Comme un dessin jeté dans les flammes

27/11/2011 — Helena Eriksson, Sabine Bourgois, Jean Rustin, avec Éric Marty, Ginette Michaud & Jacques Derrida


« Pour nous tout doit s’arrêter à cette position figée et désespérée que sont les dernières pages du Journal : brûlées à feu blanc entre la neige et les explosions, vraiment comme un dessin jeté dans les flammes, qui se déplie et s’éclaire entièrement pendant un instant avant d’être réduit en cendres. Exacte, la fin fixe cet instant, dans le masque d’or de la contemplation :

“ Je n’avais pas l’intention de décrire une fois de plus les collines sous la neige : cela m’est venu. Et de nouveau je ne puis m’empêcher de me tourner vers la colline d’Asheham, là-bas, rouge, pourpre, gris tourterelle, dominée par cette croix mélodramatique. Quelle est la phrase que je me rappelle toujours, ou que j’oublie ? Regarde pour la dernière fois tout ce qui est beau... Eh bien, à mon âge tout est beau ; je veux dire quand on a l’impression qu’il ne reste pas beaucoup de choses. Et de l’autre côté de la colline il n’y aura pas la neige rose bleue rouge ”. » [1]

*

Qui pense à la bonté du soir en disant « bonsoir » ? [2]


Pregaria a deselar dunha liña de vida


Prière à desceller d’une ligne de vie, je donne ce one line poem, tel qu’il me vient ce matin, en galicien [3], pour avoir repris Tenir au secret de Ginette Michaud [4], et dont « Le poème et son archive », verse précisément cet unique vers de Jacques Derrida au Cahier de L’Herne de 2004 [5]. Ici l’invitation se fera pressante pour ce toi (ce « tu invocable » [6]) d’aller aux pages inouïes (451-461) de Ginette Michaud dont par la grâce de l’écrit nous héritons [7].

Pour quoi avoir repris ce livre ? Dans Roland Barthes Le métier d’écrire, Éric Marty signale, comme en passant :

« J’ai détruit toutes les autres lettres de Barthes ainsi que les dessins qu’il m’avait offerts et les livres qu’il m’avait dédicacés, quelques années après sa mort. J’avais oublié celle-ci dans un livre et je l’ai retrouvée il n’y a pas si longtemps, par hasard. » [8]

Michel Contat a noté cette destruction, qu’il appelle « point focal proprement vertigineux et littérairement très fort parce que énigmatique » et formule à ce sujet diverses hypothèses. [9]. Ne m’apparaît pas moins énigmatique la conservation « involontaire » de l’une d’elles, et ne touche pas moins ceci : « Mais cette lettre, je ne regrette pas de l’avoir malgré moi conservée, car elle aussi est une photographie. De lui et de notre relation. » Cette photographie, renvoyant à une autre, image survivante, que la littérature, précisément, a rendu célèbre. L’éclair me dure, celui de l’instantané, du poème, de la photographie quand elle se fait poème, un éclair, puis la nuit. Cette manière d’insistance de ce qui devenu archive, entre fuite et suite, ligne de vie, « la plus fragile et la plus vibratile », je la rencontre dans cet autre "repentir", qu’a noté Éric Marty, dans une étude des Feuillets d’Hypnos ; il s’agit du célèbre Fragment 128 (Le boulanger n’avait pas encore dégrafé les rideaux de fer... [10]). Le commentateur remarque : « Il y a une étrange note en bas de page attachée à ce fragment, note tardive, datée, rédigée en 1945 : “N’était-ce pas le hasard qui m’avait choisi pour prince, plutôt que le coeur mûri pour moi de ce village ?” » [11].

Je laisse ici le lecteur à sa quête, à sa jouissance de lecteur, son secret, « ligne de vie qui pousse et pulse encore pour desceller la pierre qui vient d’être apposée... »

Et d’attraper quelques livres sur la table, pour en dire quelques mots...

