papiers d’identité

21/11/10 — Michel Schneider, Adam Phillips, Guillaume Désanges, Manuel Joseph, Gwenaëlle Stubbe (et Jean-Michel Rey)



Qui sait ? J’écris, donc je suis ? Pas exactement. Depuis mes années Proust - j’y demeure encore - pour être, un peu ; et savoir qui je suis, un peu, il me faut lire et écrire. Ce que j’ai retenu [...] est que la passion de n’être rien [...], pouvait prendre une autre voie, au service des pulsions de vie : n’être que les mots qu’on dit, qu’on écrit, n’être que son étude, ses passages, ses trous d’être. Ne plus attendre que l’autre vous raconte votre histoire, mais l’écrire ou la lire dans des romans ou des fictions.
Sujet supposé écrire ? Accepter de ne pas savoir grand-chose, de ne pas pouvoir beaucoup ? ça me va. Depuis ces jours de détresse, je n’ai d’autre passion que la passion selon Proust, ni d’autre être que celui, fugace, incertain, négatif, mais aussi dense, lumineux et serein, que me donnent mes papiers d’identité. [1]

« L’art a toujours été ceci - interrogation pure, question rhétorique moins la rhétorique. » [2]


La libido essendi de Michel Schneider ; Lacan, les années fauve

« Proust a été mon professeur de mémoire et de désir. De au sens de à propos de, non du complément d’objet. Le désir et la mémoire sont précisément ce qu’aucun objet ne complète. Ce ne sont pas des choses qui pourraient s’enseigner. Pas plus que le style, quoi qu’en ait dit Lacan. Écrire ne relève directement d’aucune des formes de la libido : ce n’est pas dominer, ni aimer, ni savoir. Peut-être pour penser le désir d’écrire faudrait-il ajouter aux trois formes canoniques de la libido une quatrième : le désir d’être, la libido essendi, qui combinerait les autres en les négativant ? Une libido sans objet : désir de domination sans personne à dominer, désir de jouir sans corps à aimer, désir de savoir sans rien à savoir. » [3]

Ces lignes pour « déplier » quelques uns des papiers d’identité, que nous livre ce recueil d’articles, dont la plupart datent des années 1980 (et publiés dans la Nouvelle Revue de Psychanalyse), celui qui lui donne son titre provenant d’une livraison des Temps Modernes de 1993, tandis que l’introduction, un écrit récent en donne à la fois mise en perspective et synthèse, à la manière de l’intitulé de la collection aux PUF : Le fil rouge.

Le lecteur tiendra en mémoire d’autres aspects de la personnalité de Michel Schneider, le haut-fonctionnaire au ministère de la culture et volontiers polémiste, l’essayiste-musicologue (Glenn Gould, Schumann), l’analyste tenté par le roman biographique : Proust, Marylin Monroë. Cet énoncé est sommaire. Les livres sont là.

L’ensemble témoigne à la fois d’un itinéraire personnel (d’un assujettissement l’autre au temps des jeunes années [4]), d’un itinéraire professionnel (avec ses prises de distance et ses prises de position [5]), enfin d’une forme de profession de foi envers la littérature, qu’il s’agisse de sa fréquentation par la lecture, où de s’y confronter par l’écriture [6].

L’éditeur dans sa note liminaire prévient :

“Nous avons gardé pour la fin l’article le plus ancien, « Persée, ou l’analyste au miroir », le moins directement critique à l’égard de Lacan, car il évoque ce fait que l’analyste est un miroir d’une grande partialité : « [...] nous en reviennent des images qui vous bouclent dans le désir de ceux qui vous l’ont tendu ».” L’éditeur aurait pu achever la phrase : « la mère le plus souvent ». [7]

