D’un atelier l’autre, Giacometti, avec les poètes, les chercheurs

12/02/2013 — Alberto Giacometti — Michèle Finck — André du Bouchet — Thomas Augais — François Rannou


                                   Dessins d’Alberto Giacometti —
par blocs froids détachés de quelque glacier à facettes qui tranchent.
La dureté de ce crayon sans ombre qui, à proximité, plus qu’à raison
d’une distance,  se volatilise.  Et, dans l’agrégat rectiligne, ouvertes
d’un coup de gomme, avenues par lesquelles l’espace inentamé rapi-
dement afflue.  Jusqu’à ce que le trait,  repris toujours,  et en quête
de la dernière surface, toile, air, papier, qui l’en sépare, s’étant inter-
rompu, touche à son objet immatériel. Dessins blancs dans une pièce
nue. [1]

Notre vie éphémère, intime par surcroît [2].

« Ce qui est dû par la parole, c’est le sens. Mais le sens est plus que tout ce qui peut être dû. Le sens n’est pas une dette, il n’est pas requis, et on peut faire sans. On peut vivre sans poésie. On peut toujours dire " à quoi bon des poètes ? ". Le sens est un surcroît, c’est un excès : l’excès de l’être sur l’être lui-même. Il s’agit d’accéder à cet excès, de lui céder ». [3].


« L’effort répété de Giacometti pour s’approprier par son écriture la réalité impossible est sans fin, de même qu’est sans fin ce qu’écrivent les analystes et les poètes sur toute l’œuvre de Giacometti. [...]
Jacques Dupin, analysant ce qu’était pour Giacometti la ressemblance, écrivait en 1962 : “Cette distance, ce vide qui font de Diego un étranger, de la chaise un objet incompréhensible, incertain, dangereux”.
Peu avant sa mort, Giacometti notait encore, en 1965 : “L’écart entre toute œuvre d’art et la réalité immédiate de n’importe quoi est devenu trop grand et, en fait, il n’y a plus que la réalité qui m’intéresse et je sais que je pourrais passer le restant de ma vie à copier une chaise”. »

Voici quelques lignes de Georges Raillard, dans la Quinzaine littéraire [4] à l’occasion d’une récente exposition de dessins d’Alberto Giacometti, qui suffisent à donner, attiser, si le verbe convient, l’élan pour évoquer quelques livres qui croisent l’œuvre de l’artiste en son dessein profond, du moins ce que je crois être, perçois comme tel.

Les livres ? une récente publication, Giacometti et les poètes par Michèle Finck, mais aussi, les riches travaux de Thomas Augais, sa thèse : Trait pour trait : Alberto Giacometti et les écrivains par voltes et faces (2009), des articles (Europe, L’étrangère, dans Présence d’André du Bouchet (le colloque de Cerisy 2011 [5])), son recueil de poèmes Vers Baïkal (mitraille) à la Lettre volée, et en guise d’envoi élémentaire une (lettre sur la poésie) de François Rannou.


Michèle Finck, Giacometti et les poètes, « Si tu veux voir, écoute »
Celan, Dupin, Bonnefoy

Michèle Finck « revendique [la] liberté interprétative en posant au centre de [son] étude une formule à vocation heuristique : le précepte cistercien « Si tu veux voir, écoute ». [...] L’enjeu est de cerner ce qu’on peut appeler, avec Louis Marin, le « bruit rétinien » auquel accèdent les poètes de L’Éphémère face à l’œuvre de Giacometti : « Ce "bruit visuel", presque rétinien, que j’ai dans l’œil quand je regarde des tableaux [6]. » Que se passe-t-il quand la poésie, devant la peinture, tend l’oreille ? L’hypothèse risquée est que la parole cistercienne « Si tu veux voir, écoute » peut se lire comme l’un des paradigmes de l’approche de Giacometti par les poètes de L’Éphémère, voire comme l’un des paradigmes de l’approche des arts visuels par la poésie. »

Par ces mots d’introduction à l’ouvrage qu’elle vient de faire paraître chez Hermann, Michèle Finck indique la basse continue, de ce qu’elle nous donne à lire, et pour chacun des poètes élus, un dernier chapitre comportera outre l’adage cité, mention de ce qui aura été entendu, soit « Celan auditeur du sifflement à l’œuvre chez Giacometti », pour Jacques Dupin : « Une audition du “silence” des œuvres », et enfin « Le double silence de Giacometti selon Bonnefoy ».

