anamorphoses, indéfiniment
5. hors de tout calcul

05/09/2011 — Emmanuelle Lambert (avec Jean Allouch)


« Vais-je mourir ? Scientifique, je penserai la chose probable. Maître, j’en aurai couru le risque. Universitaire, la question me sera épargnée par l’éternisation du savoir. Psychanalyste, j’aurai logé la mort dans l’amour (la chose n’est repérable, dicible que par après) » [1].


Je ne sais pourquoi il me plaît d’associer la lecture de Un peu de vie dans la mienne, un premier roman d’Emmanuelle Lambert, avec celle du recueil de conférences de Jean Allouch : Contre l’éternité, Ogawa, Mallarmé, Lacan, sans omettre quelques éclats lacaniens d’actualité.

Certes il y a lecture in progress depuis L’Amour Lacan, d’un de ses élèves les plus dérangeants, on l’aura deviné, et le trentenaire de la mort du célèbre psychanalyste et la déferlante d’ouvrages et d’événements qui l’accompagne [2]. Peut-être, Emmanuelle Lambert nous aura-t-elle confié son specimen, sur la voie de quoi conduisent Yoko Ogawa [3] et psychanalyse aidant, Jean Allouch :

« Il apparaîtrait inconvenant à quiconque trouve dans la lecture de poèmes, de nouvelles, de romans un aliment aussi nécessaire à une vie que l’air et l’eau qu’un questionnement des rapports respectifs, voisins, proches et différenciables qu’entretiennent psychanalyse et littérature avec la mort se dispense de convoquer l’amour. Ainsi abordé, l’amour est prié de se soumettre à plus fort que lui (contrairement au dicton qui le veut « plus fort que la mort »), à cette seconde mort qui attend tout un chacun, quand bien même tout un chacun ne l’attend pas et où il ne saurait plus avoir la moindre consistance. » [4]

Et aussi, dans ce très beau livre, qui dit et donne à ressentir ce qu’impliquent tant littérature que psychanalyse [5], le retour fidèle de ces quelques vers élus :

« J’errais donc, l’œil rivé sur le pavé vieilli
Quand avec du soleil aux cheveux, dans la rue
Et dans le soir, tu m’es en riant apparue
Et j’ai cru voir la fée au chapeau de clarté
Qui jadis sur mes beaux sommeils d’enfant gâté
Passait, laissant toujours de ses mains mal fermées
Neiger de blancs bouquets d’étoiles parfumées. » [6]


— Un peu de vie dans la mienne —

Le livre d’Emmanuelle Lambert, sera-t-il, lui aussi une apparition ? à l’image de la jeune-fille papillon, croisée par Paul, le « héros » ® et qui suscite, vous en conviendrez, cette réflexion, comme une adresse, un rendez-vous [7] :

« Pourtant des gens persistent à écrire des romans qui seront lus par les petits papillons femelles égarés dans les filets de leur langage. Ils persévèrent et inventent des histoires signées de leur nom. Ils s’autorisent de la fiction, ce délice du lecteur, sa consolation unique. Ils laissent naître des personnages, eux-mêmes précipités de vos amours d’antan, de vos chagrins d’enfant et des murs du réel. Et vous vous laissez tromper par les mots qui en sont le ciment. Ils hésitent sur le choix de la personne, et vous vous demanderez qui parle, qui raconte, qui écrit pour, en toute logique, bifurquer vers la difficile question du propos, du message ou du contenu, mais au final, vous en conviendrez, tout ne sera que langage, tout ne sera que musique, celui qui parle n’existant pas et ce qu’il dit se dissipant dans notre seule occasion, tout bien réfléchi, de rappeler l’inflexion des voix chères qui se sont tues.  »

Je poursuis ? :

« La jeune fille est très concentrée, on lit sur son visage quantité d’expressions impossibles à fixer. Arnaud est happé par cette vision. Je connais sa pensée. La jeune fille papillon lit son livre préféré [American psycho], le testament cynique d’une génération vieille très tôt, quasi mort-née et fière de l’être, le gage d’un nihilisme chic, et Arnaud y voit la possibilité d’une rencontre, il s’imagine déjà au lit avec la jeune fille après quoi il en aura eu une de plus, tout dans son regard dit le calcul, l’anticipation de l’instant d’après et la reprise de la course au rien. Je lui ordonne d’arrêter la pornographie, il se tourne vers moi en riant et me dit que je suis en forme.

