Dire est une question d’intrépidité

20/11/2008 — Dominique Fourcade, Jacques Dupin, Jean-Claude Pinson


à l’inconnu de tout lecteur

La visibilité du poème est […] notre propos, dans sa diversité et sa richesse, ses méandres et son éclat. Car la poésie a besoin pour être et nous parvenir d’emprunter une apparence matérielle et sensible, d’accepter un support et des relais. Elle n’est pas enclose dans les pages du livre, ni dans le feuillet manuscrit, ni dans la voix du récitant. Elle ne dépend pas de la réussite d’une typographie ou de la justesse d’une illustration. Pourtant elle n’existerait pas sans un mode d’extériorisation qui lui ouvre le dehors, favorise sa respiration et sa lisibilité, et surtout l’aide à se détacher de la singularité, des limites et même du rayonnement de celui par lequel elle nous est transmise. [1]

Ainsi en est-il allé des Chansons pour Saskia de Dominique Fourcade, publié aux éditions Chandeigne. Une note d’Alain Paire [2] lue il y a quelques mois. Une phrase :

Il faut consentir à certains moments de paresse et puis savoir se cabrer, amender la balistique de chaque page, ne pas souffrir la moindre relâche puisque la venue du poème est sans cesse "écrite avec un silencieux contre la tempe".

Le désir de se procurer les 27 feuillets. Impossible. Et ces derniers jours, en librairie, feuilleter Citizen Do [3], dans l’oubli - apparemment total - de l’épisode précédent. Irrésistiblement, acheter. Présence de Char ? [4], syllabes chantantes de Saskia ? (J’apprends par Sébastien Smirou [5] qu’il s’agit de la petite fille de l’auteur), ou cette "explication" du titre dans le Post-Scriptum qui ouvre le livre - et ce n’est pas un paradoxe :

quatre syllabes imprévues de jeunesse
seule la dernière est mienne, et les graminées
comment tu t’appelles comment tu t’appelles
enfin j’ai trouvé la première
de la gamme de mon nom

Voilà qui fera les contentos voire les gustos de l’analyste ! [6]

Je lis presque toujours des livres qui ont à voir avec mon propre travail, écrit Sébastien Smirou, à propos de Citizen Do. La fraîcheur (et aussi la justesse, la pertinence) du propos, émanant d’un écrivain au surplus psychanalyste ne manquera pas de ravir ses confrères (c’est tout vu). Puisse-t-elle habiter ici ma franche reconnaissance à l’égard de la manière dont Dominique Fourcade me parle de René Char [7], dont tant d’utilisations (et d’imitations) emphatiques avaient fini par me faire le situer dans une autre époque de l’écriture. Ainsi les pages 44 et 45, avec cette virgule sur laquelle s’arrête Fourcade :

« Tuer, m’a décuirassé pour toujours. » Je regarde la virgule après tuer, elle pèse un poids énorme, elle oblige à faire un arrêt sur le mot. Et décuirassé, il faut entendre que l’on n’a plus ni protection, ni inhibition, cela se paye très cher. Il en est sorti, en poète et en héros dont la combinaison grandiose a fait sa gloire, mais il en sortait à la fois très exposé, très vulnérable, et ne reconnaissait plus les frontières. Seuils, ou limites, précisément chaque homme doit prier c’est le quotidien, et les poètes plus que les autres, pour identifier quelque chose de tel. Écrire, largement, intimement, chaque mot du mot à mot, pour s’assurer de la frontière.

Peut-on ajouter quelque chose ?

Fourcade peut, lui, placer un mot :

sur un air de Nina Simone :
Char prends-le dans tes bras Saskia
il en a tant besoin, son corps est atrocement meurtri cette année,
atrocement menti
berce-le dans ce saccage, il te supplie
give me more than one caress

passe-lui
une robe de Praxitèle sans couture
ou le modèle Jean-Paul Gaultier d’une allégresse
ô essayage fortitude
passe-lui cet adagio de Schubert qui chasse pendant la nuit il
t’implore de faire de lui quelqu’un de ton temps

(Chansons et systèmes pour Saskia, n° 8, p. 58)

Chansons pour Saskia, auxquelles s’est ajouté et systèmes, sont au nombre de 45. Un grand bonheur de lecture (régate en jaspe agaté, totally unfurled, -hommage à James Schuyler et Alain Bashung/ et la quille est en chantoung), où l’on vérifiera dans l’après-coup :

poésie est identification et séparation et dislocation systémiques

ainsi l’ultime texte s’intitulera-t-il : Système pour moi, qui se clôt (?) ainsi :