C’est indiquer les trois mouvements du livre, dont l’inégalité (quantitative) de développement tient à la place que les œuvres considérées ont réservée à l’artiste, un poème pour Paul Celan « Les Dames de Venise », deux ouvrages pour Jacques Dupin, son Alberto Giacometti (trois textes, 1963, 1978, 1990) réunis en 1999, ainsi qu’Alberto Giacometti. Éclats d’un portrait (2007), et les reprises d’Yves Bonnefoy depuis « L’Étranger de Giacometti » (1967) aux Remarques sur le regard (2002), et centralement Alberto Giacometti, Biographie d’une œuvre (1991 [7]) à laquelle Michèle Finck accorde une lecture de très près, notamment des pages relatives à L’Objet invisible, et qui sont bien plus qu’une glose [8]. On aura noté que parmi les poètes de l’Éphémère une étude particulière n’aura pas été accordée à André du Bouchet ; il ne faut pas s’y méprendre : Qui n’est pas tourné vers nous est cité très souvent, en dialogue, en contrepoint (notamment, on s’en doute, pour L’Objet invisible) avec les études privilégiées. Les travaux de Thomas Augais donneront d’y revenir (infra).

Comment appréhender l’ensemble ? quel que soit le degré de connaissance de l’œuvre de l’artiste, de celles des poètes, le lecteur sortira particulièrement enrichi de ce qu’il aura découvert ou redécouvert sous un angle spécifique (regarder n’étant pas simplement voir, nous est-il rappelé), avec toutes les nuances, les tâtonnements, les retours qu’autorisent la distance prise et l’évolution personnelle : par exemple passer du récit en rêve à la critique en rêve. Les fines comparaisons, par exemple La mort de Van M. selon Dupin ou selon Bonnefoy ou encore L’Objet invisible, de Breton à Bonnefoy et de Du Bouchet à Bonnefoy, les filiations, : Van Gogh/ Giacometti/ Celan ou Rimbaud/Giacometti/Celan, les dialogues : avec Picasso et Proust, les modulations de l’« accord » entre présence et séparation puis présence et précarité, la précision des références (préférablement avoir les ouvrages cités en main), mais il y a bien plus que l’habitus professionnel de l’universitaire [9], l’objet de la recherche n’est pas anodin, il y va de la poésie — l’art qui n’est pas ordinaire — celui dont Jérôme Thélot souligne qu’il a pour « vocation et sens de dresser l’homme contre le non-sens ».

Aussi agrafera-t-on, de cœur, cette dernière affirmation :

« L’art m’intéresse beaucoup, mais la vérité m’intéresse infiniment plus », déclarait Giacometti [10]. L’hypothèse risquée ici, c’était de situer cette « vérité » dans l’écoute de son œuvre, en lui appliquant ce précieux conseil : « Si tu veux voir, écoute ». Mais au-delà de l’exemplum Giacometti, l’hypothèse peut être étendue [11] à bien d’autres œuvres des arts visuels.
J’en prendrai trois exemples, en guise de coda. Soit l’œuvre de Bram van Velde, telle que la révèle le « Si tu veux voir, écoute » de Beckett ([la peinture] de B. van Velde fait un bruit très caractéristique, celui de la porte qui claque au loin, le petit bruit sourd de la porte qu’on vient de faire claquer ») ; soit aussi la peinture chinoise comme la donne à entendre François Cheng ; soit enfin l’art de Miklos Bokor, comparé par Yves Bonnefoy à une sorte de « loupe » acoustique. (242)

Et on n’hésitera pas à qualifier ce travail, lui aussi, pour ce qu’il apporte de clartés et d’ouvertures, d’exemplum ; à suivre...


