Les égarées magnifiques de Claude Louis-Combet

lettre du 13 octobre 2008


C’est la même histoire d’un désir d’absolu, à l’exigence duquel il est impossible de se dérober, alors que, de toute évidence, notre indigence d’être nous annonce toutes les chances de l’échec auquel nous courons.


C’est une caravagesque Marie-Madeleine en extase de Louis Finson qui adorne la couverture de Des Egarées, sous-titré Portraits de femmes mystiques du XVII° siècle français, aux éditions Jérôme Millon.

L’auteur, Claude Louis-Combet, a réuni en un volume des fascicules initialement publiés "aux dépens de la Compagnie de Trévoux" entre 1998 et 2006
 [1]. En sus d’une préface qui origine une collaboration avec Joseph Beaude à la suite de la rencontre du "mystiqueur" au colloque Madame Guyon à Thonon, "l’homme du texte" nous offre "Jeanne Marguerite, la Solitaire des Rochers et de l’Abîme des ruisseaux", qui à bien des égards, dans la distance non dénuée d’humour, mais avec une tendresse avérée, donne la mesure ou la portée des ces "hagiographies perverses". J’extrais tout particulièrement :

Pour nous autres dont la foi est tout à fait éteinte, une telle intuition [2], fréquente dans les récits hagiographiques, serait proprement impénétrable si nous ne pouvions l’aborder au travers de l’analogie que nous fournit la condition d’amour : visage, voix et paroles (ou silence même) de l’aimé (e), émanant du fond de notre obscurité intérieure afin de nous faire entendre, en même temps que notre radicale indignité, la singularité de l’engagement qui nous tient. C’est la même histoire d’un désir d’absolu, à l’exigence duquel il est impossible de se dérober, alors que, de toute évidence, notre indigence d’être nous annonce toutes les chances de l’échec auquel nous courons. Aussi bien l’aventure spirituelle de Jeanne-Marguerite nous est-elle ouverte, d’emblée, comme une terre de reconnaissance, pour autant qu’amour et solitude fusionnent en un seul et même accomplissement.

Si je lis avec les mots de Christian Prigent, je lis : sexe, solitude, secret. Si je lis avec ceux de Louis-Combet : Celui qui aime connaît Dieu [Proses pour saluer l’absence, 105-122, José Corti, 1999] . En insistant sur l’intransitivité du verbe aimer. Robert Alexis avec lequel Benoît Legemble a eu un entretien pour le Matricule des Anges, reconnaîtrait dans les lignes de ce récit quelques traits prêtés à ses dernière Figures : minéralisation, végétalisation, animalisation, bisexualité, amour pur. [On peut aussi considérer avec Bremond - dont C. L.-C. écrit que jamais il ne fut aussi voltairien) qu’il s’agit d’un faux trafiqué aux fins de nuire aux quiétistes, c’est une autre enquête !]

Quant à l’écriture de Claude Louis-Combet : jouissance ! [Vibrations : séminaire Encore]

Jouissance encore, que Patrick Née et Esther Tellermann me permettront de qualifier d’intellectuelle, même si dans la réflexion qu’ils partagent dans l’entretien donné à la revue NU(e) n°39 (juin 2008) affleure la sensualité en particulier dans ses formes rythmique et sonore. Cet entretien, très écrit, est un modèle du genre : des questions en forme d’analyse (Racine, Perse, la métrique etc.) et des réponses qui ouvrent ! Qu’on lise ceci et l’on verra combien la prose de Louis-Combet est proche :

« C’est au moment où le poème se donne dans un geste vers un au-delà de ce qui a déjà été écrit - dans un mouvement de la main pour inscrire littéralement une pulsation singulière - que se nouent le rythme et les sons d’une langue, selon un hasard que l’on peut nommer pensée. Ce serait plutôt la suture momentanée du sensible, de la perception et d’une énigme inédite, accueillie dans son rapport à la langue par le sujet qui écrit ; avec ce que ce rapport a d’impur, de fondamentalement lié au corps et à la sexualité. » (10)

Quant à la conclusion de l’entretien :

