anamorphoses du lecteur, indéfiniment
3. des libres riens, encore

25/08/2011 — Catherine Millot, Jacques Lacan, Françoise Wilder, Catherine Millet, Jean Allouch, Guy Le Gaufey, François Balmès, Jacques Le Brun, Michel Plon


« La jouissance — jouissance du corps de l’Autre — reste, elle, une question, parce que la réponse qu’elle peut constituer n’est pas nécessaire. Ça va même plus loin. Ce n’est pas non plus une réponse suffisante, parce que l’amour demande l’amour. Il ne cesse pas de le demander. Il le demande... encore ; Encore, c’est le nom propre de cette faille d’où dans l’Autre part la demande d’amour. » [1]

« À ce propos, les mystiques, les poètes lyriques et ceux qui célébrèrent l’amour courtois se sont aperçus que ce qui convenait le mieux pour toucher ces points concernant l’amour, c’était la figure de rhétorique qu’on appelle oxymoron, l’union des contraires. Je vous citerai quelques vers d’une mystique qui s’appelait Hadewijch d’Anvers, dont Lacan parle dans le Séminaire Encore : [2]

« Ce que l’amour a de plus beau, ce sont ses violences / Son abîme insondable est sa forme la plus belle / Se perdre en lui, c’est atteindre le but / Être affamé de Lui, c’est se nourrir et se délecter / L’inquiétude d’amour est un état sûr / Sa blessure la plus grave est un baume souverain / Languir de lui est notre vigueur / C’est en s’éclipsant qu’il se fait découvrir / S’il fait souffrir, il donne pure santé / S’il se cache, il nous dévoile ses secrets / C’est en se refusant qu’il se livre / Il est sans rime ni raison et c’est sa poésie » [3]

— « La découverte de ses Visions et de sa mystique a été un émerveillement et l’origine du projet. A force de faire du cinéma, je me suis sans doute, naturellement, peu à peu porté vers une dimension plus mystique du monde. » [4]


commencements

« La veille au soir, en quittant Naples, j’avais pensé à Ischia toute proche, où se déroule le roman de Pascal Quignard, Villa Amalia. Je songeais à son héroïne solitaire qui accède à un bonheur inédit dans ces îles qui nous relient à une antiquité profonde, dont l’existence se prolonge, grâce à elles, jusqu’à nous. En lisant ce livre, quelques mois auparavant, je m’étais sentie parente de ce personnage. Écrire, cette fois-ci, pensais je, ce serait pour dire à mon tour le bonheur de vivre seule, la précieuse liberté de l’esprit conquise, l’esprit nu et net, qui, dans sa vacuité sereine, s’ouvre à la simple présence des choses. » [5]

« En ai-je rempli des cahiers de ces premières phrases, entre prise et abandon ! Toujours entre et jamais l’une et l’autre. Aussi lorsque l’occasion s’est présentée, l’ai-je saisie... C’était la première phrase d’une autre : “Enfant, j’ai beaucoup été préoccupée...”
Ce livre-là, je n’avais pas prévu de le lire, le bruit qu’il faisait ne me le recommandait pas. [...] Il se peut qu’une impression, une intuition précèdent la lecture. Jeanne Guyon et sa voie d’abandon me sont venues, avant Catherine M., en éclaireurs. Une lecture n’est-elle pas toujours précédée ? » [6]

Pour ce qui est de O solitude, j’avais parfaitement prévu de le lire, les raisons en sont notées un peu partout dans ces lettres [7] ; quant à Catherine M., certainement pas [8], mais voilà que par l’intercession de Jeanne Guyon (dont le jour de Magdeleine 1680, fut déterminant dans sa vita nova) qui est commune à l’une et à l’autre psychanalyste, m’a été donné à lire, que dis-je, à lire et à relire Françoise Wilder, et son Provocant abandon. Je ne la connaissais pas. Et c’est comme si je l’avais toujours lue. Pardon pour la hardiesse. Il aura suffi que l’oeil rencontre distraitement (quo fata trahunt...) la mention de Madame Guyon, dans un des exposés présentant les trois finalistes du prix Oedipe 2004 [9]. Intrigant également, inattendu, l’éditeur : Desclée de Brouwer [10]. Au surplus les circonstances rapportées par Guy le Gaufey : Catherine M. une marque déposée au Seuil, donc pas de publication d’entretiens et de ce fait, pour Françoise Wilder : en route pour un livre, un premier livre ! [11]

Mais nous dirons d’abord quelques mots de O solitude, sa trame, son orient, avant de mettre en évidence quelques points essentiels faisant entrer en résonance les deux ouvrages : abandon, solitude, fantasme, puis on s’efforcera, Françoise Wilder aidant, de montrer en quoi Un provocant abandon, est un livre à lire, encore, aujourd’hui, pour ce qu’il met en évidence, sans emphase, ni technicité rebutantes, et ce d’un même tenant que désir d’analyste [12] et venue du mouvement d’écrire [13] ne sont pas sans parentés [14].

dans le tourbillon de la vie

On connaît la chanson, on s’y est reconnus, parfois perdus de vue..., mais ce fameux tourbillon Catherine Millot lui donne le plus souvent les traits du non moins fameux maelstrom d’Edgar Poë, le périple de la lecture de son livre s’achève d’ailleurs près des îles Lofoten, un peu mélancoliquement car de vortex point ou si peu ! (chute de l’idéalisation ?) Le lecteur de sa préface au livre posthume de François Balmès, Dieu, le sexe et la vérité [15], verra qu’elle y affectionne le mot, qui pourrait alors y être un autre nom de l’amour, "abîme où se jouent la retrouvaille et la perte pure"...