Les écrits d’André du Bouchet sur Alberto Giacometti, « un pont jeté par-dessus la mort de l’artiste »

« Si André du Bouchet n’a publié aucun texte sur Giacometti du vivant de l’artiste, on manquera pourtant le sens du recueil intitulé Qui n’est pas tourné vers nous [12] faute de considérer le rôle du hasard dans cet état de fait. Survient en effet la mort brutale de l’artiste qui, parcelle cette fois de ce mouvement contre lequel en vain il aura lutté, par un étrange retournement se dérobe au moment où la parole du poète est sur le point de se voir prononcée. Alors que chez Yves Bonnefoy la mort de Giacometti déclenche le mécanisme de l’écriture, que chez Dupin elle le freine - il publiera encore des textes, mais l’essentiel est dit du vivant de l’artiste - Qui n’est pas tourné vers nous présente la configuration particulière d’un pont jeté par-dessus la mort de l’artiste. Même si Giacometti ne s’absente pas par la suite de l’œuvre d’André du Bouchet, le foyer d’écriture du livre s’étend de 1965 à 1971. Une pierre lancée en 1965 ricoche cinq fois sur une béance inattendue, tirant à elle chaque cercle, avant d’être rendue à l’air. »

Ainsi s’exprime Thomas Augais, dans sa thèse soutenue en 2009 (en ligne [13]) : « Trait pour trait : Alberto Giacometti et les écrivains par voltes et faces d’ateliers », lorsqu’il examine la relation entre l’artiste et le poète dont les écrits ont été rassemblés avec le titre de l’un d’eux Qui n’est pas tourné vers nous, en 1972, avec « Air », datant de 1951, comme la sortie de la chambre d’écriture.

Pour ses « notes en vue d’une étude de Qui n’est pas tourné vers nous », Thomas Augais a retenu l’expression « entaille hilare » [14], cette section de sa thèse [15], qui croise particulièrement celle d’Elke de Rijcke [16] pourra être complétée tout spécialement par les notes finales de Océan, barques de plâtres, texte confié à L’étrangère (16-17-18), singulièrement enrichi des brouillons inédits de Qui n’est pas tourné vers nous. Voici :

« Qui n’est pas tourné vers nous : méditation sur la mort, rattrapée par la mort (d’Alberto Giacometti), et prolongée en tombeau ( de poussière rieuse)… Poussière « dansante », « enfantine », vibrante comme l’œuvre de Giacometti du poids de mort qui la délivre, rire sur lequel nous […] serons restés :
[...]
Comme une mort éclate soudain en éclosions effrénées, en infini de naissances… Ce tombeau pulvérisé, rieur, André du Bouchet n’aura de cesse d’en accentuer la danse légère, rendue à quelques pages : D’un trait qui figure et qui défigure. Trace d’une survie de l’œuvre de Giacometti incorporée à la sienne propre, dans un incessant entretien dont la dernière marque visible vient effleurer la mort d’André du Bouchet lui-même :
   Alberto apparu – debout, bien entendu…[…]
      - tel qu’une conversation, à travers les ans interrompue, et reprise à travers les ans, mort ou non, se serait poursuivie…conversation que la vie n’aura fait qu’engager…que la vie poursuivie n’aurait encore fait qu’engager…et qui alors, lui silencieux, se poursuit… »

Conversation que l’on poursuit en effet Dans l’air insensé, dont je donne le début :

« Qui n’est pas tourné vers nous, le grand recueil de 1972, foyer du dialogue entre André du Bouchet et Alberto Giacometti, se referme sur un texte fascinant, hapax dans l’œuvre du poète : « Et (la nuit ». Ce monstre, ou griffon, nous l’envisagerons à la lumière d’une autre chimère, le texte de Giacometti intitulé « Le Rêve, le Sphinx et la mort de T. », ainsi que des carnets et avant-textes du fonds André du Bouchet à la Bibliothèque Jacques Doucet, qui révèlent notamment l’irruption de la mort de Paul Celan au cœur de cet autre entretien dans la montagne. L’événement d’une mort apparaît ici comme enfoui, mais sa répercussion à rravers un faisceau d’états de conscience permet la recomposition, dans le temps de l’écriture, du complexe espace-temps-parole, cette recomposition devenant un nouveau point de départ pour l’œuvre. »

Ce qu’exprime nettement, j’allais ajouter, par surcroît, la conclusion de ce texte (qui s’appuie aussi sur les Carnets) :

« Le monde au centre, ouï-dire venu dire oui, répond pour l’interlocuteur en question, Giacometti ou Paul Celan, dont la mort suscite par contrecoup l’écriture d’un rêve qui a trait à un autre. « Et (la nuit » propose de convertir un manque, à partir des échos infinis qu’il suscite, en excès. Dans l’indifférenciation où les notions périmées de haut-bas, gauche-droite, avant-après, vivant-mort, endormi-éveillé viennent s’abîmer, le texte dessine l’orbe d’une« relation compacte » où la notion de surcroît, c’est-à-dire du point où une parole prononcée en toute perte déborde toute intentionnalité, devient centrale. « Et (La nuit » nous semble donc devoir être considéré, dans l’œuvre d’André du Bouchet comme ce moment où le poète s’arrête et, comme Giacometti dans Paris levant soudain la tête, prend la« mesure du ciel alentour ».

