avec Nathalie Zaltzman, la revue Conférence, Malcolm Lowry, « tenir le pas gagné »

08/12/2011 — Nathalie Zaltzman, Remo Fasani, Cristina Campo, Christophe Carraud, Alain Bernaud, Rosanna Warren, Malcolm Lowry...


« Qu’est-ce que l’homme pour l’homme ? Ni un Dieu, ni un loup, un effet de culture. » [1]

« Il y a en effet, dans la psychanalyse, tout autant du “politique” que du “poétique”, mais le politique est généralement insu. Et cela nous concerne infiniment aujourd’hui. » [2]


pour penser/rêver [3]


Deux ouvrages, tous deux des collectifs, paraissent ces jours-ci, inspirés par le travail de Nathalie Zaltzman, psychanalyste (1933-2009 [4]), manières de le poursuivre (le meilleur hommage qui lui soit rendu) et de donner à connaître une œuvre et une pensée qui importent au-delà du cercle de ceux qui en exercent le beau métier. L’un, Psyché anarchiste [5], met en débat un article fameux, La pulsion anarchiste [6], une avancée théorique (et clinique) au coeur de sa réflexion. Le second, L’esprit d’insoumission, réflexions autour de la pensée de Nathalie Zaltzman [7], sous couvert de brosser un portrait et de rendre compte des grandes avenues de l’oeuvre, est lui aussi un appel à poursuivre une réflexion passionnée, intrépide, mue par une volonté de lucidité sans défaut.

Avant de les aborder, s’impose le détour par la notion freudienne de Kulturarbeit, dont Nathalie Zaltzman met au jour les implications (et a contrario le permanent travail de recouvrement, de voilement) que dégagent et les phénomènes totalitaires et la clinique des états extrêmes, articulant le singulier au collectif, dans l’appréhension (par le travail analytique) de la vie pulsionnelle. Cette notion retravaillée, approfondie, intéresse tout aussi bien les pédagogues que les artistes, les poètes que les philosophes, et de facto interroge le politique, l’engagement, dans son nouage entre le plus personnel, le plus intime avec la participation aux choix collectifs dans leurs dimensions conflictuelles.

A la suite de quoi, on hasardera quelques propositions de lecture, entrant à leur manière, en résonance avec ce travail. Sans doute, chacune d’elles nécessiterait-elle de plus longs développements, les situer dans l’orbe de ce travail, serait une manière de dire le respect qu’elles appellent, dans son esprit.

Au commencement, le « travail de culture »

« De longue date, le livre de Freud : Malaise dans la civilisation me fâche ». Voilà comment Nathalie Zaltzman cueille son lecteur à l’orée de L’Esprit du mal [8]. Elle précise très vite, sans récuser les déceptions infligées par la culture à ses propres buts, qu’indispensable lui est devenue la notion de travail de culture survenue trois ans plus tard [9] infléchissant sérieusement le sombre pessimisme auquel conduisait un premier bilan.

Au chapitre II de De la guérison psychanalytique [10], la psychanalyste apportait cette précision :
« Le même terme Kulturarbeit désigne le processus à l’œuvre dans la vie psychique individuelle et dans la vie psychique collective. A juste titre. Contrairement à l’évidence apparente immédiate, la guérison au sens psychanalytique n’est pas exactement « une affaire strictement personnelle », un enjeu strictement privé. [...] A travers chaque processus analytique est modifiée non seulement l’histoire d’une vie mais l’histoire des ascendants et des descendants de cette vie. [...] Cette perspective à elle seule congédie la conception du traitement analytique comme traitement d’une personne, comme procédé thérapeutique parmi d’autres. Ce qui est traité, c’est l’interprétation singulière en impasse d’une problématique commune à l’ensemble humain. »

Psyché anarchiste, Débattre avec Nathalie Zaltzman

Cette clarification acquise, c’est aux pages 15 à 79, de Psyché anarchiste, que le lecteur retrouvera le chapitre V de De la guérison psychanalytique, sous son intitulé stimulant pour la pensée : La pulsion anarchiste. Davantage qu’à l’exergue paulinien « Mort, où est ta victoire ? » [11] — il sera bien sûr question de la pulsion de mort — c’est sur une longue citation de Maurice Blanchot [12], extraite de « L’expérience-limite » (L’entretien infini), que j’attirerai en premier lieu l’attention. La voici :

« S’il faut se mettre en route et errer, est-ce parce qu’exclus de la vérité, nous sommes condamnés à l’exclusion qui interdit toute demeure ? N’est-ce pas plutôt que cette errance signifie un rapport nouveau avec le "vrai" ? N’est-ce pas aussi que ce mouvement nomade (où s’inscrit l’idée de partage et de séparation) s’affirme non pas comme l’éternelle privation d’un séjour, mais comme une manière authentique de résider, d’une résidence qui ne nous lie pas à la détermination d’un lieu, ni à la fixation auprès d’une réalité d’ores et déjà fondée, sûre, permanente ? »
 [13]
tandis que pour définir le destin de l’expérience-limite, Nathalie Zaltzman cite à nouveau le texte de Blanchot :
« Il y a une vérité de l’exil, il y a une vocation de l’exil, et si être Juif c’est être voué à la dispersion, c’est que la dispersion, de même qu’elle appelle à un séjour sans lieu, de même qu’elle ruine tout rapport fixe de la puissance avec un individu, un groupe ou un État, dégage aussi, face à l’existence du Tout, une autre exigence et finalement interdit la tentation de l’Unité-Identité. » Toujours Blanchot, dans L’expérience-limite.
Elle ajoute :
« La vérité de l’exil, la ruine de tout rapport fixe ne sont pas le privilège de l’“être juif”, mais la marque féconde de la pulsion de mort dans le destin humain. »
Et c’est encore Blanchot qui est évoqué en conclusion à l’appui de la définition et du rôle de la pulsion anarchiste :