Contemplons, longuement, méditons : « L’artiste nous indique peut-être ici une équivalence entre le trou et l’infini, « un trou, disait Lacan qui s’y connaissait, ça tourbillonne, ça engloutit ». Un trou a toujours quelque chose d’un siphon, d’un vortex, d’un maelstrom. L’infini, peut-être, c’est la même chose, vue sous un autre angle, une sorte de trou déroulé à l’horizontale et à perte de vue. L’infini aussi absorbe, aspire. » C’est que nous étions en route pour Hiddensee, et faisions face au tableau de Caspar David Friedrich :

« Dans son œuvre, parfois, c’est une trouée qui suggère l’infini, une percée, une ouverture sur un au-delà. Une de ses toiles figure ainsi une fenêtre donnant sur un port, à laquelle se tient une femme (la sienne, sans doute) vue de dos. La fenêtre semble être celle de son atelier, que l’on retrouve dans un autre tableau. Les Blanches falaises de Rügen, elles aussi, encadrent le vide de la mer, tout en indiquant l’abîme invisible en contrebas. Le cercle formé par les deux arbres, dont les branches se rejoignent, entoure et redouble l’ouverture des falaises sur l’illimité. La trouée sur l’infini apparaît ici comme la métaphore d’un trou non représenté, peut-être irreprésentable, dont on ne voit que les bords, sur lesquels se tiennent les personnages : celui où toute vie finit par basculer. »

Dans ce livre qui mêle considérations autobiographiques, descriptions limpides (l’ascèse de l’écriture ne manque pas d’y avoir part !), exercices d’admiration (Roland Barthes, et tout spécialement le naturaliste Hudson qui fait l’objet d’un véritable essai incitant à se précipiter toutes affaires cessantes dans les pas du flâneur en Patagonie [16], se découvre progressivement, pour le lecteur attentif, une architecture [17] aussi solide qu’apparemment légère, c’est à dire qu’elle n’écrase jamais ce lecteur sous le poids de la référence, ce à quoi on reconnaît l’analyste, qui, simplement, note des rencontres.

Il faut le redire, comme Claude Mouchard, le faisait à propos d’Abîmes ordinaires : « Écrire permet de restituer, à des états obscurs ou trop lumineux, le fait qu’en eux quelque chose fut inévitablement reçu. Écrire, c’est aussi répondre à l’impulsion, en certains instants, de donner une part d’eux-mêmes - ne serait-ce qu’à lire ». [18] Et ce, jusque dans les pages finales et leur humour désenchanté : au cours de l’expédition vers le Cap Nord — la seule personne avec laquelle s’établit une forme d’échange, est en principe étrangère à tous et coupée de tout (l’autre compagne du voyage étant Simone Weil, sur laquelle Catherine Millot écrit alors), tandis que le fameux maelström à la hauteur des îles Lofoten, est loin de produire l’effet des Histoires extraordinaires, ou l’effroi de l’engouffrement d’un premier amour dans la bouche de la station Trocadéro.

De quoi refluer, plus heureusement vers les Îles Egadi, qui introduisent au « sweetest choice », celui d’une vita nova, « en se payant le luxe de rompre avec l’inutile, le superflu, et de faire, sinon table rase, du moins place nette, c’est-à-dire de vivre selon son désir, car il n’est plus temps d’autre chose. » (pp. 100-101)

de Catherine à Catherine

     l’art d’être seul

« Catherine Millet — avec laquelle je ne partage pas seulement toutes les lettres de mon nom, sauf une, mais aussi l’intérêt pour des états qui mettent en continuité le dedans et le dehors, ainsi que pour leurs représentations - cite, dans Dali et moi, un ouvrage d’Anton Ehrenzweig, L’Ordre caché de l’art [19], où celui-ci développe l’idée que ce qui caractérise l’artiste est la capacité d’aller et venir entre ces états qu’il appelle de dédifférenciation, où le moi se dissout dans l’espace paradoxal de la non-dualité, où la différence est abolie entre intérieur et extérieur, et ceux où il retrouve à la fois ses limites et le contrôle de son action créatrice. Un “moi créateur”, dit-il, après Winnicott, “a besoin de pouvoir suspendre les frontières entre le soi et le non-soi pour se sentir plus à l’aise dans le monde de la réalité qui maintient une séparation nette entre les objets et le soi”. » [20].