S’agit-il pour l’auteur, on pourrait le penser, seulement de régler des comptes avec Lacan et avec lui-même ? [8] L’article qui donne son nom au livre, fait écho à deux ouvrages parus la même année (1993) : Ecrits sur la psychanalyse de Louis Althusser, et Jacques Lacan, esquisse d’une vie, histoire d’un système de pensée d’Elisabeth Roudinesco.
Il sera sans doute utile d’indiquer que la démarche de Michel Schneider consiste à vouloir saisir une période, celle qui commence après la publication des Ecrits en 1966, et l’accroissement de l’audience de Lacan [9]. L’inventaire des comportements dissonants de l’homme vient en appui des remaniements épistémologiques ou pensés, voulus comme tels par le psychanalyste, et en quoi ils ont pu provoquer les engouements que l’on sait (les ruptures et éloignements de même) ; ils déterminent assez le positionnement énoncé en début du chapitre VI (De deux énoncés de Lacan [10]) : il y a ceux qui le lisent et ceux qui le récitent, Michel Schneider se rangeant parmi les premiers, précisant par lecture distance et critique. [11].

A cet égard, l’article qui reflète de la manière plus intéressante et la plus argumentée le travail critique dont se réclame l’auteur est celui du chapitre II : Il pense, donc je suis. Il nécessite d’avoir par devers soi ou en mémoire « l’aphorisme des blancs et des noirs » [12] et la nouvelle de Kafka, La colonie pénitentiaire. Le parallèle est saisissant, la date (1945) non moins.
« Force est de constater » soutient Michel Schneider « que le propos explicite de ce texte, ainsi que les développements ultérieurs que lui a donnés la veine logico-topologique de son auteur, le situent bien comme une articulation théorique essentielle au lacanisme clinique. Il y a là une première tentative d’une axiomatique de la cure qui prend appui sur les coordonnées fondamentales de l’expérience clinique : temps, espace, langage, transfert, finalité de la cure, et qui en donne une représentation cohérente avec l’ensemble des énoncés théoriques lacaniens, notamment avec la conception du langage comme condition de l’inconscient ».

Le lecteur concerné par la question du temps et de la logique sera sans doute vivement intéressé par la confrontation avec Freud (analyse infinie) et Imre Hermann (psychanalyse et logique), ainsi qu’à la métaphore judiciaire (le verdict, encore Kafka, n’est pas loin [13]). Il pourra aussi faire ce retour à Freud ici exemplairement (c’est-à-dire lisiblement) décrit :

« Toute la pensée de Freud est prise dans une tension qui presque la divise entre le sexe et le calcul, le non-symbolisable et la logique symbolique. Le texte de Freud n’est pas inscrit dans une logique du type syllogisme, strictement binaire, chronologiquement ordonnée, causalement déterministe, entièrement déductible de ses prémisses. C’est une logique de bords, une logique hors d’elle-même, un cheminement patient le long des fractures du sens. Le moindre de ses textes s’ouvre toujours comme une chambre traversée de clartés fulgurantes et de larges plages d’obscurité. “ Faute de pouvoir voir clair, nous voulons, à tout le moins, voir clairement les obscurités. ” » (p. 66)

Les deux autres chapitres ne sont pas sans intérêt : les Questions de légitimité (l’article date de 1983) anticipent celles de 2010, et Legato ma non troppo s’interroge ainsi : « l’entreprise qui est en essence même une entreprise de déliaison, ne produit-elle pas un nouveau type de lien, le lien par la déliaison ? », à lire d’un esprit délié, pour ne pas se faire des noeuds, sinon du fil à retordre. Certes et pourquoi ne pas re-tourner : « Etre éventuellement inspiré par quelque chose de la poésie pour intervenir en tant que psychanalyste ? » [14] ce qui, à ce qu’il semble s’énonça un jour sous la forme du « paradis des amours enfantines où Baudelaire de Dieu, il s’en passe de vertes ! »

Adam Phillips, Promesses de la littérature et de la psychanalyse

La quatrième de ce nouveau livre aux éditions de l’Olivier [15], dans la collection Penser/rêver [16] traduit comme les précédents par Michel Gribinski, offre une transition rêvée (elle donner à penser) : De Hamlet à Lacan en passant, évidemment, par Freud, un fil rouge réunit tous ces textes : l’idée selon laquelle la psychanalyse serait une branche de la « littérature ».