« En théorie, j’ai laissé de côté l’articulation du narcissisme primaire et de la pulsion de mort. Cependant, la citation de Blanchot sur la ruine de tout rapport fixe avec l’un et ce qui interdit l’exigence de l’Unité-Identité, condense allusivement mais fidèlement ce que je dois au livre de Serge Leclaire, On tue un enfant. La pulsion anarchiste, c’est précisément ce qui met à mort la représentation narcissique primaire, ce qui ruine la fixité de tout rapport avec un pouvoir mortifère, ce qui détruit la tentation de l’identité unique, ce qui enfin permet la traversée de l’expérience-limite. »
Il est remarquable que c’est précisément cet ouvrage qu’évoquera L’écriture du désastre à propos de « Une scène primitive ? ».

Revenons à « l’aiguillon de la mort », qu’appelait l’exergue. C’est au mitan de l’article, p. 55, que l’apostrophe fait retour. Que nous est-il précisé ? :

« L’aiguillon de la mort rassemble les forces de la pulsion de mort. Dans un rapport de forces sans issue, seule une résistance née de ses propres sources pulsionnelles de mort peut braver la mise en danger mortelle. J’appelle ce courant de la pulsion de mort, le plus individualiste, le plus libertaire, la pulsion anarchiste.
La pulsion anarchiste sauve une condition fondamentale du maintien en vie de l’être humain : le maintien pour lui de la possibilité d’un choix, même lorsque l’expérience-limite tue ou paraît tuer tout choix possible. »

*

Longues citations, indispensables pour situer une notion allant à contre-courant des idées reçues, et que s’ouvre la discussion. Définitions qui se construisent au regard d’une clinique détaillée, passionnante, et de la mise en regard des situations extrêmes, celle que relate Jean Malaurie avec Les derniers rois de Thulé, l’expérience concentrationnaire, ici Antelme médité par Maurice Blanchot.

Pour le bonheur du lecteur, reprise lui est offerte, condensée, mais aussi avec mise en perspective (avec sa propre clinique) par la contribution d’Évelyne Tysebaert : « Tremper sa plume dans la vie », qui ne manque pas de rejeter à son tour l’édredon étouffant d’Éros : « l’emprise de l’amour idéologique, totalitaire, au service de valeurs civilisatrices et de refoulement ». Elle conclut de manière fort éclairante : À l’appel d’une métapsychologie construite à partir du point de vue de Thanatos — destinée à comprendre les univers totalitaires et concentrationnaires — vient répondre une conception d’un registre du fonctionnement psychique gouverné par ce même Thanatos qui, cette fois, se met au service de la vie :

« Non, “je” n’est pas “ça” », proclamant les irréductibles, les nomades.

A partir de là, le programme "anarchiste" de Nathalie Zaltzman fait l’objet de l’examen attentif de consoeurs et confrères qui ont bien sûr rencontré son travail, celui-ci ayant stimulé leur propre parcours ou champ de spécialisation. Ainsi Dominique Scarfone éclaire-t-il la notion d’emprise, en étant attentif aux mouvements de liaison et de déliaison, ou encore la manière très particulière de Nathalie Zaltzman d’envisager la notion de régression (apparition d’une posthistoire). On ne manquera pas de relier ses considérations conclusives, avec l’article inédit en fin de volume : Qui est le barbare ? [14], la barbarie étant ici celle de l’Éros, de son expansionnisme narcissique faisant alliance avec l’ordre social pour rendre le sexuel conforme aux intérêts de cet ordre. Catherine Chabert qui donne à ces contributions leur texte de conclusion, l’y rejoint, dans ce qui est comme un écho de "Oui à l’étranger" ce magnifique hommage de Derrida à Michel de Certeau de toujours vive mémoire [15].
Pour éclairer en quoi les pulsions de mort peuvent être auxiliaires de vie, Corinne Ehrenberg s’interroge en relisant les cas cliniques de Nathalie Naltzman à l’appui de son point de vue sur les pulsions de mort [16] en recourant aux travaux de Louis Dumont : « Dialectique ou hiérarchie ? » avec ce gain de la seconde qui inclut la dimension de la valeur et tient compte du contexte, ce qui a pour effet de mieux décrire les entrelacs pulsionnels par « l’englobement du contraire » : la pulsion anarchiste se révélant une pulsion de mort qui, en changeant de valeur, acquiert la faculté d’englober son contraire, le mortifère. Avec cette précision, fondamentale, il faut la souligner : cette faculté, elle ne la possède pas en soi, elle ne l’acquiert que grâce au transfert de la relation analytique. On aimera avec André Beetschen, qui propose une discussion serrée (quid du rêve, quid de l’infantile ?) rapprocher Nathalie Zaltzman et Yves Bonnefoy et leur exigence résolue d’investir le réel dérobé par l’illusion des mots et des concepts [17].
De la contribution de Roberta Guarnieri, Nathalie Zaltzman : une pensée anarchiste à l’épreuve de l’histoire, je garderai l’image de l’analyste-soupe, et la question : « Pourquoi la liberté que l’on peut conquérir grâce à la pulsion anarchiste doit-elle passer par l’expérience de la survie psychique et du lien avec un objet de première nécessité ? ». Enfin, « Une blessure sans dictame », de Jean-Michel Hirt, qui dans un récent article de la revue Etvdes, déclarait : « Mais mon souci persiste, des hommes, des femmes développent une capacité de résistance à la mort, non pas à partir de la pulsion de vie mais d’une pulsion de mort particulière, une inadmissible pulsion anarchiste qui s’oppose à tous nos assauts pour dissoudre l’humain dans la masse. » [18]. C’est un texte amoureux, et comme il va jusqu’au bout de l’amour, il souligne qu’il arrive souvent que sinon la mort, la cruauté exige d’être invitée, et je prendrai parmi toutes les très belles convocations littéraires ou musicales, celle du Journal d’une année de Lou Andreas-Salomé :