C’est en effet retrouver Catherine Millet directrice d’art press, admiratrice de Barnett Newman, des noirs d’Ad Reinhardt, et Catherine Millot admiratrice de Madame Guyon dont elle dit que « son parcours mystique lui permet une transformation de la structure psychique commune organisée selon la topique freudienne moi/ ça / surmoi. Elle chamboule tout cela : le surmoi disparaît, le moi disparaît, le ça se civilise tellement qu’il ne ressemble plus à un « ça ». Une autre distinction topologique se met en place entre le fond, toujours dans la sérénité, et la surface, toujours livrée aux tribulations ». Le rêve ! rêve de « réel », qu’avoue l’auteure des Abîmes ordinaires et auquel donne forme d’une certaine manière, celle de Catherine M., negative capability, mise au jour par Keats, et remise au goût du nôtre par Adam Phillips, après Winnicott justement : la capacité d’être seul, voire dans la relation de groupe, ce qui en ce cas exclut de fait toute sentimentalité, mais dans l’autre implique une égalité d’accueil qui ne méconnaît pas les affects. [21]

     cum grano salis

« “Quand allez-vous parler du fantasme ?”, me souffle l’interlocuteur impartial, mais impatient, qui me pousserait sans doute à un peu de partialité sur ce chapitre... [...] Pour surprenant que cela paraisse, un psychanalyste lecteur du livre de Catherine Millet ne se trouve pas incité à questionner le fantasme en jeu dans l’érotique de Catherine M. Le pourrait-il, il ne le ferait peut-être pas mais, heureusement, il ne le peut pas, ou bien c’est au prix d’un ravalement du concept de fantasme inconscient, dont l’approche définitionnelle est assez étroite chez Freud le premier.  [22] C’est au prix, [...] d’une régression du concept qu’on l’appliquerait aux scènes sexuelles du récit de Catherine Millet ainsi qu’aux fantaisies excitantes, propices à la masturbation, qui ponctuent le livre. Œuvres d’imagination d’une facture propre et tout à fait consciente, auxquelles ne conviennent pas les définitions du fantasme inconscient produites par Freud et par Lacan. [...] S’il est troublant que le même mot désigne des objets aussi différents, nous ne le soumettrons cependant pas à la demande de visa : qu’il circule ! Il y a à voir ! L’usage du grain de sel de la précision nous permettra d’accompagner de bonne grâce bien des occurrences du mot “fantasme”. Mes “fabulations”, comme les désigne aussi Catherine Millet... Ce mot me va tout à fait ! »

Avec humour, et science, Françoise Wilder corrobore ainsi des rapprochements qui ne vont pas de soi tandis que Catherine Millot a recours à l’exemple littéraire qui parlera aux lecteurs de Duras :

     Lol

« On pourrait dire qu’ici — Lol V. Stein —, le fantasme, c’est-à-dire le nœud à trois, remplit une fonction de suppléance à ce que Lacan appellera plus tard l’absence de rapport sexuel. Mais on pourrait dire aussi bien qu’il révèle la nature de l’obstacle à ce rapport. Le fantasme, en effet, trahit que, dans le désir, le sujet n’a jamais rapport à l’autre de l’autre sexe, mais à l’objet partiel, c’est-à-dire à l’objet petit a. Et c’est ce rapport du désir à l’objet partiel qui, d’une certaine façon, fait qu’on ne peut jamais atteindre le partenaire de l’autre sexe qu’à travers cet objet partiel, qu’on ne peut pas l’atteindre comme tel. »  [23]

et ainsi des Catherine à Françoise Wilder

Il arrive que Françoise Wilder dise une fois Jeanne et Catherine (32), et ce pour des raisons bien précises : là où le rapport s’établit d’expérience à expérience [24] (et nous l’avons suivie). Mais au reste, aucune confusion dans l’écriture de ce livre entre Catherine Millet et Catherine M., son héroïne. Ce premier décapage s’impose, autant qu’était nécessaire la distinction entre ce que l’analyste entend par fantasme et les avatars du mot dans la vie consciente.

Paru en 2004, le livre de la psychanalyste, livre sur un livre, n’a pas manifestement eu le retentissement de celui auquel il apporte un éclairage inattendu et de ce fait vraisemblablement inentendu. Certes, il y eut une recension dans Che vuoi ?, la revue du Cercle Freudien [25], présentation au salon Oedipe, et c’est bien le moins, un brin d’article dans art press [26]. Voilà qui est bien maigre pour un travail à la fois aussi dense, et plein de pétillance !

Il n’est pas invraisemblable qu’a priori Françoise Wilder eût partagé la verve ravageuse d’Annie Le Brun alors que celle-ci inaugurait sa chronique A distance dans la Quinzaine littéraire [27], avec une charge résolue, contre un produit-tendance pour érotomanes de la dernière pluie, n’ayant jamais dépassé la première phrase du Surmâle, et s’inscrivant dans l’idéologie connexionniste en phase avec le nouvel esprit du capitalisme. Alain Deniau (Che vuoi ?, op. cit.), souligne ce qu’il pressent comme une aversion, relevant : « dans la porno-graphie c’est à la graphie que je m’attache », tandis que Guy Le Gaufey présente la réussite de Françoise Wilder en ces termes :

« Et Françoise ne s’est pas contentée de cette hypothèse [Le rapprochement avec certains aspects de la mystique de Madame Guyon] qui constitue l’axe même de son ouvrage, et a réussi, me semble-t-il, à détourner et employer, disons, ce que Catherine Millet pouvait dire - et peut encore dire - de Catherine M., pour tenter de remuer un petit peu les questions psychanalytiques sur ces affaires de sexe qui, aujourd’hui comme hier et comme avant-hier, s’avèrent compliquées et lourdes. »

C’est ici que la mention de « où le rapport s’établit d’expérience à expérience » prend toute son importance, son sens, sa saveur. La lecture attentive de Un provocant abandon fera litière de toute instrumentation, de toute position de surplomb, de toute leçon donnée : ici l’abandon provoque à l’abandon d’un certain nombre de préventions pour une écoute éclairée par une longue pratique tant clinique que réflexive, une ouverture aux questionnements du jour, à l’approche de la psychanalyse comme érotologie (cf. Jean Allouch, et les travaux de son école [28]).