Concernant la relation entre Paul Celan et André du Bouchet, on lira avec intérêt l’échange de lettres des 5 et 7 janvier 1969 parmi celles que Bertrand Badiou aura confiées à la revue Europe [17], et qui sont en relation avec la publication des numéros 7 & 8 de L’Éphémère, et en ce qui concerne notre attention la publication dans la revue de Qui n’est pas tourné vers nous, relevons juste : « tout ce qui provient de vous a pour moi valeur de certitude et de confirmation. « Ce qui n’est pas tourné vers nous » — nous le partageons du moins, et c’est par là que s’établit la vérité de notre rencontre. » (Du Bouchet à Celan).
Bertrand Badiou note que c’est à la fondation Maeght dont il avait été l’hôte par l’entremise d’André du Bouchet, avait écrit le poème inspiré par une série de sculptures de Giacometti intitulé « Les Dames de Venise ».

À cet égard, la conclusion du premier chapitre de Giacometti et les poètes à partir d’une étude de ce poème (Michèle Finck, cf. supra) sera aussi la nôtre :

« Autour de Giacometti se joue l’un des plus féconds dialogues entre la littérature et les arts au XXe siècle. Aussi Yves Bonnefoy va-t-il jusqu’à identifier le jour de l’enterrement de Giacometti à Stampa à l’un des centres de gravité du siècle : « C’est à cette journée qu’en esprit je pourrais revenir s’il était besoin d’un décor emblématique pour signifier mon rapport au siècle. » Et lorsqu’il cherche à évoquer les lignes de force de la revue L’Éphémère, qui a dû assumer le deuil de Giacometti en 1966 et celui de Celan en 1970, Bonnefoy rend un double hommage croisé à Giacometti et à Celan : « C’est avec Giacometti en esprit qu’André du Bouchet et moi-même avons voulu pour quelques années la revue L’Éphémère qui a été le plus clair [...] de notre engagement dans le débat de l’époque sur ce qu’on peut faire des mots [...] » [18].


Thomas Augais, vers Baïkal (mitraille)

Voici un recueil de poésie bien allègre, à l’image du quatrain de couverture :

Journées d’ivresse belle
comme l’oubli rincé à bleu des campanules
même lumière sur sa tige au travers des saisons
Joie ne défleurit pas coupante

S’il est bien question du lac Baïkal, la notice descriptive p. 107 apportera quelques éclaircissement sur les circonstances de l’écriture (voyages, découvertes) de ce qui au final est un vaste poème, la mitraille dont il est question se voit précisée ainsi :

(...mitraille, le désir et ce qu’il en reste.
Pauvre monnaie du songe.)

Ces deux vers disent une manière, une façon de se déprendre des manières de poète (la leçon de Du Bouchet : aussi loin de soi que possible), en attestent les deux adresses votives : I (à braille-bramer tout son saoul pour saluer ce vieux sac d’eau :) — II (dans le vieux style) ; aussi pas de pose, la vive conscience des impasses des messianismes poétiques, ici baïkaliques, telle que la manifeste une Ode à Staline (49-50) dont la déclamation passe par :

Nous bâtirons des églantiers supérieurs pour gratter le cul de
l’homme nouveau. La révolution doit passer par le
cynhorrodon. Une fois remâchée notre intempérance nous
calmerons les varicelles arbustives par des cataplasmes de
grenouille dans l’incertitude des bénitiers.

