Pascal Quignard : Villa Amalia en poche & Critique (juin-juillet 2007)

23/08/2007 — Pascal Quignard


« Les grands romans ne donnent pas de leçon.
S’ils contiennent un enseignement, c’est par surcroît,
en plus du bonheur qu’ils procurent en tant que romans. » [1]

« Les hommes d’aujourd’hui croient que les savants sont là pour leur donner un enseignement, les poètes, les musiciens, etc. pour les réjouir. Que ces derniers aient quelque chose à leur enseigner, cela ne leur vient pas à l’esprit. » [2]

« Ann ne semblait pas l’apercevoir. Elle disait :

— “Il se trouve que Magdalena von Kürzbock aimait transmettre.
Elle a transmis Haydn. A mon tour j’aime bien transmettre ce qui fut oublié.” » [3]


Villa Amalia, vient de paraître dans la collection de poche folio, la couverture adornée d’une photographie d’Elio Conte (Ischia).
Dans la revue Critique de juin-juillet 2007 [4], numéro tout entier consacré à Pascal Quignard [5], Yue Zhuo évoque les premiers moments de l’entretien donné à Alain Veinstein au cours de l’émission Du jour au lendemain, le 1er avril 2006 :

Décrivant les nombreuses publications et le long parcours littéraire de Pascal Quignard, [A.V.] formule une suite de questions : pourquoi écrire et publier un roman en 2006 ? Une telle publication marque-t-elle l’abandon du Dernier royaume ? Si les visages féminins ont une force qui transcende les genres littéraires, doit-on dire que les femmes déterminent le genre ? Soudain Pascal Quignard énonce cette pensée : « J’ai compris quelque chose en vous écoutant, c’est le lieu [...] Mes romans sont tous des lieux ». Ils peuvent être, ajoute-t-il, « sous forme d’une femme, d’un homme ou d’un enfant », mais « chaque roman que j’écris, c’est d’abord un lieu. »

Villa Amalia, ce serait une femme, celle dont il est dit (p. 281) :

« Quelque chose de l’incommunicable a été communiqué à cette femme et éclaire ma vie. »

Cette femme, qui est-elle ?

« C’était une femme complexe.
Pour Magdalena, la maîtresse des orages était une fée profonde.
Aux yeux de Leonhardt, Ann était une artiste extraordinairement recueillie, à peu près indifférente à ceux qui l’entouraient, forte, sauvage, ou du moins peu domestiquée, solitaire.
Aux yeux de Giulia c’était un grand corps doux, silencieux, sensuel, rassurant, tout d’os, de fuites, d’écarts.
Aux yeux de Georges c’était une petite fille fière, un peu hostile, toujours sur ses gardes, bouleversée par un rien, fragile, inquiète, mystérieuse.
À mes yeux c’était une musicienne géniale. Je l’ai entendue très rarement jouer. Pourtant je faisais tout pour que cela se produise. » (222)

Le "Je", en cet endroit, Charles Chenogne, resurgi vingt ans après au premier chapitre de la troisième partie. Il est plausible de le voir s’interroger :
« Pourquoi Eliane Hidelstein, fille d’une Bretonne catholique et d’un Juif roumain, est-elle devenue Ann Hidden ? » (220)

Hors de question d’en dire davantage sur la trame, les thèmes, les événements qui scandent le récit et l’acheminent vers le paradit du souvenir. Pour s’attarder dans un second temps de lecture sur l’écriture, virtuose - dans sa manière de suggérer, de ne jamais tourner à la pose, les manières d"’attaquer", les ruptures, les accélérations de la description : cascades d’adjectifs, micro-menus parenthésés, évitant tous les empiègements du romanesque, avec des personnages qui ne vivent pas dans l’infra-ordinaire - il n’est que prendre le temps de l’étude approfondie, enjouée, érudite de Georges Kliebenstein [6] (Critique, pp. 472-485 : « Ce que dit la revenante »), une manière de confronter sa propre réception, sa propre écoute.

J’acquiesce en particulier à la remarque du « monstre énonciatif » (nous, je, il, vous ), et souscris à « monstre générique » : un conte romanesque...
J’ai également relevé dans cette étude (elle fourmille de détails plus intéressants les uns que les autres), que progression du récit et temps liturgique allaient de concert. Je m’étonne que le rédacteur d’un article allant aussi dans ce sens [7], ne lise pas cependant, dans la période finale du récit, le retour au "Temps ordinaire".

« 0 Oh how
l solitude adore »

Katherine Philips avait noté dans son poème :

« Une voix solitaire se lève sans adresse au fond de l’âme,
aussi immatérielle qu’un rayon de soleil,
extase au sein de la nature,
Nativité du Temps. » (123)

Une réponse, s’il y a lieu.

© Ronald Klapka _ 23 août 2007

[1Patrick Kéchichian, recension de Villa Amalia, le Monde, 10/03/06

[2Ludwig Wittgenstein, Remarques mêlées, trad. Gérard Granel, TER, 1990

[3Pascal Quignard, Villa Amalia, folio, p. 277

[4Ce numéro de Critique, ravira les lecteurs relativement versés en "quignardie", mais ne devrait pas décourager ceux qui abordent l’auteur de Dernier Royaume.
De la belle ouvrage, pensée, conduite, cohérente et en tous cas nullement un numéro de célébration

[5Autre « écho » : Déficeler.

[6Une clé de son approche, ses Figures du destin stendhalien, ouvrage recensé par Laure Lassagne (Fabula)

[7 Revue Esprit et Vie n°162 - décembre 2006 - 2e quinzaine, p. 13-14.