     la bibliothèque intérieure

Je voudrais recopier les pages 59 à 61, sur la bibliothèque intérieure (autrefois Françoise Wilder avait donné un article intitulé malicieusement Comment j’ai lu certains de mes livres) tant elles mettent en évidence la démarche, l’esprit du travail dont nous sont livrés les fruits. Je prends simplement ce paragraphe :

« On l’aura compris : la vie de ma bibliothèque représente les défaites successives de mes idées de classement pertinent et son dérangement me renseigne sur les plus intéressants des rapports que j’entretiens avec mes murs de livres.
Il en est de même pour la bibliothèque intérieure et portative que chaque lecture sollicite et met en branle. On lit avec les yeux et avec d’autres lectures engrangées qui sont l’instrument de la lecture en cours.
La Vie sexuelle de Catherine M., à peine avait-elle convoqué les écrits de Jeanne Guyon que sortaient aussi de leur étagère quantité de lectures incidentes de même statut que l’Einfall au sens freudien, l’« association libre » des lectures les unes par rapport aux autres. Textes audacieux et rugueux de Freud ; Le Surmâle, d’Alfred Jarry ; un fragment énigmatique du rituel cathare ; le sombre éclat du sexuel romain lu par Pascal Quignard ; les formules coruscantes de Lacan ; tel texte de Pierre Pachet et de Jean-Louis Baudry ; enfin, Lucrèce, renouvelé et déscolarisé. Dans l’aventure qu’a représentée la lecture de La Vie sexuelle de Catherine M., ces textes concouraient à la lisibilité des vents de toutes directions qui balaient sans cesse les vies sexuelles. Que ces pages souvenues ou relues s’associent d’elles-mêmes à des paroles entendues dans l’analyse et échappées de la séance n’étonnera pas. » (59-60)

Et quant à l’éthique de l’analyste (pas de monopole de la généalogie des sujets) :

« Tout l’éventail des plaisirs et agencements serait-il possible à chacun et l’accès à la diversité sexuelle largement ouvert ? Rien, jusqu’à présent, n’autorise à le penser. Chacun, y compris Catherine M., y a un accès limité et singulier. Selon son genre, son style et aussi son rapport à la parole donnée. D’aucuns diront son fantasme. Toutes les variantes et permutations ne sont pas égaIement désirables ou désirées.
Tenue par l’intérêt de ce qui se passe au centre de cette question, je ne cherche pas à la cerner - à son bord, à sa marge, les sentiments et les tiraillements amoureux se rappellent et demandent leur dû. Ils ne sont pas écartés.
On s’exprime souvent sur la vie sexuelle, en vue du Bien, du Mieux, d’une revendication, et peu importe ce qu’ on en dit pourvu qu’on le dise à la place des autres. Le livre de Catherine Millet, s’il ne prête pas à ce reproche, ne le prend pas non plus à contre-pied : il s’en fiche - et c’est tant mieux. » (61)

On voit bien ici un livre écrit à la première personne et qui ne méconnaît pas toutes les autres (Françoise Wilder n’ignore pas que « Tout un nuage de philosophie [puisse être] condensé dans une goutte de grammaire »). Il est aussi solidement architecturé, les entretiens (très riches) en italiques, relancent judicieusement la conversation (certainement à plusieurs : l’auteure avec elle-même, les lecteurs et pairs, et bien sûr l’intéressée) et apportent parfois des vues peut-être inaperçues sur la "structure" de l’interviewée, relativement au lieu commun par exemple, « être du côté des hommes, ou à côté des hommes » (la question-titre du paragraphe : Catherine M. est-elle une femme ? comme en écho de : Pourquoi Juliette est-elle une femme ?, à quoi répondait Annie Le Brun, dans un colloque lacanien [29]), ce qui est bien sans doute une question de notre temps.

     Catherine philosophe

Après avoir décrit, explicité Une conversation improbable (avec Madame Guyon, avec Françoise Wilder), le gros de l’ouvrage [30] consiste en allers-retours entre La vie sexuelle de Catherine M. et les entretiens selon une progression, que des incises cliniques, les références théoriques (le plus souvent évoquées avec humour, par exemple Du rififi dans l’interprétation), précisent peu à peu un choix de pratiques et la décision d’un écrit : « un jour quand elle serait grande, elle dirait la vérité de “ tout ça” », affirmant une certaine liberté. Françoise Wilder en rend compte ainsi :

« Libertine, Catherine Millet ? Certainement pas à la façon idéalisante des contemporains : on ne trouvera pas dans son écrit la moindre trace de l’idée que le bonheur, le bien-être s’obtiennent par le tout-sexuel ou le bien-sexuel. La liberté - dont tout un chacun sait qu’elle n’est pas exactement le bonheur - l’occupe davantage, et la distance aussi.
“Ma liberté n’était pas de celles qu’on rejoue au hasard des circonstances de la vie, elle était celle qui ne s’exprime qu’une fois pour toutes ...” [p. 61].
Qu’il y aurait à dire sur cette liberté ! Un seul geste, un seul coup abolissant le hasard, toutes les circonstances deviennent égales et leur pluralité purement formelle. Un seul événement affirme, en une seule fois, la totalité de cette liberté et de son hasard.
Et s’il faut “se déshabiller pour de bon, autant que ce soit d’un seul geste” [p. 186]. Cette liberté-là ne privilégie aucun corps, si elle en dessine plusieurs. Celui des débuts ne connaissait “ aucune hiérarchie, ni dans l’ordre de la morale ni dans celui du plaisir” [p. 56], et “chaque partie pouvait, autant que faire se peut, se substituer à une autre” [p. 97]. De la “nappe indifférenciée de chair” [p. 97] au corps en pièces, mais sans le mythe d’un démembrement primordial ou terminal, ni Osiris, ni Orphée. Emporte-pièces hors tragédie. »