Poussin et Cunningham
tout deux tournés vers moi
sensibles au film d’ultraminceur
sur la surface souple de la voix

Rien de moins égotique que cette poésie qui renvoie le lecteur à son propre, ultramince autant que systémique, comme ceci, par exemple (choisi au hasard ! ) :

— et l’enjeu, c’est la lecture simultanée de toutes les pistes de Poussin et de celles qui nous traversent - pistes, ou crevasses. Un instant l’harmonie est telle que n’importe quel corps du dehors trouve sa place avec un swing merveilleux, par exemple le nom Michelle LaVaughn Robinson Obama est un naturel du lieu, et des étoiles se détachent du ciel pour venir rejoindre le texte tandis que d’autres en repartent vers les constellations.

Rien d’autre à dire. Par les temps qui courent, Citizen Do est un vrai livre, un grand livre de poésie, qui s’adresse bien à l’inconnu de chaque lecteur, à sa dimension d’écrivain qu’il déploiera de la manière qui lui conviendra le mieux. Cf. une fois encore :

La poésie n’a besoin que de mots. Elle peut exister sans les mots. Elle peut se passer de table, de papier, de tremplin. Elle n’a aucun besoin d’être vendable, d’être lisible. Elle se contente de peu, et de moins encore. Elle vit de rien. Ou de l’air du temps. Du désir, et de la mort. Et du vide qui la soulève... Pourtant elle s’adresse à quelqu’un. À un lecteur inconnu. À l’inconnu de tout lecteur. Elle ne s’accomplit pas sans un partenaire inavouable. Elle ne respire, elle ne se détend, que tendue par le désir de l’autre. L’autre étant l’inconnu, elle étant l’absence toujours... [8]
© Ronald Klapka _ 20 novembre 2008

[1Dupin à propos de Char dans : M’introduire dans ton histoire POL 2007, livre préfacé par Valéry Hugotte (Une nouvelle opiniâtre naissance) ; pp. 111-112

La dédicace : à l’inconnu de tout lecteur, est de Jacques Dupin, in Eclisse.
Pour l’intitulé de la lettre, v. Citizen Do, p. 65 (système du je t’aime :), marvellous.

[2 "Chansons pour Saskia" un livre de Dominique Fourcade, 16-01-2008.

[5[4] Voir Citizen Do, ma berceuse par Sébastien Smirou.

[6Dominique Fourcade : Aussi étais-je follement heureux cherchant mes marques de me surprendre à le dupliquer avec tendresse en quatre syllabes de ma jeunesse que pas un instant je n’avais prévues. (sans méconnaître la voix citoyenne ici énoncée avec autant de force que de simplicité, pp. 25-26).

Cf. : Les syllabes parentales ont vocation à se recruter elles-mêmes : c’est là le gîte du transfert incestueux, qui ne peut se véhiculer que sous la forme de son représentant. La compulsion de répétition jouit donc, si on peut dire, de la structure fractionnée et sécable de la parole : c’est une sonorité qui est retenue et retrouvée, telle quelle ou inversée, pour s’insinuer ainsi méconnue, dans un nouveau nom, dès lors promu à recueillir le fantasme érotique. Robert Pujol (Des noms qui causent, 1992) cité par Roland Gori, La preuve par la parole, érès, 2008, p. 17.

[7Ainsi que l’a fait par exemple Françoise Dastur, dans son très beau livre publié chez Encre marine : A la naissance des choses, et spécialement cette page sur le tableau de La Tour qu’affectionnait René Char
Naguère a été rééditée chez Fata Morgana une réponse de Bataille à René Char Sur les incompatibilités de l’écrivain, que je trouve en résonance avec quelques uns des propos de Fourcade sur Char.

[8 Toujours Eclisse de Jacques Dupin, repris dans M’introduire dans ton histoire et parmi quelques lecteurs (dont les textes sont en ligne) de Dominique Fourcade : Emmanuel Laugier pour le Matricule des Anges (entretiens),
Lionel Destremau pour feu la revue Prétexte Acheminement dans la parole, et aussi : Jean-Claude Pinson : Le bruit de planeur que Dominique Fourcade fait en écrivant, in Sentimentale et naïve, pp. 237-255, aux éditions Champ Vallon, 2002, qui relève des parentés avec le vers projectif d’Olson (séquence du martin-pêcheur dans Le Sujet monotype).