Le « doux royaume » de Françoise Ascal

— 15/03/2006, Françoise Ascal, Jacques Josse, Claude Louis-Combet, Anne Perrier


« Il faut choisir.
Arpenter le pays des étangs ou la page. »


Parutions de Cendres vives suivi de Le carré du ciel (réédition), aux éditions Apogée, ainsi que d’Issues.

On peut sans peine associer une photo des « mille étangs » prise par Françoise Ascal, et les deux lignes d’exergue prises à L’Arpentée qu’elle nous offrait naguère dans la collection Wigwam de Jacques Josse [1], poème en prose heureusement repris dans Issues [2] comme un dernier seuil à franchir.

Le « doux royaume de la terre » cher à Bernanos, en donnait selon le principe de la collection, la quatrième de couverture manuscrite :

« Doux royaume éclaboussé de sang à l’instant même où le nectar qui descend dans ma gorge calme la plaie toujours ouverte de la lucidité, la plaie de la conscience, de l’impossible oubli, la plaie du monde égorgé depuis le premier jour. »

Le « doux royaume », notre séjour, on le voit est de toujours ensanglanté, et si l’écriture cherche à apprivoiser deuils [3] et blessures, c’est en s’efforçant de :

« Trouver la passe, trouver l’issue, trouver la fente la faille la fêlure la fenêtre la face ou la farce, mais sortir. »

La notice du Centre régional du Livre de Franche-Comté [4] nous précise : Françoise Ascal estime que son imaginaire a été entièrement façonné par le plateau des Mille- Étangs [5], où elle a passé tous ses étés jusqu’à l’âge adulte. Aujourd’hui, elle conserve la vieille maison familiale de Melisey en Haute-Saône, où elle séjourne régulièrement. Une photographie d’Eric Toulot est ainsi légendée :

« Pluie ou soleil, le jardin est mon allié. Minuscule territoire de paix pour reprendre souffle, à hauteur d’herbe. Je le reconnais mieux que cette femme, ici immobile, laquelle n’aime rien tant qu’y errer sans objectif. » [6]

Si l’on ajoute que Françoise Ascal a été potière, puis a animé un centre d’expression plastique pour adolescents très souvent lourdement handicapés ou cernés par la mort, on a non pas quelques clés pour entrer dans ce qui a au fil du temps constitué une oeuvre, dont le lyrisme et la discrétion me la font rapprocher pour ce qui est de la sensibilité, d’Anne Perrier [7], mais comme les notes d’un chant d’oraison [8] qui voudraient sinon abolir du moins exorciser (est-ce le bon mot ?) les forces de décréation.

Dans Le Carré du ciel :

« On voudrait parfois écrire avec un couteau. On voudrait se trancher les veines, non pour mourir, mais pour qu’enfin coule le sang des mots, l’encre du corps trop longtemps retenue en soi et dont seul un geste violent pourrait libérer le flux.

Violence à la mesure du silence à traverser, à la mesure de l’engluement toujours possible, paroles qu’il faut arracher du fin fond de la glaise pourrissante, paroles du marécage ancien, de la glèbe commune, précaires comme fleurs de tourbe, en voie de disparition sitôt que nées. »

Deux phrases emblématiques, le flux de vie des mots et le risque permanent de l’engluement, disent la quête obstinée de la poète, auquel fait écho l’appel : « Légèreté, légèreté je t’appelle, [...] et Légèreté, légèreté, Je chanterai pour toi un air soufi jamais entendu [...] »

A l’occasion de la parution d’Un automne sur la colline [9], également publié aux éditions Apogée, le Café littéraire luxovien (Luxeuil) a donné outre des lectures de cet ouvrage [10], deux échos des rencontres de la poète avec ses lecteurs [11], dans lesquels s’affirme une fois de plus l’entretressage de l’existentiel et de l’écriture.

Les "Notes de journal" que constituent, Cendres Vives, Le Carré du ciel, La Table de veille réalisent un travail d’épure, d’élagage, comme une "mise au silence du langage". Il n’est que compter le nombre de pages et de le comparer au nombre d’années évoquées. Cela confère à la fois le sentiment de la pudeur, de la continuité, de l’essentiel et fait du lecteur un compagnon fraternel, attentif (il sait bien, sent bien qu’il y va aussi de son être) ; nul besoin pour cela d’une rhétorique séductrice pour que la beauté surgisse aux moments les plus difficiles : tel, l’agonie du père : « il dit que le temps est long pour mourir » et cet éclair de l’être : « battement de vie des oiseaux dans la cage toute proche, et tout un monde qui renaît ». L’expérience de l’approche de la mort d’êtres jeunes, de leur souffrance, « travail de Sisyphe », maintient l’écartèlement entre paix et lucidité.

« Être là, tout simplement.
Dans cette poignante réalité.
Dans le cercle des pavots, comme autant de lampes allumées.
Avec la douleur au coeur de soi.
Telle une amande fendue par quelque lame. »
© Ronald Klapka _ 15 mars 2006

[1Le 47° titre comme atteste la liste.

[2La quatrième d’Issues précise :

Recueil de seize textes allant de la nouvelle au poème en prose, centrés sur des destins ordinaires en prise avec une fracture ou un exil. Les protagonistes de cet ensemble - de l’adolescente handicapée à la vieille dame solitaire en passant par le pigeon voyageur - saisis dans leur énigme particulière, ont en commun le franchissement d’un seuil.

[3« Travail de deuil... Ne veux pas le faire ce boulot, nous dit-elle, pour que jamais jamais ne meurent les visages aimés ». Les lecteurs de La Table de veille — lire cette chronique de la Luxiotte — et de Cendres vives s’en rendront compte.

[4C’est un peu plus qu’une notice.

[5Pour en découvrir quelques uns.

[6Donc descendre au jardin.

[7 Je songe à :

« S’il est au monde une souffrance
Je suis en elle ».

[8 Elle dit de Claude- Louis Combet :
« Cependant, distillé par une plume qui ne craint pas les ressassements, un chant s’élève, partageable, résonant d’une conscience à l’autre. Un chant se déploie à travers une langue besognant sans répit, entre le nid des entrailles et l’écume de la Voix Lactée (Le Don de langue, p. 8).
A défaut de foi transfiguratrice, la beauté naît de cette quête obstinée, de ce fouaillement au coeur du vertige. »
in Claude Louis-Combet, mythe, sainteté, écriture, éditions José Corti, 2000.

[9A travers une vingtaine de lettres, le temps d’une saison, une femme s’adresse à un jeune soldat "un tirailleur sénégalais" mort en septembre 1944 lors d’un assaut décisif pour libérer la colline de Ronchamp, aux confins des Vosges. Cette colline, lieu privilégié de l’enfance de la narratrice, devint soudain célèbre en 1955, lorsque Le Corbusier fut appelé à y reconstruire la chapelle de Notre-Dame du Haut, détruite par les bombardements.

[10A repérer dans cette page.

[11Luxeuil en présence de Roger Munier, et aussi à Champagney.)