Helena Eriksson, Théorème de densité

Comment exprimer l’inexprimable, ou mieux peut-être, comme lu je ne sais plus où, inexprimer l’exprimable ?
Voilà le propre de la poésie quand elle est poésie, mais qui la définirait ? éprouvée donc, singulière, et, mais à qui ? communicable...
Je n’ai donc stricto sensu, rien à dire, de Théorème de densité [12], et pourtant, comme ce poème m’habite, comme il m’a pris, me prend encore...

De l’auteure, je ne connais rien ou si peu, peu qui m’aide un peu certes : voici donc la traductrice en suédois de Théorie des prépositions de Claude Royet-Journoud, — et je n’ai pas cherché davantage — ainsi que nous le fait connaître le Cahier critique de poésie qui lui a été consacré [13]. Qu’on (re)découvre ce questionnement :

« Je lis la traduction suédoise Teori om prepositioner (de Jonas (J) Magnusson et moi- même)./ Je suis au-dehors. Pourquoi ? Je lis trop vite. Je passe à Théorie des prépositions. En ralentissant déjà la différence est remarquable. Une certaine vitesse mienne et la facilité avec laquelle j’assimile ma propre langue m’empêchent de saisir ce drame - palpitant qui a lieu dans la lutte pour l’équilibre, un équilibre menacé de démolition dans un texte qui, visiblement immobile, se trouve en intense mouvement. Peut-être les mots se sont arrêtés, ont pris position, mais continuent à bouger comme autour de leurs propres axes (plutôt du temps que de l’espace). Apparemment, j’ai besoin de la résistance de la langue française pour physiquement sentir l’articulation prépositionelle, le glissement entre dehors et dedans, entre l’air et l’eau. //Je veux au-dessous de la peau. Forcer, découvrir, te forcer à te découvrir, texte ; découvrir ce qui se passe là. Je suspecte quelque chose. Un drame comprenant main et chiffre - crime, déplacement, soumission et chute. Nom. Image et bête. //Le chiffre s’approche, « se lit par-dessous ». Par-dessous la surface ? Par-dessous la peau ? »

Tout est là (déjà ?). Prenons maintenant cette « clé » :

dans l’intervalle qui se produit entre savoir parler (s’articuler)
et donner libre cours au corps


et puis courons à la fin du « texte » :

je pouvais écrire selon des contraintes/dans un rêve je me suis préparée/ mais les règles sont tombées/comme à travers une grille

à la toute fin :

ici la douceur s’est changée en violence/la maîtrise en excès

J’ai le sentiment d’en avoir déjà trop dit (mais de qui ?). Ici Ménard poète pourrait recopier, signer. Par exemple ceci :

écrire ce couteau ; un couteau /décrire une telle présomption — comme maintenant quand je pense /je suis celle qui réchapperait à une maladie /s’écrire près du couteau /comme quand je t’entends respirer près de moi /camoufler /à l’appui de

Autant manière de narration, que questionnement vital sur l’écriture/la langue, l’autre à qui je s’adresse, langage dans son « dé-portement » que mains, lèvres, sons, alphabet transcrivent, donnant au texte, sa portée : sa densité... Et qui se saisissent du lecteur, qui se découvre comme transcrivant à son tour : « Comment ta densité. Comment ta densité change, des images /traversent la peau. Comment ta voix douce. Comment tu portes /également la douceur. Comment tu portes sans doute un chiffre. /Comment ton chiffre ne peut être 10. »

Sabine Bourgois, Les Unités

Il y a quelque temps déjà, que j’ai lu, découvert Les Unités [14] de Sabine Bourgois. Frappé par l’exact ajustement du dire et du vouloir dire, sur un sujet aussi douloureux que difficile, pour en savoir davantage sur l’auteur, qui a peu publié, je me suis aussi procuré Une autre que moi, une lettera amorosa avec pour destinataire déclarée Françoise Lefèvre [15], l’auteure du Petit prince cannibale — et de bien d’autres livres [16] ; elle est bien en effet, le sujet du livre, celui-ci n’en est pas moins l’écriture qui naît, s’affranchit, nullement un exercice solipsiste, car il prend pleinement en compte le lecteur, ce qui en fait précisément un livre, et de haute tenue. Et un livre, nécessaire, qui devait autoriser le suivant, avec le temps qu’il faudrait pour le mener à son terme.