Écoutons celui qui termine sa préface avec cette dédicace :

« J’ai dédié ce livre aux personnes qui ont changé ma vie par leur manière de m’enseigner la littérature, l’une à l’école, l’autre à l’université. Et qui m’en ont plus appris sur la psychanalyse sans jamais la mentionner que ne l’ont fait nombre de mes professeurs en psychanalyse en ne mentionnant rien d’autre. En m’apprenant à lire, ils m’ont appris à écouter. » [17]

Le Hamlet est celui de Winnicott (comme l’indique le titre du chapitre IV), après ceux de Freud et d’Ernest Jones ; c’est aussi celui d’Adam Phillips. Les entretissements sont extraordinaires pour aboutir à cette clarification :

« Le Hamlet de Winnicott, donc : du travail du rêve à l’usage de l’objet. Deux lectures possibles, deux façons d’être en relation avec l’objet. Deux façons de faire quelque chose à soi-même et à l’objet. Existe-t-il pour la psychanalyse une alternative à « faire » ? Ici commence le monologue de Winnicott : “To do, or. .. ?” » (143)

Côté rêve, cette analogie :

« C’est une description parfaite du travail du rêve. Je glane ceci et cela, ici et là, pendant le jour qui a précédé le rêve ; je me penche sur l’expérience clinique, c’est-à-dire je vais me coucher ; j’élabore mes théories personnelles, c’est-à-dire je fais un rêve ; et ensuite, naturellement, je l’interprète, je remonte à ses sources, je m’intéresse à voir où j’ai volé quoi -la méthode même du travail du rêve. »(142)

Côté objet, ce « modo de proceder » :

« La méthode de l’usage de l’objet nécessite de détruire quelque chose pour le recréer - comme le fait silencieusement Winnicott avec les lectures d’Hamlet par Freud et Jones. Il les utilise selon son besoin, comme pour signifier que, si l’on n’est pas impitoyable, on ne peut rien transformer. Que si l’on ne ruine rien, on ne gagne rien. Nombre des prétendues « attaques envieuses » décrites dans la littérature psychanalytique sont des tentatives non identifiées de transformations impitoyables. Il n’est guère surprenant que de les qualifier d’envieuses puisse plonger les patients dans un désarroi réel. » (143)

Quant au Lacan de Phillips, il occupe bien moins de pages que celui de Schneider, c’est au chapitre 6 : Quand Jacques Lacan se fait faire les « mains » ; il y est question du biographique (après l’ouvrage d’Élisabeth Roudinesco), avec comme en passant : « La leçon du style intimidant et vivifiant que Lacan s’est façonné dit que les héros psychanalytiques à partir de Freud ont toujours une relation sadomasochiste tant avec leurs admirateurs qu’avec leurs détracteurs (et naturellement avec eux-mêmes) » et « Ce que la vie de Lacan nous apprend, à la différence de ses écrits fabuleux, est que « prestige » ne devrait pas être le nom du jeu. La leçon du maître est ce à quoi il conviendrait de ne plus tendre l’oreille. Mais l’expérience n’est pas didactique, écrivait Lacan » (173).