Il faut préciser que cette roborative alacrité ne faiblit pas : les sept sections comportent quelques morceaux de bravoure, que n’aurait pas reniés un Lautréamont, Corne d’or qui invite à table la diévouchka (demoiselle) Baïkal, indique comment le poète se « tord le cerveau pour remplir un lac qui ne lui a rien fait », il ne ménage pas son énergie, multiplie les rythmes, dispose telle une mitraille en effet, la monnaie des échanges entre le poète et le monde, le réel tel qu’il s’offre tout en exigeant qu’on le courtise (avec une insoupçonnable ardeur), si la première adresse votive invoquait le "Labil trac du khôra-babil", Corne d’or refait la tête du poète (comme Giacometti voulait une tête vivante) :

magma malaxera ton visage d’un instant
magma à toutes fins fortuites
porteur de pertuisanes et comme        hallebardiers du simple
magma forcera l’écorce qui te coupait de la vie, ô la
caresse des puretés crissantes pour d’autres bolges de basalte
ô heurter, angulaire angelure, l’insipide pelure d’ange des hivers finissants

j’avancerai dans la débâcle avec l’insoupçonnable ardeur
de ce magma des avant-postes

Sans doute fallait-il risquer angelure et son improbable étymologie, c’est que : « Comme périodiquement on replonge de vieilles idoles dans un quelconque point d’eau. Pour l’insurrection de forces nouvelles. » ... aquaphanie brutale, s’exclamera-t-on avec le poète, c’est que l’enjeu n’est rien moins que : « Homme d’avant l’homme /homme d’avant le singe, /poussière d’enfance délayée /dans l’aquifère faille-enfante /du lac-poussière » c’est à dire de la création, qui sans l’eau du texte, ne saurait prendre vie.

Le lecteur de poésie ne manquera pas de reconnaître des rimes, des rythmes, des expressions détournées, des images (parfois greffées telles quelles : la soif malsaine, les poulpes, le scrofuleux enfant etc.), leur réagencement (qui tient de bien autre chose que des collages ou des exercices d’ateliers) est sous-tendu par une poétique ferme, vivifiante, un humour qui interdit toute enflure du style, ce "ma vie avec Baïkal" se savoure comme une performance, dans laquelle on fait mieux, à la fin, que "barboter comme un vieux dugong", ce serait plutôt un bain de jouvence (« et c’est une source qui te perpétue /beauté sans frein jamais »).


François Rannou, élémentaire (lettre sur la poésie)

Poète, membre du comité de rédaction de la revue L’étrangère, maître d’oeuvre des numéros-sommes sur André du Bouchet, François Rannou s’adressait dans le n° 23/24 [19] à Pierre-Yves Soucy directeur de la revue, en ces termes :

Poète, pour toi, [...], veut dire : se trouver dans une position irréductible à tout discours religieux, scientifique, politique (donc économique), parce qu’à la confluence de tous ces discours comme un étranger - qui en connaît parfaitement la langue mais dont la particularité est le souci « que l’expression vienne avant la pensée [20] ».

Il ajoutait un peu plus loin, dans ce qui était une lettre, ce qui donne aujourd’hui le titre : élémentaire, de sa republication remaniée, aux éditions La Termitière :

« Mais il ne s’agit plus de se raconter de belles histoires. Il faut façonner un espace de ressaisissement du langage qui de notre monde permette de percevoir la vitesse, de comprendre, au sens premier, la puissance et la fascination des images qu’il impose (comme dans l’imposition des mains quand elle est simulacre de sacré) - dans la simultanéité des perceptions, cette saisie crée l’endroit où le corps et l’esprit se tiennent ensemble en des points de tension (qu’il n’a pas charge d’élucider mais de soutenir) qui permettent au muet, au vif, d’advenir. Tenter de saisir le furtif (ce que Derrida, dans L’Écriture et la Différence, reconnaît comme la marque du voleur), le prendre de cours, être en avant sur la parole en avant, s’inscrire, lucide, dans son rythme subliminal qui emporte. Et nous fait entendre / voir / lire (pour reprendre le titre du texte extraordinaire de Paule Thévenin sur Artaud [21]) l’élémentaire, ce qui a l’opacité du réel dans la langue, dans notre parole - comme son fondement ignoré : terre non vue que le poète, tel le Kolomb de Hölderlin, invente sans savoir. Horizontalement et verticalement, en surface et en profondeur (couches superposées, sédiments, archéologie des savoirs et du sujet), l’espace de découverte se déplie - polyphonique, selon un contrepoint où contradiction, juxtaposition, confluence, croisement permettent une parole vivante toujours à naître, à reconnaître. »

Les récents lecteurs de La chèvre noire, aux éditions Publie.papier [22] ne peuvent manquer d’avoir ressenti cet engagement dans la traduction formelle qu’en donne le recueil.

© Ronald Klapka _ 12 février 2013

[1André Du Bouchet, « Sur le foyer des dessins d’Alberto Giacometti », in Qui n’est pas tourné vers nous, Mercure de France, 1972, p. 9.