Et au point où nous en sommes :

« Arnaud est la seule personne à laquelle je pardonne tout, selon l’expression consacrée. Dans les magazines on dit que c’est le lot des vieilles amitiés, à l’instar de la famille. L’ineptie placide de ce dernier point ne mérite pas que je m’y attarde. Vous savez bien. Si j’avais pu pardonner à ma famille je ne vivrais pas dans un hôtel de luxe pour malades mentaux. La seule chose positive du giron familial, en ce qui me concerne, c’est l’héritage, mon père ayant eu la grande idée de mourir jeune, et de surcroît, par accident. Belle invention que l’assurance-vie, dont le nom qui pourtant me met à l’abri fait frémir. »

Ces extraits, en ce qu’il dévoilent, en partie, un moment de la narration (pp. 44-45), nous donnent d’en dire à la fois un peu et pas trop cependant de ce qui la supporte.

Un peu : le narrateur Paul, qui s’est abrité du monde, fuyant entre autres, les conséquences d’une rencontre le mettant au pied de l’amour (l’amur) [8], pour se réfugier dans la poésie...

Pas trop, mais quand même : l’ironie toute walserienne de ce récit en première personne qui emprunte son tempo et son langage à la musique : pause, fugue, contrepoint et coda ; celle-ci affecte aussi un monde dont un certain nombre de repères sont devenues des marques, ou en passe de le devenir : « Je venais d’une famille progressiste, où l’on écoutait des disques vinyles, où l’on votait Mitterrand, Mitterrand je ne sais pas s’il faut que je le pense Mitterrand®, par parenthèse, j’aimerais avoir l’avocat médiatique/beau garçon/jovial/réponse-à-tout vu à la télévision hier soir pour ami. Il mettrait de l’ordre dans le tiroir ® de mon lexique. On y éduquait la marmaille ravie à coup de jazz, de rock et de grands classiques (l’irrésistible Mozart, le grandiose Beethoven, Bach, le patron). On était sûr, toujours, d’avoir raison et d’aller dans le sens du progrès. »

Mais encore, la poésie, indexée par les citations (jusqu’à la biblique, 2, Corinthiens, 11), l’atelier de lecture, les mots — cette si grande affaire — le chaplinesque Monsieur Verdier et la lalangue [9], et ce Saül-Stéphane en proie à la paranoïa d’auto-punition, et dont l’aphasie s’abîme dans la contemplation des nuages, et jusqu’à "l’infirmier-en-chef" (aux sabots d’aide-soignante, et aux couilles vacantes comme il se plaît à le répéter) qui materne « son patient considérable » [10].

Il faut enfin indiquer, que le grave n’est jamais très loin du léger (peut-être ne s’en sépare-t-il jamais), de cet humour ni ne veut ni peser ni poser : c’est en effet comme livre de deuil et d’amour, deuil de l’amour mais aussi amour du deuil (qu’est la poésie) que s’écrit la partition dont le narrateur orchestre les événements qui vont présider à son écriture, ce peu de vie ici restitué... et dont la mort de celle qui n’aura pas su changer la sienne déclenchera la narration.

N’en disons pas plus, sauf qu’en fin de compte-rendu, la pertinence au moins thématique ne fait pas de doute quant à la rencontre avec les travaux de l’auteur de l’Érotique du deuil au temps de la mort sèche [11], en revanche pour ce qui est de l’écriture, Emmanuelle Lambert, hisse ici la fiction au rang de poème ; que la profondeur s’exprime avec autant de sensibilité et de délicatesse [12] en fait un livre rare, et une des manières de répondre à la question princeps du livre de Paul Audi récemment chroniqué [13] : comment réinventer l’amour ?

© Ronald Klapka _ 5 septembre 2011

[1Avec ces mots, Jean Allouch, plagie nous dit-il, de manière éhontée, un moment de « L’Étourdit » (1972) :

« Nous en sommes au règne du discours scientifique et je vais le faire sentir. Sentir de là où se confirme ma critique, plus haut de l’universel de ce que “l’homme soit mortel”.
Sa traduction dans le discours scientifique, c’est l’assurance-vie. La mort, dans le dire scientifique, est affaire de calcul des probabilités. C’est, dans ce discours, ce qu’elle a de vrai.
Il y a néanmoins, de notre temps, des gens qui se refusent à contracter une assurance-vie. C’est qu’ils veulent de la mort une autre vérité qu’assurent déjà d’autres discours. Celui du maître par exemple qui, à en croire Hegel, se fonderait de la mort prise comme risque ; celui de l’universitaire, qui jouerait de mémoire “éternelle” du savoir.
Ces vérités, comme ces discours, sont contestées, d’être contestables éminemment. Un autre discours est venu au jour, celui de Freud, pour quoi la mort, c’est l’amour. » [Ce texte est accessible en ligne, l’extrait donné ici y figure à la page 16.]

Incipit du chapitre IV : Roussi au feu de l’amour, de Contre l’éternité, Ogawa, Mallarmé, Lacan, EPEL, 2009, p. 75.