Être lectrice, pour Françoise Wilder, c’est décidément mettre en oeuvre, le principe de délicatesse.

     un jeu d’enfant

La troisième partie du livre, à la fois conclusive et ouvrante, revient aussi sur l’ensemble de ce parcours de lecture(s). Elle est intitulée : « Troublante perform-enfance ».

Voici le trouble : Comment réduire l’écart entre le régime perçu au départ, celui des passivations, de celui de la performance reconnu en terminant ? Au surplus, convoquant la brillante fiction du Surmâle avec le témoignage de Catherine M. : « si une sexualité doit être montrée, que choisir comme déterminant vrai de sa signification ? Sera-ce l’acte, le genre, l’anatomie, l’orifice, la structure du fantasme ? Et si toute pratique de la vie sexuelle engage une interaction complexe de tous ces éléments, laquelle des dimensions érotiques, pourra représenter, ou définir, une sexualité qui les requiert toutes ? » Vaste programme, très proche des interrogations et recherches de Jean Allouch et de ses amis.

Pour ce qui est de performer, une lettre de Marie Stuart : « Il n’offrait rien qu’il ne sentit bien capable de performer » : écrire le livre (La vie sexuelle de Catherine M.) indique qu’une action (le livre est saturé par des verbes d’action) a été menée complètement : de ses prémices à son projet et à sa réalisation : arrêt des pratiques, et publication d’un livre dont on souligne que « radio, presse, télévision, faisaient résonance à une action, dont le projet et la réalisation les incluaient déjà comme agents. »

Quant à « l’enfance », après avoir indiqué, qu’à son sens, Catherine M. avait posé sur le sexe « un bémol qui sonne plutôt juste » sur le discours ambiant, au moment où se découvre qu’il n’y a pas de place juste dans le sexuel, ou alors celle d’un déplacement, Françoise Wilder, tire sa révérence, sa propre performance accomplie avec ces mots :

« Au moment de finir de tracer des signes sur le papier me reviennent ces jeux de l’enfance où la règle prescrit qu’il faut avancer sans être vu, faute de quoi le joueur est éliminé ou bien renvoyé au point de départ : invisible, le mouvement a permis la trajectoire et validé le déplacement. » [31]

Nous aussi, pour aujourd’hui, nous en resterons là.

© Ronald Klapka _ 25 août 2011

[1Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Seuil, 1975.
Hautement recommandé, inimitable, l’Index (un oujouipo, en somme) de Françoise Bétourné chez L’Harmattan (2001), dont voici un extrait de la quatrième :

« Signifiants, créations de sens, concepts, tournures de style, surprises c’est ce riche fourmillement de mots, d’équivoques, de phrases, à écouter comme à lire, qu’offre cette indexation détaillée du Livre XX au lecteur, habité de désirs contradictoires, prêt tout autant à pressentir, éprouver, vibrer, qu’à comprendre le message théorico-clinique de Lacan. Pour Françoise Bétourné, lire Jacques Lacan en y " mettant du sien ", comme il le demandait, c’est déjà être dans l’analyse. Cet index-mode de lecture, complété par le recensement organisé des phrases clés - surtout des fameux bateaux - et un appareil critique constituant en parallèle une sorte d’autre scène ouverte par associations à l’ensemble de l’œuvre lacanienne, prend valeur d’objet irremplaçable : il est un auxiliaire efficace de la transmission. Ordonné, bien qu’imprévisible en l’extension de ses possibles, cet instrument de travail exigeant - mais non moins guide du plaisir et éclaireur de découvertes -, se propose d’être le compagnon indispensable à tout lecteur du magnifique séminaire Encore, qu’il y musarde rêveusement pour mieux entendre parler d’amour ou s’y plonge sérieusement soucieux d’assurer la consistance théorique de sa réflexion clinique sur la jouissance »

[2Catherine Millot, La logique et l’amour, en Italie, Le Nouveau Recueil, n° 69 : encore l’amour, numéro coordonné par Martine Broda, p. 125.
Un article de Catherine Millot, paru dans l’édition du journal Le Monde du 13.04.01, intitulé Passion de Lacan, la logique et l’amour, explicite : « Ce qui intéressait Lacan dans la logique, c’était ses failles, ses impasses, ses paradoxes. Ceux-là mêmes qu’il rencontrait dans l’amour. » — celui, qu’il appelait « la vraie amour ».