[2Giani Esposito, « Les ombres sont chinoises », 1972.

[3Jean-Luc Nancy, Résistance de la poésie, William Blake & Co., Bordeaux, 2004, p. 13.

[4Georges Raillard, « La recherche de l’absolu : Giacometti dessinateur », à propos de Alberto Giacometti : Dessins, à la Galerie Claude Bernard, La Quinzaine littéraire, n° 1077, 1 février 2013.

[5Présence d’André du Bouchet , dirigé par Michel Collot (qui lui consacra un premier colloque en 1983) et Jean-Pascal Léger, à Cerisy en 2011, a été publié récemment chez Hermann. En voici les titres des contributions.
Ce volume comporte le Carnet de Belle-Île de 1956.

L’émission « Entre les lignes », de la Radio-Télévision-Suisse donne de passer une heure avec Michel Collot, et Pierre Chappuis (auteur d’un essai chez Corti).

Il y aura sans doute lieu de revenir sur ce volume, dont les propositions finales faites par Michel Collot, indiquent que le travail se poursuit, grâce aux jeunes chercheurs comme Clément Layet, Thomas Augais (v. ici-même), ou Victor Martinez, et notamment grâce à l’entrée dans les fonds de la Bibliothèque Jacques Doucet "de la masse impressionnante de ses carnets et de ses manuscrits".

[6 Louis Marin, Détruire la peinture, Paris, Galilée, 1977, p.12.

[7Les éditions Flammarion ont réédité l’ouvrage fin 2012, dans un format plus petit, qui conserve la pagination du monumental ouvrage paru en 1991.

[8Puisqu’elle les évoque, il y a tout lieu de citer également les pages de Zeuxis auto-analyste, de Patrick Née, qui accentuent la lecture analytique (André Green et Nicolas Abraham l’outillant conceptuellement). À La Lettre volée (2006), p. 169-191, comme un éloge de la sublimation. Tout le chapitre « Passage de Gradiva » est spécialement stimulant.

Lire toutes ensemble ces pages, celles de Michèle Finck qui y ajoutent la dimension « historique » et critique, puisqu’invoquant aussi les écrits de 1967 et de 2002, ainsi que le texte d’Yves Bonnefoy et ses entours (226-241), c’est jubilation intellectuelle garantie. Il s’agit bien d’une "biographie d’une œuvre", dans laquelle se dessine aussi l’autoportrait du poète, ce qui dstingue cette monographie du travail de l’historien de l’art, cf. Audrey Bangou, « L’Objet invisible d’Alberto Giacometti sous les regards croisés d’écrivains et de spécialistes ».

[9Recherche, organisation de la pensée, dialectique et dialogisme ; au surplus élégance de l’écriture.

[10Écrits, op. cit., p. 267.

[11Juste avant, Michèle Finck écrit : « Dupin, Bonnefoy et du Bouchet jouaient virtuellement (par la seule transmutation de l’œil en organe de l’écoute) sur cet « instrument de musique » qu’est l’œuvre qu’ils envisageaient ; et par ce jeu mental, le son auquel ils accédaient n’était autre que celui de leur poétique personnelle : « sifflement » pour Celan, « souffle » pour du Bouchet, « silence » pour Dupin et Bonnefoy ».

[12Thomas Augais précise :
« Si notre étude a choisi de s’appuyer sur le recueil central de 1972, Qui n’est pas tourné vers nous, nous garderons présent à l’esprit ce parcours éditorial complexe des textes qui le composent. Parmi ces sept textes, seul « Et ( la nuit » est inédit lorsque paraît Qui n’est pas tourné vers nous. Le poème « Air » a déjà paru sous le titre « Chambre » dans deux revues, en 1955 et 1960. Tous les autres textes ont également paru une fois en revue entre 1966 et 1969. Deux d’entre eux, publiés l’un dans un livre – « Sur le foyer des dessins d’Alberto Giacometti » – et l’autre partiellement dans un catalogue d’exposition – « Qui n’est pas tourné vers nous » (sous le titre « … en relief ») – paraissent donc pour la troisième fois en 1972. Enfin, si le premier de ces cinq textes paraît dans Tel quel, la publication des quatre autres jalonne l’aventure particulière d’une revue de laquelle l’élaboration du recueil paraît indissociable : L’Éphémère. André du Bouchet consacre un texte à Giacometti dans les numéros 1, 8, 11 et 12. Si la nécessité d’écriture de laquelle naissent ces textes préexiste à la revue, nul doute que ses échéances régulières contribuent à la relancer pour une coïncidence entre l’avancée d’un projet collectif et le déploiement d’une pensée qui n’a pas d’autre exemple dans la revue. Si L’Éphémère de quelque manière accueille l’atelier du sculpteur disparu, c’est pour une grande part dans l’œuvre d’André du Bouchet que cela se joue. »