« C’est ainsi qu’a lieu cette monstrueuse singularité, cette chose effrayante qui caractérise mystérieusement la cruauté : qu’elle ne s’adresse qu’à l’aimé et augmente avec l’amour. » [19]

On le suivra aussi, avec Louise Labé, Tristan et Iseut, Bataille, Du Bartas, Jean de la Croix et beaucoup d’autres pour redire avec Freud :

« La reconnaissance de la réalité implique « l’amour de la vérité » ; quand l’individu devient capable d’un tel amour, capable d’autant d’amour qu’il en a conquis pour lui-même, il parvient au seul infini qu’une vie humaine puisse contenir. » Il faut bien une quinzaine de pages pour parvenir à ces quelques lignes, parcourez-les ! pas si simple, en effet, mais un horizon toutefois : redécouvrir « cette construction unique en trois personnes, l’amant(e), l’aimé(e) et l’amour. »

L’esprit d’insoumission, Réflexions autour de la pensée de Nathalie Zatzman

De ce second livre, je ne ferai qu’une courte présentation. Pour le lecteur auquel Nathalie Zaltzman est (encore) une inconnue, il y a nécessité d’en passer préférablement par le premier et en particulier par La pulsion anarchiste, l’article qui en sous-tend la construction. De l’un à l’autre, on trouvera nécessairement des recoupements, mais d’emblée, il faut le souligner, certes les contributeurs sont des connaisseurs de la pensée qu’ils mettent en débat, ce n’est pas un entre-soi qui est ici cultivé : soutenir l’esprit d’insoumission comme principe éthique, n’est pas une manière de slogan comme il s’en lit tant sur le thème de la résistance, il s’agit bien d’interroger la sexualité, la mort, la place du mal dans la vie psychique pour demeurer un vivant, et parfois, souvent ça fait mal.

La gageure, aussi, pour rendre compte de cette sorte d’ouvrage, est de tenir compte pour chacun de ceux qui auront participé de l’articulation entre clinique et métapsychologie, ce qui bien est évidemment le pas à gagner de celle de l’individuel et du collectif, de la technique affinée, subtile et des "lois" de la "communication". En effet les contributeurs (il y en a 14), sont femmes et homme de l’art (psychanalytique) aguerris, nantis souvent d’une solide bibliographie, certainement pas refermés sur celui-ci, mais ouverts sur la culture (les cultures) de leur temps : arts, anthropologie, philosophie, littératures... Et ainsi que l’indique Ghyslain Lévy en introduction, le style de Nathalie Zaltzman ne pouvait qu’appeler à résister à réunir les approches en un corpus unifié. On retiendra que le cap choisi aura été : « détruire, transgresser, désorganiser, enfreindre... », soit poser de multiples questions, mais ce faisant renouveler, réaffirmer la réalité de l’engagement psychanalytique dans son traitement du sujet de la condition humaine.

*

Pour ouvrir (qu’on me pardonne mon outrecuidance) sur l’ensemble de celles-ci, tout en reliant aux problématiques soulevées précédemment, une page, en ce sens :

« Pour nous introduire au travail de la pulsion de mort dans la vie psychique, Nathalie Zaltzman nous fait passer par des chemins de traverse : un écrivain, Maurice Blanchot, familier des limites et de ce qui borde les mots, et les notions d’errance et de mouvement nomade. Un passage par l’Autre donc, celui d’une écriture étrangère à l’analyse, pour nous donner à percevoir ce que la psychanalyse s’efforce de mettre en mots ; la voie privilégiée d’un étrangement à soi lorsqu’il s’agit de s’approcher de quelque chose qui nous travaille au plus près.
Le rôle central que donne Nathalie Zaltzman à la Kulturarbeit dans la théorie psychanalytique s’inscrit dans ce mouvement de remise au travail de notions que nous tenons pour acquises. Elle en fait un principe de lecture essentiel de la guérison telle que l’entend la psychanalyse et l’utilise pour importer dans la psychanalyse une réflexion sur ce qu’elle perçoit comme le basculement de la civilisation dont témoignent les camps d’extermination. Un regard bifocal donc, qui considère à la fois le mouvement le plus intime des psychés singulières et le travail de l’extime dans les psychés ; l’exigence de penser la solidarité essentielle entre le devenir individuel et celui de l’ensemble humain dans le procès de transformation des pulsions. »

Ellen Corin (Montréal), à qui doit ces lignes, intitule son beau travail de culture à elle, polychrome : « Sur l’horizon de la kultur, une écoute plurielle. » Ce sera la nôtre à rencontrer René Major (et nécessairement Jacques Derrida), approfondir la notion de cruauté, de retrouver développée la fable de Jean-Michel Hirt (aux frères Karamazov, se sont adjoints Jekyll et Hyde) : par des moyens de littérature est non seulement rendu sensible le questionnement de Nathalie Zaltzman, mais encore s’amorcera pour le lecteur ce que François Richard présente comme « L’actuel malaise dans la culture » [20]

Lecteurs de Philippe K. Dick et de Castoriadis , « se construire la réalité du point de vue de Thanatos », a été écrit à votre intention par Gerassimos Stephanatos. A partir d’une suite de titres de Nathalie Zaltzman : « La réalité est-elle paranoïaque ? » (1999) « Suis-je vivant ? Suis-je mort ? » [21] (2002), « L’objection par la réalité » (2002) vous serez conduits au « principe de vérité », nom que préférait Nathalie Zaltzman à celui de « principe de réalité », étant donné que pour se construire celle-ci, « il faut côtoyer Thanatos et, parallèlement, s’engager dans la voie du doute, condition d’un savoir possible sur une réalité vraie, échangée contre l’abandon des certitudes initiales narcissiques, puis des illusions forgées par le Moi-plaisir ».