Ainsi averti, le lecteur sait qu’il s’attendra à une ample moisson de notations subtiles en tout genre, en sachant qu’ici elles ont été rassemblées sous le chef de littérature et psychanalyse. J’aime spécialement cette conclusion (p. 53) de Poésie et psychanalyse pour inciter à lire un livre qui ne demande pas d’être un spécialiste de la théorie littéraire, ni de la théorie psychanalytique [18], mais un « écouteur » (oïdor, comme dit Edmundo Gómez Mango [19]) :

« Autrement dit, l’art de la poésie est l’art d’être publiquement inacceptable avec bonheur, de rendre manifestes des désirs autrement interdits. [...] Le créateur littéraire n’est sûrement pas de la famille du surmoi ni de celle du ça. Il pourrait être décrit comme un ambassadeur éloquent du ça, qui, dans une certaine mesure, se serait montré plus malin que l’emprise moralisatrice du surmoi. Mais le créateur littéraire n’a pas des perceptions suffisamment réalistes, il n’est peut-être pas un mordu suffisant de la sécurité pour n’être qu’un autre nom du moi. À moins que la figure freudienne du créateur littéraire ne soit le moi dans ce qu’il a de meilleur et de plus convaincu. Le poète est notre dernier espoir de bonheur face à la pénurie du monde extérieur, aux déprédations du surmoi et à la voracité du ça. Le poète est la personne qui peut s’en sortir » (Je souligne, of course).

« Sans complaisance, et pas sans risque », le troisième volet du programme Érudition concrète,
Exposition Les vigiles, les menteurs, les rêveurs ; commissaire Guillaume Désanges.

Je lis, de Guillaume Désanges : « Le choix ténu et risqué d’une formalisation qui ne serait pas a priori mais a posteriori, empruntant des régimes esthétiques forts sans s’y installer. Une manière pragmatique de contester les hiérarchies entre esthétique et politique, fiction et réel, action et poésie, dans un souci d’efficience. » [20].

Je rapproche, cette adresse de Bertrand Leclair à Hélène Cixous :

« Il me semble que la forme n’est plus quelque chose qui vous préoccupe. L’invention formelle reste essentielle, mais la question de la forme est seconde, si ce n’est celle - et l’on rejoint ce qui vient d’être dit - d’une forme qui en serait une en tant qu’elle peut créer un lecteur, créer chez le lecteur une capacité d’écoute ».
Avec cette réponse :
H.C. - J’entends bien. Ce qui m’importe le plus ce serait peut-être justement la voix, ou les voix. [21].

J’ajoute, d’Anne Dufourmantelle :

« La créativité et la psychanalyse sont du même ordre pour moi, toutes deux sont des voies par lesquelles on peut reprendre corps, littéralement, et par l’invention, tenir ensemble les trésors des signifiants que notre langage contient et défend. [...] Rassembler les morceaux morcelés d’un sujet qui s’est perdu, le délivrer de ce qui n’est pas subjectif en lui, de ce qui ne saura être comblé, d’un manque qui fait signe vers le désir, et à travers cette déception, de consentir à l’inespéré (Je souligne). [22] »

Où, en venir, sans complaisance et non sans risques, au journal de l’exposition Les vigiles, les menteurs, les rêveurs, qui avec Prisonniers du soleil et Planète des signes aura marqué le passage au Plateau (FRAC Île de France) de Guillaume Désanges, critique d’art et commissaire, puisque l’exposition étant désormais terminée, il n’en reste que cette trace [23] ; celle-ci jointe aux précédentes [24] permet me semble-t-il de recomposer les enjeux du chantier amorcé avec le programme Érudition concrète [25].

J’extrais pour exemple ceci, un paragraphe intitulé L’exposition comme signe :