[13En voici le résumé :

L’œuvre d’Alberto Giacometti a posé avec acuité le problème de la représentation. Dès 1929, un article de Michel Leiris appelle sa mise en question de la « figure humaine » à venir dialoguer dans l’espace de la revue Documents avec une pensée dialectique de l’image, celle de Georges Bataille. Il rejoint ensuite le groupe surréaliste en abandonnant pour un temps la représentation figurative au profit du « modèle intérieur » prôné par André Breton. Son retour au modèle extérieur contredit le sens de l’histoire de l’art pour Breton et lui vaut d’être exclu du groupe surréaliste. Pourtant Giacometti dans ce retour au réel n’abandonne pas le pôle subjectif, il choisit au contraire de l’assumer dans ses plus extrêmes conséquences, en refusant dans sa représentation de l’objet d’être plus précis que la perception. Son œuvre suscite alors après-guerre l’attention des philosophes car elle rencontre les recherches de la phénoménologie. Mais elle attire surtout l’attention de nombreux écrivains à mesure que l’impossibilité d’atteindre son but, faire une « tête vivante », conduit Giacometti à faire de son art une méditation sur le sens de la représentation de la réalité en art. Admettant le caractère inéluctable de l’échec auquel est confronté celui qui veut saisir le réel, il choisit d’approfondir le « pourquoi » de cet échec. Son œuvre devient alors le lieu d’une critique acérée du langage, perçue comme le meilleur moyen d’affronter l’écart entre les signes (plastiques ou langagiers) et les objets du réel. Les écrivains tentent de mesurer les conséquences poétiques de cette approche du réel qui envisage l’art comme un moyen de se rendre compte de ce que nous voyons.

En voici l’adresse : http://theses.univ-lyon2.fr/documents/lyon2/2009/augais_t#p=0&a=top.

[14Mais le signe nul qui rapproche — le signe du nul, des distances annulées — ’nous’ le tenons aussi, au plus près, comme il s’attaque aux pourtours — avant d’y consentir — pour une singularité... La plus étrange... la plus éloignée de ’nous’ : marque même de l’inconnu qui va façonnant, taillant, entamant — entaille hilare — comme de l’ongle d’un pouce incisant soudain la glaise, ou, au-dessous de cette orbite d’une : figure en chemin, avec la pointe du canif — Le papier même :
l’écorcher — plutôt que l’assombrir — d’un trait aigre semblable à une biffure ...

[15 « Entaille hilare » (notes en vue d’une étude de Qui n’est pas tourné vers nous) se situe au Chapitre XVI, Le « faire-défaire-refaire » des écrivains.

[16À lire, « comment la poésie nous apprend à vivre » dans laquelle la lecture de Et (la nuit croise celle de Spectres de Marx.

[17La contribution de Bertrand Badiou, reprend les mots d’une lettre de Celan : « ...vivant et redevable à la poésie » ; elle s’inscrit dans ce qui est comme un dossier dans le dossier : les relations entre Paul Celan et André du Bouchet, dont Bernard Böchenstein narre la rencontre, tandis qu’on ne pourra passer à côté de la lecture insistante, sans concessions, de Jean Bollack « Entre Hölderlin et Celan » et d’un incident qu’avait en effet relaté Gilles Jallet. Impressionnant.

[18Michèle Finck, Giacometti et les poètes, op. cit. p. 47

[19L’étrangère, n° 23/24, « Quelques singularités contemporaines », éditions La lettre volée, 2009.

[20Francis Ponge, « Il faut saisir l’expression avant qu’elle se transforme en mots ou en phrases. », « Tentative orale », in Méthodes, Gallimard, « Idées », p. 265.

[21Paule Thévenin, « Entendre / voir / lire », Tel Quel n° 39 & 40, 1969.

[22François Rannou, La chèvre noire, aux éditions Publie. papier, brève recension de ce récit-poème.