En guise de transition à la présentation de quelques ouvrages tenant à ce pas gagné par la clinique et la métapsychologie de Nathalie Zaltzman, je laisse à Gerassimos Stephanatos de conclure ce rapide aperçu de L’esprit d’insoumission avec ces mots :

« Or je préfère penser l’inconnu et le non-déterminé de la réalité en termes d’indétermination créatrice, comme émergence de déterminations autres que celles déjà existantes, comme poïesis, comme transformation et création - les deux termes n’étant pas synonymes - des formes et des figures. La répétition, même dans ses formes compulsives, ne serait même pas repérable comme telle, si elle n’émergeait pas dans un procès de non-répétition, à savoir de création continuée, même élémentaire.

Nathalie Zaltzman nous rappelle que la source de ce qui se répète sans faire l’objet d’une transformation concerne finalement le “défaut de penser le mal”, cette dimension énigmatique de la vie psychique. Elle a réussi à penser le mal et nous rendre tangible la matérialité psychique d’une réalité singulière-collective, interne-externe, qui circule, répète, insiste, persiste, résiste, transforme, se transforme, s’investit, se désinvestit, se réinvestit pulsionnellement par Éros et par Thanatos, et même de façon “anarchiste” par ce dernier. »

Tenir le pas gagné, avec la revue Conférence...

« Bonne année, R. J’ai voulu moi aussi consulter pour toi l’oracle chinois de Gabriella. C’est le 15° signe qui est sorti : Kienn, la Modestie. Tout est propice au modeste : en haut il resplendit, en bas personne ne peut le dépasser. La terre tend à aplanir les montagnes et à combler les vallées. Dans le ciel, les astres à leur apogée ne peuvent que décliner. Chez les hommes, l’orgueil attire la rancune après lui, la modestie conquiert l’amour.
Une belle sentence dans ton signe : « La raison ultime ne se tient jamais dans le monde extérieur, lequel réagit toujours selon des lois fixes ; c’est au contraire l’homme lui - même qui attire sur lui de bons ou de mauvais effets selon son comportement ... Le chemin de l’expansion passe par celui de la concentration. »
Je ne saurais rien imaginer de plus proche de toi ni de meilleur augure. Seulement, je t’en prie, attention au demi signe qui dit : « Même la modestie peut aller à l’excès ». Que ta force ne devienne pas un danger, et que la modestie, en caressant la limite d’une exquise avarice, ne se confonde pas avec la poussière qui couvre certaines notes sur le rythme ... (Mais j’ai confiance en toi, dans ton signe et dans ma patiente attente.)
Sois tranquille, cher ami. Que la nouvelle année te donne du temps, beaucoup de temps précieux pour ton précieux travail.
V. »


Ces voeux de Cristina Campo (V. = Vittoria (Guerrini, son nom de naissance)) à Remo Fasani [22], dans une lettre du 25 déc. 53, font partie de leur correspondance publiée par la revue Conférence, en ses deux derniers numéros [23]. Les lecteurs des Lettres à Mita ou de La Noix d’or, y trouveront exprimée sur le vif, l’admiration portée à Simone Weil, une puissante amitié liée au partage de poésie (et de l’éthique qui la porte), donnant à découvrir une figure peu connue de ce côté des Alpes, et dont les traductions de Christophe Carraud (ainsi que le retour circonstancié sur celle des Novénaires), justifient amplement de se faire, une fois encore, prescripteur de la revue, dont il est aisé de mesurer le chemin parcouru [24], celui d’une fidélité.

Je relève dans le liminaire de la dernière livraison :

« Ces matières que travaille par exemple Anita Porchet, [...], il s’en faudrait d’un agrandissement hors mesure pour qu’elles deviennent « art contemporain » [25] et communication. On eût simplement oublié que ce sont des pâtes de verre d’une infinie délicatesse, qu’il faut patiemment réduire en poudre pour qu’un monde paraisse à la pointe du pinceau.

Elles nous entretiennent de ce que pourrait être une société de parole. Une société de parole, c’est-à-dire ? « La vie plus abondante ». Le travail précis. Et aussi l’engagement tenu. » [26]

Alors juste quelques mots de « la société de parole » dont veut nous entretenir Christophe Carraud, et c’est faire la connaissance avec Alain Bernaud, de Monsieur Badard, « un homme de la palus », avec aussi un cahier de dessins de Chantal Happe, pour entrer dans un paysage qui « continue de marcher à un rythme qui n’est pas celui du temps ordinaire. À grandes foulées de vent. À pas de flaques. » À moins que vous ne souhaitiez prendre connaissance du Journal de Breona de Claude Dourguin et être conduit à « la certitude de « séjourner dans un monde meilleur », contigu à l’homme, plus riche, plus bruissant d’harmoniques, susceptible d’entente ; sens et âme en alerte avivée, à la faveur d’une concentration immédiate, d’une écoute subtile infiniment en un milieu comme décanté, purifié par l’altitude, le dépouillement qu’elle requiert des jours. » (120-1). Et c’est Aude Pivin, la traductrice de Rosanna Warren, qui présentant Liszt par hasard et autres poèmes, donne le courage de la poésie avec le conclusion de Fables of the Self : « Finalement la poésie est une question de famille où se mêlent des racines de la naissance, de l’amour, du pouvoir, de la mort, et de l’héritage ; avec de telles racines, on n’est jamais seul avec soi-même, quel que soit l’isolement que requiert l’écriture. »