Avec une pudeur infinie, mais aussi avec une très grande maîtrise, Les Unités nous met face à ce que Philippe Forest décrit comme « une exigence de vérité par rapport à la part de désir et de deuil qui constitue la condition humaine. » Citer l’auteur de L’Enfant éternel et de Toute la nuit, n’est certes pas fortuit ; si « chaque fois unique est la fin du monde », d’un monde en tous cas, qu’aucune douleur n’est sans doute comparable à une autre, une forme de parenté s’établit entre les écritures, non pas dans la forme, mais dans la manière, toute de dignité, de les conduire.

L’écriture, « avec de soi », est des plus économes quant à la narration, ne manquant pas de s’interroger quant à sa nécessité et à la manière de produire l’effet de réel, sans que celui-ci soit irruptif (coupure de presse), jusqu’à ce qu’il soit possible de s’acheminer vers le point final. Je voudrais citer :

« Maintenant je peux finir. Ce que j’ai appris n’est pas élucidation, c’est tâtonner dans le noir. Ce n’est pas rien.
Regarder les crocs étincelants du loup, sentir sur sa joue son haleine, hurler en silence, ce n’est pas rien.
Avoir manqué d’endosser la peau râpée du loup, ce n’est pas rien.
Renoncer à être le loup, ce n’est pas rien. »

Et je dirais, écrire pareil livre, ce n’est pas rien. Évoquer comme Sabine Bourgois le fait, ce que le conte recèle d’effroi du mortel rendez-vous, rappelant par exemple les photographies de Sarah Moon, et dans leur description : « On croit voir l’oeil du loup mais c’est celui, énigmatique, du petit chaperon rouge au moment où sans le savoir elle lui donne rendez-vous. », c’est aussi dire face à quoi mettent certaines écritures (Quignard, Pour trouver les enfers), ou certaines pièces musicales : ici une sonate et des impromptus de Schubert, dans lesquels l’auteur déclare précisément "tomber" "comme en enfer".

Je dis peu du drame qui dans un livre ordinaire pourrait en figurer l’anecdote, le fait divers que l’on rapporte (la mort d’une fillette dans des circonstances particulièrement dramatiques), car ce qui me semble essentiel c’est qui se noue à une trajectoire d’écriture, de même ce qui pourrait se ranger aux chapitres de la psychologie voire de la psychanalyse, ne s’inscrit que dans la forme trouvée (et combien recherchée, épurée précisément de tout psychologisme), dans le geste d’écriture, et la question qui le porte : « Est-il donc possible de transmettre le chagrin comme un don, un legs ? »

Rendez-vous est donné au lecteur avec un livre, rare.

Jean Rustin, textes réunis par François-Marie Deyrolle

Dans la collection « Carnet d’ateliers », aux éditions Virgile [17], François-Marie Deyrolle a réuni quelques textes de critiques d’art, poètes, et essayistes qui rendent hommage à un artiste aussi important que discret : Jean Rustin [18] .

Fascinante est l’oeuvre de celui-ci en ce qu’elle met à nu de l’homme, en ce qu’elle en dénude l’âme. Aussi le peintre ne manque-t-il pas d’avertir qui voudra s’en faire le spectateur : « Pour moi », dit-il « le corps mis en scène, théâtralisé par l’espace vide et clos du tableau, est l’image qui me permet d’exprimer avec violence et de la façon la plus directe les sentiments et les désirs conscients et inconscients qui m’habitent et que je ne saurais traduire autrement que par ces images. Images que je laisse à d’autres le soin d’interpréter entre l’érotisme, l’obscène, la pornographie, mais aussi la tendresse, la pitié et le sacré. »

Admirateurs de cette oeuvre, Jean Clair, Henri Cueco, Ludovic Degroote, Marc Le Bot, Claude Louis-Combet, Marcel Moreau, Bernard Noël, Marc Strauss, rassemblés ici, s’attachent à en mettre en valeur la profonde humanité, qui selon son point de vue singulier, dont l’éclat ne manque pas de se refléter dans ou sur leurs écrits propres.