« La Planète des signes est donc l’occasion d’aborder, dans le champ de l’art, ces rapports du signe visuel au réel et à la connaissance en termes d’inadéquation et d’utilité, de faiblesses et de vertus, de fulgurance cognitive et de fascination romantique, Mais l’exposition, si elle se nourrit de ces préceptes, n’en explicite rien définitivement, tant elle fonctionne sur la contestation d’une thématique qu’elle vient nourrir et dévier plus qu’illustrer. C’est le prix à payer pour une pratique curatoriale volontairement basée sur le déséquilibre, la simplification de ce qui apparaît complexe et la complexification de ce qui apparaît simple et qui ne vise pas la démonstration. Une exposition qui ne se trouve donc pas forcément en adéquation a priori avec son sujet, pas plus qu’avec le lieu où elle prend place. [... [26]] Considérer l’exposition comme le lieu privilégié des associations libres, précaires ou déconcertantes qui donnent à penser au-delà de l’actualité immédiate, replacer une génération d’artistes au cœur de référents qui nourrissent leur travail. tenter de croiser sans hiérarchie des champs de références hétérogènes tout en affirmant la place centrale de l’art comme l’un des lieux essentiels de l’intelligence aujourd’hui : tels sont certains des enjeux occultes du programme Érudition concrète. Paradoxalement, c’est peut-être précisément ce qui le replace au cœur de préoccupations très contemporaines. »

Contrat rempli pour l’ensemble de l’opération avec pour chacune son inflexion particulière : la première ainsi que l’indique son nom nous adresse une multitude de signes et les revisite, qu’on lise les signes politiques, à l’ère de la communication de masse, ou mystiques, magiques, tels le tétraklys, plus inquiétantes qu’on ne saurait le dire : les oreilles de Mickey, mais l’on rencontrera aussi collections de minéraux ou oeuvres de Moulène, Mullican, Twombly ou encore Zarka ; la seconde très centrée autour de la proposition de Corey McCorkle et du Désert de Retz, nous incite, via les châteaux de la subversion (Annie Le Brun) à tâter de la « doublure » (sombre) des Lumières ; quant à la dernière, elle serait nettement plus "politique", comme en attestent les documents ou compléments où apparaissent : le sous-commandant Marcos, Guy Debord, François Maspero, Walid Raad ou La Commune de Peter Watkins.

L’une comme l’autre des expositions n’hésite pas à « coller » des propositions problématiques : réalisme socialiste avec Jean Amblard et Boris Taslitzky dans la dernière, revisitation du kitsch avec Céleste Olalquiaga dans Prisonniers du soleil, ce « trouble » amenant peut-être à reconsidérer, selon un document de la première exposition, la récurrence dérobée d’un Roger Caillois.

Énonçant son programme, Guillaume Désanges étayait sa proposition tout en affirmant « que s’il est évident que l’art est irréductible à tout dessein pédagogique ou édifiant, les artistes ont souvent joué les « passeurs de savoirs » en créant leur propre système cognitif, qui échappe aux normes universitaires ou académiques [27], avec une relation libre et décomplexée à un savoir considéré comme matériau, comme un moyen plus qu’une fin, s’autorisant à dévier, falsifier, bouleverser les hiérarchies des documents et faits étudiés, insufflant poésie, fantastique, abstraction ou enjeux politiques à l’intérieur de l’expérience cognitive. » (Je souligne)

J’ai retrouvé naguère dans une conférence de Georges Didi-Huberman [28], à propos d’images réunies par Brecht cette manière de réhabiliter la notion (le beau mot dit-il) de pédagogie. Dans son dernier ouvrage publié [29], il s’y emploie magnifiquement en ouverture de son livre en établissant, s’appuyant sur Benjamin, clairement ce que pourrait être la lisibilité. Ainsi voit-on que les travaux de l’historien de l’art (qui reconsidère ici les images prises par Samuel Fuller et dialogue avec l’oeuvre d’Harun Farocki ) et d’un commissaire d’exposition comme Guillaume Désanges [30] peuvent apporter à la lecture des oeuvres de toute nature, renouant avec les arts de faire d’un De Certeau, en vue de re-montages [31].