« Le poème répond en effet à l’injonction-pulsation d’une voix muette, à l’impulsion d’un rythme, d’un refrain, d’une mémoire oublieuse. Et cette voix remet sur le métier notre petite configuration mentale, pour la sortir des impasses de notre ratiocination, de notre paranoïa ordinaire. Cette voix se tourne vers l’autre qu’est la langue, laisse cette dernière déposer quelques sonorités familières et soudain, pourtant, étrangères. Ce que vous appelez « geste d’amour » est la possibilité de s’ouvrir à l’étranger dans la langue. La poésie offre une terre, la seule que nous ayons en partage, celle où chacun pourrait être sujet de son dire, c’est-à-dire ne pas méconnaître qu’il en est exilé. » (27)

Elle rappelle que la poète est psychanalyste et professeur de lettres. Je fais ainsi entrer en résonance avec son propos deux parutions récentes :

— Côté psychanalyse : la revue Europe n° 954 : Freud et la culture, dont j’emprunte à Laurence Kahn ceci :

Dans la découverte [que le maillage langagier dans lequel s’exécute l’ensemble des opérations permettant â la fois le maintien de refoulement et le retour du refoulé vers la conscience, est fait de la matière de la langue maternelle], Freud est alerté par deux choses : d’une part, par l’extraordinaire plasticité du langage, capable de se prêter admirablement aux renversements, aux retournements du sens, afin de dissimuler sous un contenu manifeste bénin un contenu latent pénible ; d’autre part, par l’aptitude de la langue à se moquer autant de la grammaire que des systèmes référentiels, à se décomposer pour se mettre au service de l’accomplissement pulsionnel, bref à se faire l’alliée de la régression.

Ce sont ces deux points qui l’amènent à concevoir en quelque sorte une sous-couche archéologique de la langue qui aurait conservé ses propriétés originaires - sous-couche qui se réactualise dans toutes les actions psychiques impliquant la contribution de la pulsion. (73-74)

— Côté enseignement des lettres : le livre de Patrick Guyon (590 p) aux éditions J. Millon : Pour une politique de l’esprit, sous-titré Exercices pour l’école, parmi mille propos, tendant à rendre à la littérature son titre d’expérience morale, non de science esthétique :

[133i.] Notre démocratie jouera bientôt à sa façon l’adage : à qui paie les violons de choisir la musique. Mais suffit-il d’être payeur, pour réclamer ce qui importe ? Et de surcroît, ce qui importe, à supposer qu’on le connaisse, s’évalue-t-il comme un service ?

[133j.] L’école républicaine aura été la promotion, à l’intérieur de conditions normalisées par le discours positiviste, - d’une sorte de servitude. Et même on aura vu l’État se cléricaliser aux dépens des églises, obéissant aux lois du siècle ; l’entreprise d’éduquer se faire l’objet d’un culte qui perdure de manière rhétorique, bien que la foi ait disparu. Malgré les apparences, les discours affichés sur le fronton de nos programmes, il y a belle lurette qu’ils ne sont plus kantiens. (103)

Je ne pense pas - quand bien même le format de cette lettre pourrait sembler l’autoriser - solliciter les textes cités : Claude Louis-Combet, Esther Tellermann, Laurence Kahn, Patrick Guyon, quand en temps de crise s’effondre certain crédit : le tempo de la pensée (cf. Patrice Loraux) n’est pas celui des cotations de toute nature y compris celles qui parfois usurpent le nom de littéraires, la compagnie de ces auteurs semble permettre de continuer à réclamer ce qui importe !

© Ronald Klapka _ 13 octobre 2008

[1 "Ce choix [de personnages féminins : Louise du Néant, L’épreuve de l’abjection ; Marie des Vallées, Le silence et les mots ; Claudine Moine, Couture et prière ; Armelle Nicolas, Domestique et mystique ; Marie Teyssonnier dite Marie de Valence, Voyance et contemplation ; Jeanne-Marguerite, La Solitaire des Rochers et de l’Abîme des ruisseaux.] impératif, s’enracine profondément dans le terreau fantasmatique qui a servi d’aliment à toute mon oeuvre de fiction. Il met en relief l’une des faces de la Mère absolue, sa dimension de vierge féconde et bienfaisante, d’animal spirituel sensible à la nature, de puissance poétique immanente, d’amante vouée à tous les excès de la théopathie. " (Préface)

[2cf. supra : " [Elle] avait aussi conscience - une conscience confuse et tourmentée - qu’en agissant ainsi elle avait répondu à un appel qui dépassait les motifs obscurs de sa nature et qui était la voix même de Dieu s’adressant à elle, Jeanne-Marguerite, la plus insignifiante et la plus démunie de toutes les créatures."