Ainsi des cendres renaissent comme poème :

Cassandra

Don’t say that word, comfort

Wherever the splendid sun beats down on sorrow

no one will

hear, but the blind

beggar already totters from chamber to chamber

in the vault, murmuring, embracing urns

that have yet to be filled with

a story that has yet to spark or char the mind

    Cassandre

Ne dites pas ce mot, réconfort

Tant que le soleil, sur le malheur, resplendit

personne

n’entendra, mais le mendiant

aveugle tâtonne déjà de chambre en chambre

dans les urnes embrassées, soupirantes

ne contenant pas encore

l’histoire qui doit encore étinceler ou incendier l’esprit

...et Malcolm Lowry,

John Greaves, la compagnie « Les neuf filles de Zeus » [27], à la suite du spectacle Sois patient avec le loup [28] — ainsi est traduit Be Patient for the Wolf— ont édité un album de poèmes de Malcolm Lowry, mis en musique par Catherine Delaunay et traduits par Jean-François Goyet. Je suis ainsi fait que me dépriment infiniment les chalets de Noël, et que je préfère écouter en boucle Delirium à Vera Cruz :

Where has the tenderness gone, he asked the mirror

Of the Biltmore Hotel, cuarto 216. Alas,

Can its reflection lean against the glass

Too, wondering where have I gone, into what horror ?

Is that it staring at me now with terror

Behind your frail, tilted barrier ? Tenderness

Was here, in this very retreat, in this

Place, its form seen by you, cries heard by you. What error

Is here ? Am I that forked rashed image ?

Is this the ghost of love which you reflected ?

Now, with a background of tequila, stubs, dirty collars,

Sodium perborate, and a scrawled page

To the dead, telephone off the hook ? In a rage

He smashed all the glass in the room. (Bill : $50)

    « Où t’es passée, la tendresse ? », demanda-t-il au miroir

De l’hôtel Biltmore, cuarto doscientos dieciceis

Hélas, se peut-il que ton reflet s’appuie contre la glace

Lui aussi, se demandant où je suis parti, dans quelle terreur ?

Est-ce que c’est toi qui me fixes maintenant, terrifiée

Derrière ta fragile barrière inclinée ?

La tendresse était ici, dans cette retraite même, en ce lieu

C’est sa forme que tu voyais, ses pleurs que tu entendais

Où est l’erreur ? Suis je cette image fourchue, vérolée ?

Est-ce ce fantôme d’amour que tu reflétais ?

Sur fond de téquila, de mégots, de linge sale

De perborate de sodium, de papier gribouillé pour les morts

Le téléphone décroché ? Fou de rage,

Il pulvérisa tout le verre dans la chambre. (Facture, 50 dollars)

Dans la présentation qu’elle fait du spectacle musical, Catherine Delaunay souligne, que « c’est de grâce et de beauté, de tendresse, de mythes et de rêves, qu’il est question de s’abreuver avant de sombrer ». Aussi ira-t-on répétant :

« Sois patient car le loup est toujours avec toi
Écoute, mon petit bonhomme le chant de ton désir
[...]
Sois patient car le loup...
Sois patient
Son pas feutré est désormais le tien, et tu es libre parce que tu es démuni... »

© Ronald Klapka _ 8 décembre 2011

[1Nathalie Zaltzman, préface de De la guérison psychanalytique, PUF, 1998, édition corrigée 1999 et retirage 2006, p. 10.
Ce qui s’écrit ainsi en quatrième de couverture :
« Ni Dieu, ni loup, l’homme est un effet de l’évolution, singulière et collective, de sa question vitale : qu’est-ce que l’homme pour l’homme ? Qui suis-je pour l’autre ? Qui est-il pour moi ? En donnant à cette interrogation métaphysique son statut scientifique, la psychanalyse freudienne avance que l’homme est un effet de Kulturarbeit, un effet de l’évolution de sa question vitale, voie de la guérison au sens psychanalytique de ce terme. »

On trouvera une bibliographie complète de Nathalie Zaltzman sur le site du Quatrième Groupe, dont elle fut un membre, selon la formule, éminent.

La revue Penser/rêver, dirigée par Michel Gribinski, a aussi accueilli plusieurs de ses contributions (n° 6, 7, 8, 9, 10, 12, 13). Parmi celles-ci, dans le n° 7, D’un raccordement de mémoire problématique (pp. 223-230), donne de fortes indications sur le questionnement, la manière de lire (en particulier les écrits concentrationnaires), d’être psychanalyste de Natahalie Zaltzman. Et le n ° 18 (pp. 176-184) donne à Évelyne Tysebaert, de mettre en évidence ce qu’était « l’engagement clinique de Nathalie Zaltzman ». cf. ceci :