La sécurité des personnes et des biens de Manuel Joseph ; Ma tante Sidonie de Gwenaëlle Stubbe

Thomas Hirschhorn, ce n’est pas un hasard figurait au programme de la première exposition La planète des signes. Ce n’est pas un hasard non plus que son amitié pour Manuel Joseph se soit manifestée avec Exhibiting Poetry Today : Manuel Joseph, une exposition (CNEAI, Chatou), un livre (chez Xavier Barral), un film (Artfilms) [32]

Il écrivait aussi :

« Ce qui est beau pour moi est la capacité de l’être humain à réfléchir, penser, pouvoir faire travailler son cerveau. Penser ne produit pas de la "beauté" mais l’activité de la pensée est belle. Je veux montrer cela. Je veux lutter contre la réaction, le style, la mode. Je veux lutter pour ne pas laisser ce qui est beau à l’industrie du luxe, de la mode ou de la cosmétique. »

Parti-pris manifesté d’une activité de penser par Manuel Joseph dans les livres publiés, dont l’avant dernier pourra visuellement apparaître hirschornien dans la forme : couleurs qui interpellent, photo "trash", pêle-mêle (apparent) de documents, et ironie aussi souveraine que désarmée dans La Tête au carré [33], réponse du poète aux désarrois d’un monde en proie à ce qui détruit toute poésie. Pris à rebrousse-poil, le lecteur qui abandonne ses préventions y gagne un surcroît de lucidité sur ce qui l’entoure et fini(rai)t par ne plus voir.

De voir, il est aussi question dans le dernier livre [34] réalisé avec Myr Muratet, dont les photographies [35] enserrent le récit d’un étrange personnage sous surveillance (bracelet électronique, psychiatre), et qui cherche à donner méthodiquement un sens à ses faits et gestes, avec des réitérations stylistiques à la Gertrude Stein (ou Tarkos), personnage qui apparaît aussi fondamentalement bon qu’inquiétant (voir la fin), semble soumis comme celui d’Amilka aime Pessoa [36] à un sevrage sévère, et dont l’expression mîme celle de ceux que l’on peut rencontrer dans nos rues, (ou à la caisse "moins de dix articles") dépourvus de tout attrait, pourvu qu’on s’arrête, prenne langue, que l’heure soit un peu avancée, et qu’il soit encore possible d’échanger des mots justes. En contrepoint, des documents pris sur internet [37] explorent la construction institutionnelle de l’ennemi de l’intérieur (peut-être celui qui vient d’être sobrement décrit) à travers une « instruction » de métaphores de nature médicochirurgicale (MMC). Comme Amilka aime Pessoa, le livre est bouleversant, même si l’éclat de rire gagne parfois le lecteur : le rangement du classeur impôts d’entrée de jeu est prodigieux en tant qu’incipit, où le sujet se trouve pensé/classé à son corps défendant : il allumera cigarette sur cigarette, respirera mal, vérifiera la fermeture de la deuxième chambre de l’appartement, contrôlera ses lacets, maniera avec prudence la carte bleue, empruntera le tram, et ne trouvera de la fraîcheur qu’au rayon froid de la grande surface grâce à la « loi » (très bien) sur l’ouverture des magasins le dimanche. Voilà pour la déraison du monde, pour celui, intérieur du narrateur, il se déroule à l’instar d’un escalator ou du boulevard périphérique parisien ; parfois la mécanique se dérègle un instant, alors, la sécurité des personnes et des biens n’est plus assurée : c’est une question de style. Celui de Manuel Joseph emporte l’adhésion, Thomas Hirschhorn a raison, et Manuel Joseph avait raison d’écrire, circulairement : Heroes are heroes are heroes [38].

Sylvie Decorniquet s’interrogeait [39] : « S’agit-il alors, pour cette écriture qui expérimente ses marges et entre dans la défection du genre poétique, de prendre littéralement la question de l’impropre ? »
Littéralement, oui.

***

En guise d’« envoi », il s’agit de l’un de mes préférés, un poème de Ma tante Sidonie de Gwenaëlle Stubbe, « papier d’identité » intitulé : Autobiographie lyrique

À l’origine y avait des grands
        exemplaires (incongrus) de bêtes
        un peu partout, (cous échevelés,
        crins dysharmoniques, pattes triples),
        des grandes bandes reptiles qui
        marchaient soigneusement appuyés
        au sol et qui testaient leurs nouveaux
        moyens de locomotion.