[2 Je mentionne sans développer, les parutions suivantes :

— Lacan, envers et contre tout, aux éditions du Seuil, d’Élisabeth Roudinesco. L’historienne de la psychanalyse, y resserre ses précédents ouvrages, en particulier son Jacques Lacan. Esquisse d’une vie, histoire d’un système de pensée, aux éditions Fayard, 1994.

— Clartés de tout, aux éditions Verdier. Jean-Claude Milner s’entretient avec deux psychanalystes, revenant sur son propre parcours, il met en évidence Lacan comme opérateur de clarté.

Des émissions de radio en donnent un contrepoint utile : Une vie, une oeuvre, pour le premier ouvrage, Les nouveaux chemins de la connaissance pour le second, une excellente introduction au livre, qui exige lecture serrée.

— La petite bibliothèque de psychanalyse, a fait paraître il y a quelque temps Lacan et le contre-transfert (dir. Patrick Guyomard). On ne dira jamais assez la richesse de ces petits volumes, comme suscitateurs de travail.

[3Mort et écriture chez Yoko Ogawa, est le premier chapitre de Contre l’éternité. Le texte en est accessible en ligne, intitulé Le deuil, aujourd’hui. Le livre de Yoko Ogawa, L’Annulaire, est disponible en édition de poche (Babel), chez Actes sud.

[4Jean Allouch, Contre l’éternité, Ogawa, Mallarmé, Lacan, éditions EPEL, 2009, p. 14 (Préambule). Suivent quatre chapitres : Mort et écriture chez Yoko Ogawa, Manières de disparaître chez Mallarmé et Lacan, D’une politique de la mort (dissolution de l’EFP), Roussi au feu de l’amour, et pour clore un Cabaret (le cas barré, celui d’Yvette Guilbert). Pour y entrer plus avant, cette recension d’Hervé Bentata (revue Essaim)

[5Je n’ai deuil que de vous, chantaient déjà les machicoteurs, auxquels n’échappaient certes pas l’homophonie.

[6Je convie lecteur à se rendre aux pages 100 sq, où nous explicite-t-on (dans l’érotique occidentale) « L’amour n’a jamais affaire qu’à une apparition » [Et ici Allouch, de ne pas manquer d’évoquer, et nous à sa suite Phasmes, de Georges Didi-Huberman, Minuit, 1998].

[7Emmanuelle Lambert, Un peu de vie dans la mienne, une Lettre explicite ce titre magnifique, est publié aux Impressions Nouvelles.

[8On y note la violence première : « elle se comportait déjà en propriétaire de mon point de vue avec une évidence brutale »...

[9 Ainsi nous la fait entendre Emmanuelle Lambert, clinicienne es lettres, avec simplicité, et profondeur : « Lui aussi [Monsieur Verdier] vivait sur deux échelles. S’il avait préservé la faculté de converser, il avait un jour confessé à Jean-Luc, à voix basse, qu’il se contentait de reproduire les intonations d’autrui. Que les autres faisaient semblant de donner un sens à ce qu’ils disaient, quand c’était surtout de contact qu’ils avaient besoin. Plein de mansuétude, Monsieur Verdier leur offrait ce qu’ils recherchaient. Il disait, Je les berce. Jean-Luc le comparait également aux enfants en très bas âge, son discours lui évoquait les modulations de leur larynx sur la cadence de phrases fictives, avant les mots, avant la syntaxe, bien avant le sens. Il pensait avoir compris son patient, et donnait volontiers cette clé : on pouvait entrevoir la vraie vie de Monsieur Verdier dans ces rêves où nous parlons couramment une langue étrangère, avec brio parfois, et dont il ne nous reste rien au réveil. »

[10L’expression "amour infirmier" tombe de la plume de Jean Allouch, aux pages 70-71 du chapitre III de son livre (D’une politique de la mort ; à cet amour qui veut changer (définitivement) l’autre en lui-même (paraphrase du Tombeau d’Edgar Poë) Allouch oppose un amour de connaissance, joliment dénommé brunehildien.

[11Et bien entendu du Contre l’éternité, dans lequel prennent place, les tombeaux tant d’Edgar Poë que de Verlaine, mais vraisemblablement aussi celui de Lacan.

[12C’est avec cette même délicatesse, qu’Emmanuelle Lambert, nous avait donné Mon grand écrivain, ouvrage dont l’apparition fut dûment saluée.

[13Paul Audi, Le théorème du surmâle, Lacan selon Jarry, lu également avec l’aide (en ce qui me concerne) d’Annie Le Brun. Voir cette lettre. C’est aussi la question de L’amour Lacan, maintes fois cité, je renvoie cette fois à la lecture de Sandrine Malem.