[3 « En nous captivant, il nous libère / Ses coups les plus durs sont ses plus douces consolations / S’il nous prend tout, quel bénéfice ! / C’est lorsqu’il s’en va qu’il nous est le plus proche / Son silence le plus profond est son chant le plus haut / Sa pire colère est sa plus gracieuse récompense / Sa menace nous rassure / Et sa tristesse console de tous les chagrins / Ne rien avoir, c’est sa richesse inépuisable. ».
Hadewijch d’Anvers, Mélange strophique XIII ou Lettre rimée XVII] texte cité par Muriel Mosconi dans sa communication au Collège clinique du Forum de Liège, le 28 mai 2011

[4Bruno Dumont, répond ici à la sollicitation de Jean-Sébastien Chauvin :
« C’est une poétesse et mystique flamande du XIIIe siècle qui donne son titre au film… »
et ajoute :
— « La mystique est comme une sorte de gradation supplémentaire, cachée, mystérieuse. En filmant ou en montant des plans, je voyais naître des choses, à la fois présentes et invisibles, auxquelles l’intelligence désarmée n’apportait plus de réponses. Il y a une proximité entre le cinéma et la mystique, sur leur rapport au réel et aux apparences, et sur la puissance des sensations qu’ils peuvent engendrer et percer. Je ne cherche pas à comprendre ces choses qui adviennent mystérieusement. Les mystiques sont souvent des gens simples, qui vivent une expérience religieuse qui n’est pas forcément « comprise » : elle est ravissement. Ils la racontent, la voient. La nécessité de comprendre y a disparu. Moi-même, je filme des choses que je sens mais que je comprends mal. Mais ça n’a rien d’un manque. Au contraire, c’est une joie. »
(Entretien réalisé à Paris, en septembre 2009)

[5Catherine Millot, O Solitude, Gallimard, 2011, p.
Le titre de l’ouvrage fait référence au poème de Katherine Philips, mis en musique par Purcell, et qui inspire Anne Hidden, l’héroïne de Villa Amalia :

« O Oh how I ! » chantonna-t-elle pendant plusieurs semaines.
Katherine Philips est une des plus grandes poétesses anglaises du XVIIe siècle. Elle avait écrit une élégie intitulée O solitude ! sur quoi Purcell avait composé un chant qui errait sans fin.
Ces vers étaient venus correspondre à sa vie. [...] Elle nageait seule. Elle marchait seule. Elle mangeait seule. Elle lisait dans son coin.
O solitude
my sweetest sweetest choice
devoted to the Night.
Le chant de Purcell n’abandonnait jamais ce refrain qui fonctionnait comme une marche.
Elle avait toujours marché de façon déterminée, toute droite, lançant les cuisses et les genoux, impulsivement.
O Oh how I
solitude adore !
Katherine Philips avait noté dans son poème :
Une voix solitaire se lève sans adresse au fond de
l’âme,
aussi immatérielle qu’un rayon de soleil,
extase au sein de la nature,
Nativité du Temps.

(la parution en poche de Villa Amalia, et d’un grand commentaire du livre dans Critique, n’avaient pas manqué de retenir l’attention)

Le chapitre II, de la deuxième partie où figure ce passage se clôt ainsi :

Car la vie entre les femmes et les hommes est un orage perpétuel.
L’air entre leurs visages est plus intense - plus hostile, plus fulgurant - qu’entre les arbres ou les pierres.
Parfois, de rares fois, de belles fois, la foudre
tombe vraiment, tue vraiment. C’est l’amour.
Tel homme, telle femme.
Ils tombaient en arrière. Ils tombaient sur le dos.
Pascal Quignard, Villa Amalia, éditions Folio, p. 125.

[6Françoise Wilder, Un provocant abandon, Desclée de Brouwer, 2004.

[7 Abîmes ordinaires, avait produit tant d’effet, que le retour amont fut immédiat :
de Freud anti-pédagogue, qui me fit bien sourire, pour avoir soutenu des thèses comparables à la même époque (1979 !), en allant de Nobodaddy et les livres publiés dans la collection L’Infini : La Vocation de l’écrivain, Gide Genet, Mishima, jusqu’à la Vie parfaite, où je retrouvais trois grandes "orales" tout(es) oui ! Jeanne Guyon, Simone Weil, Etty Hillesum ; cf. cet exercice d’admiration (et pas de redondance avec l’entretien donné à art press).

« En ligne », on peut aussi entendre Catherine Millot à Beaubourg lors de l’exposition Traces du sacré. La lecture publique permet aussi de visionner l’épiphanique DVD de la collection Être psy, aux éditions Montparnasse : Catherine Millot, son sourire, son chat et sa parole claire...

[8Cf. « Ce livre-là, je n’avais pas prévu de le lire, le bruit qu’il faisait ne me le recommandait pas. » Françoise Wilder, Un provocant abandon, Desclée De Brouwer, 2004. p. 9.

[9Lisant dans cette page, ce que Claude Rabant disait de Monique Schneider, en défendant le Paradigme féminin. Eux aussi, à lire ! et comment...

[10Qui inscrivit sur le bandeau du livre : L’hérésie de Catherine M. 

[11Tout ceci, rien moins qu’anecdotique, à découvrir, à la bonne fortune de la Toile !

[12Innombrable est la littérature sui generis, à ce sujet (si on peut dire)

[13« Il me, vint un si fort mouvement d’écrire que je ne pouvais y résister. La violence que je me faisais pour ne le point faire me faisait malade et m’ôtait la parole. Je fus fort surprise de me trouver de cette sorte, car jamais cela ne m’était arrivé. Ce n’est pas que j’eusse rien de particulier à écrire : je n’avais chose au monde, pas même une idée de quoi que ce soit. C’était un simple instinct, avec une plénitude que je ne pouvais supporter. J’étais comme ces mères trop pleines de lait qui souffrent beaucoup. »
in Jeanne Guyon, Vie par elle-même.

