivant, précédant sa disparition. Le vide se fait souffle en creux, fellation rythmique de la mort. » [3]

Voici donc reliés, Christian Hubin (le texte de Tombées, p. 66) et Claude Faivre (la gravure [4] donnée en vis-à-vis de cette page), parmi les huit qui illustrent l’ouvrage dont un frontispice [5]).

Tombées, a paru en 2000, dans la collection Merveilleux, chez Corti [6].

Il n’est guère évident qu’il ait fait beaucoup de bruit. C’est que l’auteur est très exigeant, et n’a nul besoin de battre l’estrade pour que s’établisse la reconnaissance.

Il suffit de lire les quelques lignes extraites des livres incomparables que sont parlant seul, le sens des perdants, auxquels il faut ajouter la forêt en fragments, sur l’illustrateur de Tombées, Claude Faivre, pour nous demander si dans la « Montée du Carmel poétique » donnée à gravir, nous ne sommes que d’éternels commençants, et par éclats progressants...

Tombées est pourtant un livre très lisible à condition de se laisser déprendre de tout a priori de lecture (incision si novatrice de l’oeuvre, disent les éditeurs) :

"Ici le chant est au service de la quête, une quête du Graal [7] éminemment contemporaine et cryptée où des vitesses, des bonds, fractions de durée viennent se fondre et se confondre voire se fracasser, à tel point que l’on n’assiste pas à une évocation mais à un véritable télescopage des temps dont la figure féminine sort fragilement indemne, comme magnifiée..."

Cette quête est aussi présente dans les recueils de poèmes, dernier en date Laps [8] dont le site Corti nous donne la lecture attentive de Richard Blin (Matricule des Anges) ou ce récit à lire et à relire : venant [9] et avec, cette fois un texte critique de Jacques Ancet, tandis que Pierre Romnée prévient :

« Il n’y a rien a voir là-dedans », disait Rimbaud, et dans le récit de Christian Hubin, « c’est loin et on n’entend pas ». Ni voir ni entendre, mais demeurer ouvert, telle est l’injonction de l’écriture dans un monde de bruit et de fureur.

N’en va-t-il pas de même pour la sculpture de Claude Faivre ?


« Claude Faivre. Sculptures. Comme un surgissement aveugle, des fractures debout. Stalagmites qu’entourent des cercles de cercles, l’air abrupt, radical où se dresse ce gui est, saccadé, scandant sa propre irruption - où le vide se renverse, prend figure. Le mouvement est de l’immobile qui rêve par intervalles.

Inoukshouk des glaces arctiques, menhir qui capte le ciel, obo de Mongolie : blocs soutenant l’espace, tensions, happements vers la voûte criblée, l’apex de la matière noire. Des choses ne cessent de poursuivre leur cours, l’empilement de tronçons résonne un jour dans une seconde conscience.

Ces totems, ces arbres-échelles, ne disent qu’eux-mêmes. Ils mettent en présence. La forme ne nie pas l’informe, qui l’appelle pour s’y faire quête. Non édification, mais mouvement, reconnaissance. Tout art : une conscience fugitive où le chaos tente d’être structure, meurt de l’être, de coïncider. L’identité n’y a pas cours : une ontologie brute, à la mesure de nos dérisions. Non ce ressentiment devant l’élémentaire (grain, nodosités, nudité opaque) que l’oeuvre transcenderait, mais la matière qui monte en soi, hors de soi, dans toutes ses transsubstantiations, ses états, qui brisent les catégories, assemblent des morceaux de mondes, où l’inerte se fait trajectoire, la verticalité, fusion. Terre et ciel, une souche qui croît, une pulsation d’artère, une stèle devant son aube.

Ceci n’est pas la fin d’une voie, mais sans cesse son commencement. Entre les enclumes des constellations vibrent les sons initiaux, l’ange dont une aile manque. Filigranes du sans-mémoire, des pèlerinages à travers les feux, effigies passées, à venir. Bornes-jalons de ce qui n’est pas, dont l’inexistence bouge. » (parlant seul [10], 119-120)

© Ronald Klapka _ 13 octobre 2005

[1Christian Hubin, Tombées, éditions José Corti, 2000, p. 66.

[2 Claude Faivre : Portes. La pierre percée, la portée de l’astre à venir, micassures, une pulsation inaudible, dans la frange extrême de l’air, la limite de toute perception, ici où se traverse, est et n’est pas, se voit rêvant devant sa propre apparition, immobile et se mouvant, fracture et flux, le sillage laissé par ce qui va être, le sectionnement continu d’un bord, d’une conscience transversale, limaille aveuglante appelée, tirée de biais, s’écartant d’une coupure innée, d’une extraction à la base du visible, des similtudes exactes et disjointes, où à tout instant s’absente, continuum et fragment - la vitesse des deux cimes dans l’inconçu, toutes les choses, longeant leur passage, leur propre étoilement, nimbes autour du son majeur, du flux de ciel, de la fracture permanente, - l’essence de la lumière est la séparation, l’esprit et la main qui trace, un seul silence précédé, antérieur à lui-même, ici et rayant ici, non qui éclaire mais précède, - à jamais son hémorragie. (parlant seul, p.31-32.)

[3Christian Hubin, le sens des perdants, José Corti, 2002, p. 91.

[4Cliquer pour voir/lire cette gravure

[5Ce frontispice, comme le prologue de ce prologue :
Les premières pages semblent se rattacher à l’origine même du cycle, à l’archétype fréquemment mentionné, dont plusieurs versions se réclament - qui ne sont que des épilogues. L’immobilité sur la crête n’atteste que l’inexistence de toute temporalité. Faire un seul geste serait faillir. Serait reporter encore ce qui vient, dépasse déjà la ligne, sourd par intervalles dans , dans la Teneur - et nous l’avons vu plusieurs fois, lu avant d’ouvrir les yeux, avant la date de toute composition, d’arrivée dans l’état, sa perception primale - variations de lumière au sol, jusqu’à l’horizon, puis la base, ses points dans une comparaison sans références, limpide par contamination.
Et de ce qui vient, le sens tenu d’avance pour altéré. Aux herbes lavées, la perte de connaissance -

[6La collection Merveilleux est dirigée par Fabienne Raphoz-Fillaudeau. A lire Carte Merveille de Philippe Lançon

[7d’où la citation de la grant hautece : “ Sire, fet Lance­lot, il est einsi que je sui morz de pechié d’une moie dame que je ai amee toute ma vie, et ce est la reine Guenie­vre, la fame le roi Artus. Ce est cele qui a plenté m’a doné l’or et l’argent et les riches dons que je ai aucune foiz donez as povres chevaliers. Ce est cele qui m’a mis ou grant boban et en la grant hautece ou je sui. Ce est cele por qui amor j’ai faites les granz proeces dont toz li mondes parole. Ce est cele qui m’a fet venir de povreté en richece et de mesaise a toutes les terriannes beneurtez ” (, et la sene­fiance exacte de l’acte dévoilée par l’ermite : “ Chetis ! bien estes enfantosmez par cele qui ne vos aime ne ne prise se petit non ” .

[8Christian Hubin, Laps, José Corti, 2004

[9Christian Hubin, venant, 2002.

[10 Christian Hubin, parlant seul, éditions José Corti, 1993 ; ; V. aussi ce texte de Bertrand Fillaudeau sur les Piles-colonnes de Claude Faivre.