« Nathalie Zaltzman écrivait dans De la guérison psychanalytique :
Mais fou et tourmenté, chacun l’est inévitablement en tant que contraint de par sa nature psychique à vivre au-dessus de ses moyens et à ne pas pouvoir faire autrement [...]. On peut essayer de courir encore plus vite en avant de soi. D’ailleurs à un moment ou à un autre, il est probable que tout humain cherche son salut hors l’excès de destin qui lui est dévolu par des sauts périlleux. Avoir recours à l’analyse est un de ces bonds périlleux, à charge pour l’analyste de reconnaître l’audace acrobatique du mouvement. [...] Prendre la mesure de l’ancrage humain dans la folie c’est disposer d’une raison suffisamment solide pour vivre avec cette démesure sans vivre ni dans sa terreur, ni dans son idéalisation.
On perçoit bien ici comment la passion de l’analyse s’érige résolument contre les modèles surmoïques, obsessionnels, professionnalisants, fonctionnarisants, idéologisants, psycho-thérapeutiques ou pédagogiques de la pratique analytique. Le pari est de soutenir une pratique « mégalomane », dont les procédés sont tout sauf gentils et dont la perspective n’est pas celle d’une méthode thérapeutique parmi d’autres qui s’adresserait à une seule personne. En effet, chaque processus analytique y voit se modifier non seulement l’histoire d’une vie, mais également l’histoire des ascendants et des descendants. Manquer à cette tâche est manquer à la fonction analytique. »

Dans la collection d’essais qui accompagne la revue, a été publié en 2007 L’esprit du mal, à comprendre préférablement : l’intelligibilité du mal, à propos duquel Pierre-Henri Castel a donné une recension précisément intitulée Le mal à travers le prisme du travail de la culture. Le beau livre de Jean Cooren, L’ordinaire de la cruauté, n’est pas sans faire écho à ce travail. Le blog de Philippe Petit, Pensées libres, garde trace d’un solide échange avec Jean Cooren sur France Culture (émission « La fabrique de l’humain »), offrant au surplus, des extraits d’enregistrements de Nathalie Zaltzman (16’ 04" → 18’ 21") et de Jacques Derrida (25’ 22" → 28’ 35"), dont la pertinence ne surprendra pas.

[2Jean Cooren, Politique du symptôme, intervention aux journées des 19 et 20 juin 2010, « Le symptôme dans l’analyse freudienne », Association Patou – Bibliothèque freudienne de Lille.
Pour le « poétique », cf. les pages 103-113, de L’ordinaire de la cruauté, op. cit., intitulées « La tragédie du hérisson », à partir d’un texte de Jacques Derrida, « Che cos’è la poesia » (Points de suspension, Galilée, 1992, p. 303-308). Intervenant en 2002, au séminaire de l’association Patou, sur le thème « Poésie et psychanalyse », Jean Cooren donnait à partager ceci : « Ou bien, plus fidèle en cela à l’inspiration de Derrida, dirais-je, dirais-tu, dirions-nous que l’acte analytique est ce qui permet que se mette en place chez l’analysant une autre architecture du poème, qu’advienne en lui une autre poétique moins coûteuse, plus profitable à lui-même et à la collectivité. » (112)

[3« Nathalie Zaltzman nous a quittés le 11 février 2009. Elle avait soixante-quinze ans.
Contrairement aux mots du poète, elle n’était pas notre Nord ni notre Sud, Est et Ouest, mais, avec ses manières si libres, elle était bien plutôt un cinquième point cardinal : à ses côtés, on avait parfois le sentiment de contribuer à accueillir une psychanalyse encore inconnue, d’avoir affaire à de l’inédit.
Pendant cinq ans de travail éditorial, nous avons eu ensemble des discussions poussées et toujours pleines de confiance. Rien ne comptait plus à ses yeux (à son regard ironique et tendre) comme aux nôtres que de porter attention à l’argument contraire, à l’opposition ferme, à la réserve discrète. Parfois on épousait - contre soi - la pensée de l’autre, on s’aventurait un peu, on s’amusait beaucoup.
On avançait.
Nous aurons élaboré dix numéros de la revue avec Nathalie Zaltzman, édité son deuxième livre, L’Esprit du mal, discuté le début du troisième - et cela restera un bonheur. »
Penser/rêver n° 15, printemps 2009.

[4A lire, sa dernière contribution, Le secret obligé, très russe selon les mots de Jacques André, lors d’une journée autour du texte de Piera Aulagnier], Le droit au secret, actes réunis dans La pensée interdite aux PUF, ouvrage évoqué ici.

[5Nathalie Zaltzman et al. Psyché anarchiste, PUF, 2011, le sous-titre n’est pas à négliger : débattre avec Nathalie Zaltzman.

[6Topique, n° 24, 1979 ; repris dans De la guéridon psychanalytique, 1998, 2006, pp. 109-156, dans Psyché anarchiste, PUF, 2011, pp. 15-79.

[7Dirigé par Ghyslain Lévy, publié aux éditions Campagne-Première, L’esprit d’insoumission, réflexions autour de la pensée de Nathalie Zaltzman, bénéficie d’une note d’éditeur détaillée, qui précise les trois axes de sa recherche qui ont orienté les différentes contributions..