J’en relèverais pour chacun la part qui m’en semble la plus essentielle. D’emblée je conduis le lecteur à la reproduction de la page 57, elle irradie à mon sens tout le livre. Et voici qu’elle s’inscrit dans l’un des textes donné par Claude Louis-Combet : Face d’humanité, et dans ce visage on peut en effet voir « l’enfant, dont l’heure n’est pas encore venue, il n’est ni ignorant, ni innocent. Il est là, simplement, qui scrute en lui-même ses abîmes de consentement ».

Pour un peu, et disposant du dessin en vis-à-vis, j’en resterais volontiers là, tellement cela me semble juste. Mais Claude Louis-Combet a donné deux autres écrits : il y a Tête de noeud ! que d’aucuns auront peut-être déjà lu dans L’Atelier contemporain, il nous rappelle que les tableaux de Rustin invitent à « un moment contemplatif d’une réalité de fond, sans échappatoire ni tricherie ». En revanche, Organes, organum, organon, a été écrit tout exprès pour ce recueil. Ce texte est magnifique, comme si la main d’écriture s’était confondue avec la main du peintre ; à la sereine déréliction des corps, la nudité des lieux, la « frustricité » des gestes, Louis-Combet ajoute une sublime variation toute de musique. Il faut lire ces pages qui commencent ainsi :

« De l’organe charnel à l’organum, ancêtre des grandes orgues, il n’est pas de distance étymologique. Le mot est le même. Mais l’admiration n’est pas moins grande d’observer à quel point l’artiste, Jean Rustin, que l’on sait musicien, violoniste, mélomane et dont la sensibilité plastique est toute mêlée, et comme structurée, de sensibilité musicale, parvient à faire vibrer les corps et rythmer la pression du désir, non seulement dans les grandes scènes explicitement sexuelles, mais tout autant, et plus subtilement encore, dans les figures de visages et de mains. [...] Rustin ne nous apprend pas à regarder le réel au plus près. Il ne nous enferme pas dans l’objectivité, la mise à distance, le détachement. Chez lui, l’obscénité des corps se trouve constamment transcendée et transvaluée par le traitement lyrique de la couleur, de la forme et de l’expression. L’œuvre n’est pas de pornographie, même dans ses figurations sexuelles les plus appuyées. Elle est de poésie - fantasmatique, visionnaire, hallucinée. Par la grâce toute musicale de la touche, par le jeu des transparences et des épaisseurs, la brutalité de la représentation se nuance sans s’édulcorer, elle laisse filtrer dans les apparences la présence d’un sens qui emporte la peinture, loin de toute littérature d’anecdote ou de documentation, dans l’espace du tragique et dans la vérité de l’existence. Ici, l’éros ne s’appauvrit pas en érotisme. » [...] (64-66)

Ludovic Degroote sait voir en poète, le lire donc en poète :

« pubis d’un homme au pantalon baissé : poils marron, bleus, roses ; un rose fuchsia encercle le prépuce et ferme le méat : on le retrouve sur son téton, ses lèvres, à l’œil ; sur les chairs, il est tempéré par d’autres rose chair ; cet homme assis les mains croisées nous regarde comme s’il attendait quelque chose ; sans doute attend-il simplement qu’on le regarde

nous aussi parfois, on est seul au salon, et on attend, les mains croisées

une forme de considération » (Coups d’oeil, p. 34)