[14De la nécessité d’écrire, témoignent Philippe Forest, Gérard Macé, tous deux rappelant l’Avant-propos du Bleu du ciel, et Marcel Benabou, qui nous fit savoir en 1986, « Pourquoi je n’ai écrit aucun de mes livres », et qui avait auparavant procédé avec quelques complices à la présentation de 789 néologismes de Jacques Lacan. Occasion leur en fut donnée aux Journées nationales (4 et 5 décembre 2010) « La parole et l’écrit dans la psychanalyse », de l’EPFCL-France. La video de la table ronde menée par Claude Léger est accessible.

[15La préfacière indique, qu’à ses yeux, l’ensemble des textes recueillis dans ce livre peuvent être tenus pour le commentaire de ce passage de Lacan :
« Un certain nombre de personnes sensées se sont aperçues que le comble de l’amour de Dieu, ça devait être de lui dire « si c’est ta volonté, damne-moi », c’est-à-dire le contraire de l’aspiration au souverain bien ; […] C’est à partir de ce moment-là que nous rentrons dans le champ de ce que ça devrait être, l’amour, si ça avait le moindre sens. Seulement, c’est à partir de ce moment-là que ça devient absolument insensé, et c’est ça l’intéressant : c’est de s’apercevoir que quand on est entré dans une impasse, quand on arrive au bout, c’est le bout… et c’est justement ce qui est intéressant, parce que c’est là qu’est le réel. Et ça a quand même une extraordinaire importance, que dans ce champ et pas seulement dans celui-là, on ne puisse rien dire sans se contredire ». [Préface lisible in extenso sur le site de Patrick Valas. Ouvrage commenté, avec quelques autres de « la planète lacanienne », par Michel Plon, dans la Quinzaine, n° 952, 1-15 septembre 2007, pp. 20-21.]

J’indiquerai une préférence pour les deux derniers, marqués par la lecture de Jacques le Brun : Le pur amour de Platon à Lacan ; à cet égard, L’Impensable qui fait penser, l’hommage que lui a rendu la revue Le Genre humain, n° 48 (hiver 2009) (Seuil, 2002), comporte de Catherine Millot : Écriture et expérience — pp. 141-150. Elle s’y fait lectrice précise de Michel de Certeau, et de Jacques Lacan, insistant sur le fait que « l’écriture soit en elle-même une expérience », concluant :

« L’amour et la poésie, à leur manière, nous donnent un certain accès à l’expérience mystique. Ils nous la rendent proche dans son étrangeté même. L’amour et la poésie, comme l’expérience mystique, nous font sentir ce qu’est l’âme. Si ce mot a un sens, l’âme veut dire ce qui en nous a rapport au désir de l’Autre, ce qui en éprouve le poids et consent à s’en faire la proie. L’itinéraire mystique consiste à abolir en nous les résistances au désir de l’Autre. Il pousse à l’extrême l’assujettissement, et l’absolutisation de cette « régence ». A l’inverse peut-être, la cure psychanalytique va dans le sens d’y mettre du jeu, de telle sorte qu’il nous devienne possible, ce désir, de le vouloir ou pas. Grâce à la psychanalyse, nous avons aujourd’hui“pour la première fois dans l’histoire, disait Lacan dans Les non-dupes errent, la possibilité d’errer, c’est -à -dire de refuser d’aimer notre inconscient” ».

[16Payot-Rivages y pourvoit.

[17 On lira à ce sujet, la conclusion de la présentation de Michel Plon de La Vie parfaite, au salon Oedipe, en 2006.

[18Quinzaine n° 821 parue le 16-12-2001

[19Anton Ehrenzweig, L’ordre caché de l’art, Gallimard, coll. Connaissance de l’inconscient, 1974. Le chapitre XVI (pp. 340-351) traite plus particulièrement de ce que l’auteur appelle dédifférenciation. Dira-t-on que Françoise Wilder se soit livrée à une manière de scanning de l’ouvrage de Catherine Millet ?

[20Catherine Millot, O Solitude, Gallimard, 2011, pp. 150 sq. On lira aussi, toujours à propos de Catherine Millet, les considérations qui s’ensuivent, sur l’anse de Goulphar (Belle-Île), et qui s’ouvrent avec : « Nous voici dans cet espace paradoxal... » se poursuivent avec « l’équivalence des figures de la solitude » illustrées par Barthes et Hudson, qui aboutissent avec Lacan : « Ce n’est pas du monde extérieur qu’on manque, comme on l’exprime improprement, mais de soi-même ».

[21Noté ainsi dans La relation à Lacan (Arfuyen, 2003) d’une mystique de notre temps, Marie de la Trinité :

« Pendant très longtemps, selon les conseils reçus, j’ai pris de nombreuses résolutions, l’accent étant toujours mis sur l’effort de la volonté pour parvenir à tel ou tel résultat - et les résultats ont été pitoyables.
Maintenant, cela se passe autrement : je considère certaines choses comme infiniment souhaitables et je me laisse attirer par elles, éveillant et orientant toutes mes ressources pour concourir à ce que ces choses soient.
Pour la charité, j’ai constaté qu’elle commence quand l’autre devient pour moi un centre et que je ne me situe plus que relativement à ce centre, comme un rayon qui va vers son foyer. Je crois que c’est l’attitude fondamentale de ce qui seul mérite d’être appelé amour, quelle qu’en soit l’expression. Cela modifie profondément les attitudes, et par suite les relations.
J’arrive aussi très aisément, depuis la psychanalyse et la disparition des obsessions, à saisir le faisceau des composantes qui sous-tendent mes sentiments, réactions, désirs, etc. et à pouvoir y faire lucidement et calmement mon choix.
De même quand il s’agit des autres, je saisis assez facilement le pourquoi de leurs attitudes de manière à en tenir compte utilement et pacifiquement dans les relations mutuelles. »

De Jacques Lacan, lire cette lettre à Marie de la Trinité.