[8L’Esprit du mal de Nathalie Zaltzman, est paru aux éditions de l’Olivier en 2007. Deux extraits, significatifs :

« À une puissance surnaturelle garante d’un ordre du monde se sont substituées des catégories « humaines » - la conscience, la raison, l’intelligence des choses, l’esprit scientifique pour Freud -, « humaines », c’est-à-dire responsables de leurs propres faiblesses et de leurs propres exigences. S’étonnera-t-on du procès, fréquent dans les milieux de la psychanalyse comme ailleurs, fait à la civilisation contemporaine, source et raison de son propre malaise ? Être arrivé à se penser comme réduit à ses ressources est un progrès de l’esprit qui se paie en angoisses et en symptômes, ou qui exige plus de courage et d’audace qu’en d’autres temps. Est-ce la civilisation qui engendre son propre malaise ? Est-ce elle la fautive ? Ou n’est-ce pas plutôt l’audace de l’esprit, en tant que première et dernière ressource de la condition humaine, qui le pousse à se dérober à sa tâche par et dans des symptômes ? » (55)

« Entre la méditation du Grand Inquisiteur, sur les voies par où le Mal, l’« esprit très sage et terrifiant, l’esprit de l’autodestruction et du néant », ne peut que triompher du Bien, du message christique, et l’inadéquation, la désespérance, voire l’interdit intérieur à mettre en mots ce qu’a été le mal de la Shoah autrement que sous des formes inachevées, y a-t-il un gouffre infranchissable ? La littérature peut-elle être une médiation ? « Mais en lui-même chacun sait, selon sa propre manière de penser et de sentir, qu’il n’est pas parvenu à transformer l’expérience de la Shoah en un élément spirituel de la vie », écrit Aharon Appelfeld quand il interroge la transmission, inachevée – inachevable ? - d’un « héritage nu », héritage d’une culture dévastée, héritage de la dévastation elle-même. » (95)

Une rencontre autour de L’Esprit du mal de près de deux heures avec Céline Masson et François Villa, maîtres de conférences, Université Paris Diderot Paris 7, Psychanalystes est diffusée en ligne par la Médiathèque Paris Diderot.

[9Malaise dans la civilisation est de 1929 ; la notion de Kulturarbeit apparaît dans la XXXI° conférence, intitulée « La décomposition de la personnalité psychique ».

[10De la guérison psychanalytique, op. cit., p. 45 ; à lire dans le même ouvrage, le remarquable Baiser la mort ? (chapitre VI), son introduction très écrite, pp. 157-159, conduisant à la question :

« A quoi peut prétendre la pratique analytique ? A négocier le dérèglement dans un processus indéfini de remaniement de ses effets ? Ou bien, à se mesurer avec cette puissance conflictuelle, à l’utiliser comme la ressource de son action ? Et comment ? »

[11Et d’inviter, à coup sûr ? le lecteur-poète, à se reporter au poème du trop peu commenté Maciej Niemiec, aux pages 74 & 75, placées sous cet emblème, auquel fait suite un autre amené par le même Paul L’amour ne passe jamais (celui qui fait la cuisine et le ménage, autour de lui façonne le monde entier et puis désespéré qu’il ne soit pas comme il voulait — frappe et pleure, crie et démolit...) in Le quatrième roi mage raconte, Belin, 2002.

[12Pour ce qu’elle dit aussi du rapport à la littérature, et en l’espèce, celle à laquelle les camps auront donné naissance (Primo Levi, Jean Améry, Imre Kertesz, ou encore Chalamov sont aussi des auteurs fréquemment cités), et en ce que leur écriture donne à repenser travail de culture et pulsion de mort :
« Écrire cette expérience, c’est s’exposer à revivre et la mort et la vie après cette mort-là » (Jean Améry), non sans retenir : « “Reconnaître autrui comme le souverain bien et non comme un pis-aller” écrivait Robert Antelme au retour de l’univers des vies nues » Nathalie Zaltzman, « Homo sacer : l’homme tuable » dans La résistance de l’humain, coordonné par elle-même, aux PUF, Petite bibliothèque de psychanalyse, 1999, p. 24. Dans ce collectif, très impressionnante, l’étude d’Hélène Vexliard, Sous l’emprise totalitaire d’Agota Kristof, ce titre voulant ici signifier la force du procédé littéraire, comme une figuration du système décrit. »

[13On retrouvera cette même citation, p. 33 augmentée de : « Le nomadisme répond à un rapport que la possession ne contente pas. » (On songe au Pas au delà : « Seule demeure l’affirmation nomade »)

[14Une conférence donnée en 2008, lors d’un colloque intitulé L’intime barbarie, organisé par la Société freudienne de psychanalyse.

[15Voir transhumances.

[16Sophie, dans « La pulsion anarchiste », Maximilien dans « Baiser la mort ? »

[17Ainsi dans son livre Goya, les peintures noires, ce peintre des asiles et des fous, Yves Bonnefoy propose-t-il une réflexion saisissante sur la représentance de la destructivité et du mal, et sur la pulsionnalité déliée qu’il devine agis¬sante. De lui cette notation sur le dessin du peintre : « Il s’est porté au-devant d’un fond qui, débouchant par en dessous les formes toujours précipitamment dressées devant lui, n’a rien à signifier, rien à promettre, que l’empoignement réciproque et désespéré des proies et des prédateurs. » (155-6)

[18Et de poursuivre ainsi : « La pulsion anarchiste, c’est le nom d’un article d’une psychanalyste irréductible, Nathalie Zaltzman, qui n’a cessé de méditer l’œuvre de Dostoïevski, cet écrivain détraqué qui a eu au moins le courage de me [c’est le le Grand Inquisiteur qui parle...] mettre en scène dans son roman, Les frères Karamazov, ce traité du parricide. D’origine russe, juive, c’était comme si l’Histoire avait désignée cette femme pour devenir la sentinelle de ce que la Shoah et le Goulag recelaient comme terribles enseignements pour ceux qui ne confondent pas l’émotion avec la pensée ; elle était porteuse d’une résistance à la massification intérieure que rien n’a pu entamer. Alors même que nous nous sommes tant employés à discréditer la psychanalyse par la médiocrité de tant de ses praticiens, elle a su retrouver le souffle intraitable de son inventeur. Elle a osé prétendre que « la pulsion anarchiste travaille à ouvrir une issue là où une situation critique se referme sur un sujet et le voue à la mort. » Et cette pulsion n’est pas une vue de l’esprit, je l’ai constaté chez une femme ordinaire, elle aussi juive et d’origine russe ; dans les plus sinistres conditions historiques de 1942, enfermée dans le camp hollandais de Westerbork en attente d’être réduite en cendres, elle a révélé la puissance charnelle qu’elle tirait de son anarchie amoureuse. Son nom : Etty Hillesum. » in Résistance de la psyché, Etvdes, février 2011, pp. 238-240, accessible in extenso sur le site des Amis de Etty Hillesum