Avertis par Bernard Noël : « Il faut regarder, et si l’on regarde, on s’aperçoit qu’en effet la provocation est dans le regard et ses habitudes, non dans l’image » ( La Beauté renversée, 9) on redécouvrira avec Henri Cueco le regard du peintre sur un travail actuel et le comparant à un travail ancien, « curieuse leçon de plaisir et de silence devant une oeuvre étonnante » (27). Marc Strauss, quant à lui, trouve que Rustin exagère ! Toutefois une petite piqûre de rappel en temps d’obligation de goinfrerie et de diversion généralisée, n’est pas mal venue (39), cependant que Jean Clair latinise : Aut vultus aut vulva (45), ce que voit bien Marcel Moreau, à l’heure où dit-il « tant d’yeux sont en mauvais état » (69), il est vrai qu’il faut avec Marc Le Bot se porter « aux limites de l’imaginable » (13) ! Suite à quoi on pourra revenir à la pénombre et au silence, avec Claude Louis-Combet :

« Dans la pénombre éclairée par le désir même en son accomplissement, la fleur ouverte et la tige tendue des sexes - homme et femme liés jusqu’à l’origine laissent en son éternel suspens la question de l’au-delà. Certes, la finitude est sensible, on ne sentirait même pas autre chose si quelque vibration, quelque lueur, quelque humilité ou résignation des formes, tout particulièrement chez celles que l’artiste a revêtues d’un sarrau, ne semblaient impliquer une attente et comme un précipité de ferveur, que le sexe pourrait satisfaire sans toutefois le combler, et qui appelle, en silence, une issue. » (68)

© Ronald Klapka _ 27 novembre 2011

[1Cristina Campo, La noix d’or, Gallimard, L’Arpenteur, 2006, traduit par Monique Baccelli et Jean-Baptiste Para, pp. 57-58.

[2Roland Barthes, Questions, Anthologie rassemblée par Persida Asllani, Éditions Manucius, « Le Marteau sans Maître », 2009.

[3« Pequena fuga alexandrina (cara a ti) », Petite suite alexandrine (vers toi) en est le titre arrêté par Jacques Derrida. C’est Emilio Arauxo, qui traduit, en galicien, pour une Edición non venal de Amastra-N-Gallar, la revue qu’il édite et dirige, en gardant — était-il dans le secret ? —une version antérieure : petite fuite... (2008).

[4Ginette Michaud, Tenir au secret, Galilée 2006 (livre ici remarqué). Cette problématique du secret de la littérature au coeur des ouvrages où Ginette Michaud entrelit Jacques Derrida et Hélène Cixous, deux volumes : Battements du secret littéraire chez Hermann. Pour ce qui est de Tenir au secret, Jonathan Degenève, dans la Quinzaine littéraire n° 927 (17/07/2006) en discute le partage entre fait et fiction.

[5Jacques Derrida, L’Herne, Cahier dirigé par Marie-Louise Mallet et Ginette Michaud, 2004.

[6Allusion à Celan, « Discours de Brême ».

[7Reprenons juste ces précisions apportées par Ginette Michaud aux pages 451 et 453 :

Derrida n’écrit pas, donc, de poème. En tout cas, pas souvent, pas en règle générale. Et bien sûr, cela revient à dire que le poème chez lui échappe à sa ligne, qu’il passe entre les lignes et ne se contente pas du poétique. Et pourtant, il écrivit un jour - l’archive en a gardé la trace - un poème à la demande d’Emmanuel Hocquard et de Claude Royet-Journoud qui souhaitaient « avoir » (quel mot !) de lui « un poème d’une ligne (avec ou sans titre), pour une anthologie de "one line poem" ». La lettre d’Emmanuel Hocquard est datée du 1er juin 1981, la réponse de Jacques Derrida ne se fit pas attendre, comme en fait foi cette lettre, expédiée six jours plus tard, portant, dactylographiés à la machine (c’était avant la conversion à l’ordinateur, façon désormais de dater un certain rapport du corps à la machine à écrire), non seulement le titre et le poème demandés, mais aussi en sus, un bref et intense commentaire écrit à la main (déjà la disposition sur la page de ces deux « mains d’écriture » est révélatrice de la différence, voire du travail ou de la tension entre ces deux modes). Ce commentaire est bien plus qu’un simple accompagnement, plutôt une sorte de texte-poème lui-même, comme on s’en rendra compte immédiatement à la lecture de la lettre, (reproduite) et transcrite ici :