[22Lacan aurait-il exagérément limité - eh oui ! - sa lecture du texte freudien ? L’article de Freud, publié sous le titre « On bat un enfant » (en allemand, « Ein Kind ist geschlagen », traduction littérale : « Un enfant est battu »), est la pierre de touche du fantasme au sens psychanalytique du mot, c’est-à-dire inconscient. Le fantasme inconscient ? Une phrase« grammaticalement structurée », comme le dit Lacan à son séminaire le 14 juin 1967 : « Le fantasme, c’est, d’une façon bien plus étroite encore que tout le reste de l’inconscient, structuré comme un langage. » [...] Et Lacan d’en indiquer l’identité avec la structure de l’aliénation : « [...] comme ce corrélatif du choix constitué par le je ne pense pas, dans lequel le je se constitue par le fait que le je, justement, vient en réserve, si je puis dire, comme écornage négatif dans la structure grammaticale ».

[23« Lacan a très souvent mis en relief le fait que l’hystérique pose la question de sa féminité à travers le désir d’un homme pour une autre femme qu’elle. ( C’est par le truchement d’un homme auquel elle s’identifie que l’hystérique cherche à répondre à la question de ce que c’est qu’une femme : « C’est ainsi que l’hystérique s’éprouve dans les hommages [on retrouve le terme d’hommage] adressés à une autre et offre la femme en qui elle adore son propre mystère à l’homme dont elle prend le rôle sans pouvoir en jouir. » Dans le fantasme durassien, l’être de la femme qui se dévoile dans le désir se résume à cette tache aveugle qui prend la place d’un défaut d’être — il ne s’agit pas pour autant de réduire l’élaboration durassienne à quelque problématique névrotique, mais d’indiquer à rebours qu’elle donne à cette problématique ses lettres de noblesse.) »

Catherine Millot, Pourquoi des écrivains ?, in Lacan et la littérature, Textes rassemblés et présentés par Éric Marty, éditions Manucius, coll. Le Marteau sans maître, 2005. Ici assemblés des fragments des pp. 24 et 25, où l’approche de Lol V. Stein par Lacan, illustre un point de "structure" de l’auteure.

On ne résite pas à rapporter cette anecdote :

« Duras raconte

Le Ravissement de Lol V. Stein venait d’être publié.
Marguerite Duras courait, avec ce texte qui marquait le décisif changement de son style, le risque de ne plus trouver de lecteur.
Dans cette solitude, difficile mais assumée, elle reçut un appel téléphonique de Lacan. Il lui proposait, le jour même et à une heure tardive, un rendez-vous dans un bistro.
Elle accepte et s’y rend, arrivant la première. Elle aperçoit bientôt, entre les tables, Lacan s’avancer vers elle. Très chaleureux, tout proche d’elle maintenant, il lui déclare :

— Vous ne savez pas ce que vous dites ! »
Jean Allouch, Les impromptus de Lacan, Mille et une nuits, 2009, p. 242.

[24Jacques le Brun apporte à cet égard de précieuses précisions relevant la formule saisissante de Mme Guyon : « l’expression n’égale jamais l’expérience », cependant que l’assomption dans l’écriture de l’expérience est le seul moyen de la dire.
Jacques Le Brun, Refus de l’extase et assomption de l’écriture dans la mystique moderne, Savoirs et clinique, n° 8, octobre 2007, L’écriture et l’extase, pp. 37-45.

[25Che vuoi ? n° 22, lecture d’Alain Deniau, pp. 223-226.

[26art press, n° 303, juillet-août 2004, p. 96.

[27N° 807 parue le 01-05-2001. Cette chronique ouvre le recueil Ailleurs et autrement, récemment publié, et recensé il y a peu.

[28Faut-il rappeler la récente parution de L’amour Lacan — v. la recension de P.-H. Castel, la traduction des travaux de Gayle Rubin : Surveiller et jouir ; retiendra l’attention un entretien récent pour la revue en ligne Genre, sexualité & société (n° 4 | Automne 2010 : Egologies) : Identité, sexualité, spiritualité. Lecteur de La ligne (Verdier, 1997), je tiens de son auteur qu’il ne serait pas en désaccord avec la formulation d’Allouch, pour voir dans la pêche à la mouche, une spiritualité autrement reconfigurée ! — v. aussi, Jean Rodier, en remontant les ruisseaux...

[29In, « On n’enchaîne pas les volcans », Gallimard, 2006, pp. 125-157 (qui se conclut, duchampiennement, à verge de rechange)

[30Un ordre spasmodique, pp. 59-156.

[31More poetico, il s’agit du jeu de la sentinelle, décrit dans un beau poème d’Eugenio de Signoribus, (lettre à Martin Rueff, 22 novembre 2007).