[19Lou-Andreas Salomé, Journal d’une année, 11 mai 1913.
Jean-Michel Hirt ajoute : « Comment ne pas aussi remarquer que la connexion, dont Lou, si avertie par les préoccupations religieuses, souligne la monstruosité et le mystère, est particulièrement à l’oeuvre dans le catholicisme ? » Qui voudrait en lire davantage de l’auteur à ce sujet se reportera à La torsion de l’Éternel, pp. 209-222, du numéro 11 de Penser/rêver, « La maladie chrétienne ». Et piéton de Paris peut-être, ira contempler Delacroix, Le Christ au jardin des Oliviers, pour ce que révèle « l’éclat safran de son vêtement ». (Saint Paul, Le Marais)

[20François Richard, L’actuel malaise dans la culture, éditions de l’Olivier, collection penser/rêver, 2011. Notons-en :
« Le malaise est à la recherche de sa théorie - recherche à laquelle la psychanalyse est en mesure de coopérer, en synergie avec les apports des historiens sur la pluralité des régimes d’historicité. En particulier, avec les contributions de Cornelius Castoriadis sur une époque caractérisée par la décomposition et le morcellement, et celles de Claude Lefort sur la division intrinsèque au lien social et sur la démocratie comme « lieu vide du pouvoir ». N’est-ce pas ce vide que les discours et les images omniprésents ainsi que les nouveautés qui se succèdent - réformes, innova¬tions technologiques, systèmes de parentalité, cultures « populaires », storytellings d’une saison - cherchent à interdire de voir ? »
L’auteur de La Rencontre psychanalytique (Dunod), que je qualifierai de répondant théorico-clinique , de cet essai plus politique, s’interroge en particulier au chapitre II de celui-ci sur : Le lien social, perspective psychanalytique. Donne la teneur de l’essai son substantiel article, « Les formes actuelles du malaise dans la culture », Recherches en Psychanalyse [En ligne], 11 | 2011, mis en ligne le 01 juillet 2011.
Autre nom peut-être du malaise actuel : « Le temps du trouble ». Les membres du GRIHL, y auront mis du leur, dans la confection du numéro 20 de penser/rêver. Pour l’exemple : « Y a l’autre qu’a rien fait » (Qu’est-il arrivé à La princesse de Clèves ?), Alain Cantillon.

[21Toute la différence entre une réalité « vraie » et une réalité « fausse », avance Nathalie Zaltzman, tient à la place qu’occupe la référence à la mort dans la construction qu’un sujet, tout sujet, réussit à se donner de son histoire subjective. « Qu’un sujet ait connu des deuils ou pas, que ses deuils aient été ou pas traumatiques, l’assomption de l’idée de mort, l’idée de morts et de pertes définitives, l’idée de sa propre mort inexorable, toutes ces idées sont des passages obligés par lesquels la réalité prend pied sur la scène psychique, au même titre que la négation est le passage obligé par lequel se présente d’abord le refoulé à la conscience. »

[22Du sobre hommage de Christophe Carraud : « Remo Fasani, 31 mars 1922-27 septembre 2011. », retenons : « De Remo Fasani, il y a fort peu de choses à savoir. Fort peu de choses à savoir et beaucoup à apprendre. »

[23Ceux du printemps 2011, le numéro 32, et celui de l’automne, dédié à la mémoire de Remo Fasani.

[24Première parution en 1995. Le site de la revue, les sommaires, index donnent la mesure.

[25Peut-être Christophe Carraud fait-il allusion à la question d’Alain Bernaud : « De quels artistes sommes-nous les contemporains ? », dont je garde :
« Lascaux, la chute d’eau d’un auteur anonyme, le piquet de Georges Seurat, les cultures du Grand Nord : quatre moments du layon toujours ouvert de la sortie de soi » ; Conférence n° 32, printemps 2011, p. 238.

[26Conférence, n°33, qu’amènent ces extraits des pp. 18-21 :
Mais voilà : le propre du silence (et de la mesure), c’est qu’il ne se fait guère entendre. Le bruit (c’est peut-être son rôle) interdit de le percevoir. Plaider à cet égard pour une sorte d’écologie de l’esprit, c’est évidemment se heurter au paradoxe qu’il y a à opposer de la parole à de la parole, et entendre démontrer en parlant que le silence n’est pas sans vertu. [...]
Mais que peut être la force de l’inexistence ? Il se trouve cependant que le basculement de la justesse et de la mesure du côté factuel d’une position radicale peut valoir comme une aubaine, ce que Machiavel eût appelé une « occasion » qui comme telle exige ce qui lui est complémentaire, à savoir la « vertu ».
Car la mesure elle-même requiert aujourd’hui l’engagement le plus extrême, comme si l’on avait à se trouver aujourd’hui, à cet égard, sur les bancs du militantisme radical - du coup transformé en école du silence, de la considération et de la patience. [...] Inutile de crier sur les toits. Les résonances, les harmoniques ne se consomment pas.

[27Voici leur site.

[28En voici la page.