Chers amis,
Ce que vous avez l’amitié de me demander, c’est naturellement impossible. Je m’y suis donc précipité. Si je gardais la chose plus longtemps, je la garderais toujours et ne vous l’enverrais jamais. La voici, donc, et d’aujourd’hui même (merci de m’avoir ainsi donné à penser devant l’énigme et l’économie étranges de ces contraintes, de ces nécessités, de ces programmes et de l’aléa qui vient s’y arrêter). Si d’ici la fin du mois de juin je ne vous écrivais pas (pour retirer ou modifier), et si le vers proposé vous agrée, publiez-le donc dans votre « anthologie » de « one line poems ». Comme vous m’y avez autorisé, j’ai donné un titre, le voici

Petite suite alexandrine (vers toi)


suivi du « one line poem » que voici

Prière à desceller d’une ligne de vie

[8Éric Marty, Roland Barthes Le métier d’écrire, Gallimard, 2006, p. 61.

[9En fin de sa recension de l’ouvrage pour le journal Le Monde (édition du 12/05/2006), où cela s’inscrit ainsi :
« Roland lui présente sa mère, qui l’apprécie, son demi-frère ; ils passent des vacances à Urt, le jeune homme devient le secrétaire chargé du courrier, dans une grandissante intimité que Marty, aujourd’hui, excelle à garder discrète tout en l’exposant. Ce « Mémoire d’une amitié » devient ainsi le portrait saint-simonien d’un homme et d’un réseau d’intellectuels, de leurs moeurs dans les folles années 1970 et aussi de la relation d’amour véritable qui existait entre Barthes et sa mère. En son centre s’ouvre un point focal proprement vertigineux et littérairement très fort parce que énigmatique : l’aveu, au détour d’une phrase, et sans commentaire, qu’il a détruit quelque temps après la mort de Barthes les lettres qu’il avait reçues de lui et les exemplaires dédicacés de ses livres. Pourquoi ? Découverte tardive d’une trahison ? Meurtre à retardement ? Façon définitive de tourner une page de sa vie ? Il est bon que les textes, comme les êtres, gardent leur secret en l’indiquant dans un éclair. »

[10Pp. 40-42, folioplus, classiques, 2007.

[11Éric Marty, L’engagement extatique, éditions Manucius, 2008, p. 37. Le même ouvrage comporte le commentaire du fragment 178, des Feuillets d’Hypnos, non moins célèbre, pour ce qu’il évoque une reproduction de ce qui était alors considéré comme Le Prisonnier de La Tour (aujourd’hui renommé Job raillé par sa femme, musée d’Épinal). Le lecteur intéressé pourra le comparer avec celui de Françoise Dastur, aux pages 164 sq. de à la naissance des choses (encre marine, 2005), au chapitre Rencontre de René Char et de Martin Heidegger, pp. 155-171.

[12Ce chapbook est édité chez Éric Pesty ; un autre accompagne sa sortie : Louis Zukofsky, « A » 9 (première partie), traduit de l’anglais par Anne-Marie Albiach, et dans une belle présentation« à l’italienne » et une typographie toujours très soignée.

[13CCP n° 16, Dossier Claude Royet-Journoud.

[14Sabine Bourgois, Les Unités , Un comptoir d’édition, 2011.

[15Sabine Bourgois, Une autre que moi, K éditions, 2004. Un entrelacement, de grande densité.

[16L’Or des chambres, La Grosse, Blanche, c’est moi...

[17Daniel Legrand, éditeur, est aussi galeriste.
Dans la même collection, Carnet d’Ateliers, Maintenant il est temps, où les tableaux de Bonnard s’écrivent en poèmes, avec toute la sensibilité de François Migeot.

[18Voici la couverture de l’ouvrage. La Fondation Rustin consacre à l’artiste un site très complet.