À l’origine y avait beaucoup de foin pour
        des immenses bêtes dans des
        grandes forêts subtiles pour contenir
        ces mêmes bêtes. Et les bêtes
        s’abreuvaient à peine, se frottaient
        à peine aux éléments et dérivaient
        plutôt entre les branches des mêmes
        forêts qu’elles se greffaient, qu’elles
        imprimaient leur fonction. Peu de
        marques donc de bêtes. Parce que
leur corps avait pour leitmotiv le furtif.
        La furtivité des bêtes, on y vient.
        Pendant qu’un de nous marchait debout.
        C’est clair.
        C’était l’autre.
        Celui-là là-bas.

                                Moi.

Moi, je marchais debout sans craindre
        rien.

J’étais intrépide, j’écartais les
        branchages et regardais à travers
        une foliole pour voir si par hasard, telle
        bête y avait ou y avait pas, que je
        voulais ou voir ou attraper, ou mordre
        encore vivante, selon ce qui était plus à
        mon goût ou emporter avec moi pour
        commencer ce boulot, que je voudrais
        depuis toujours gardienne de zoo. [40]

© Ronald Klapka _ 21 novembre 2010

[1Michel Schneider, Lacan, les années fauve, PUF, coll. le fil rouge, 2010.

Le livre est dédié à la mémoire de François Perrier. Je ne résiste pas à faire partager cette évocation de l’auteur de La Chaussée d’Antin par Evelyne Tysebaert dans le numéro récent de Penser/rêver, et qui est relatif à l’engagement clinique de Nathalie Zaltzman (à propos de celle-ci cf. lettre du 8 décembre 2009, où l’évoquent Jean Cooren et Pierre-Henri Castel ).

« François Perrier, dans un très bel article daté de 1974, intitulé
« De ou des causes perdues », analyse comment l’appareil analytique peut, lorsque l’analyste est incapable de se donner d’autres titres que celui de sa fonction, créer ce qu’il nomme la passionnalité des causes perdues, sous forme de passage à l’acte, émergence de la pulsion.
Il y a une quinzaine d’années, quand je m’adressais à des analystes ou à des institutions analytiques, on me répondait, « Vous êtes passionnel, il y a quelque chose de passionnel dans vos propos. » C’était évidemment la condamnation dernière. Du moment que c’était passionnel, c’est que je n’avais pas été analysé. Ensuite venait la bonne sérénité du Janus à double face, la duplicité analytique, la bonne figure : du sel d’un côté, du poivre de l’autre. À l’inverse, une certaine forme d’analyse a pour visée de ne pas dire autre chose que ce que ça dit, c’est ce qu’on appelle la réalité de l’adaptation.
Passion contre adaptation : la controverse est posée. L’éristique propre à Perrier laisse entrevoir, par-delà la virulence du propos, l’amour de l’analyse. Aimer l’analyse doit venir en plus d’être analyste ; aimer, avec tout ce que cela suppose comme aptitude au renouvellement, à la mobilisation, au remaniement de son statut narcissique initial - et François Perrier affirmait, dans son séminaire sur l’amour, qu’il n’est d’amour que dans l’aptitude à l’enfance chez l’adulte. »

[2Samuel Beckett, cité par Jean-Michel Rey dans son dernier livre, L’oubli dans les temps troublés, aux éditions de l’Olivier, collection Penser/rêver. Si je ne développe pas une analyse de ce livre sauf à la répéter, pour l’avoir lu ultimément en rédigeant cette lettre, et ce d’une traite, avec post-its, crayon, internet (Le Monde, Le Point, Fabula, La Quinzaine (n° 1026 du 16 au 30/11, Michel Plon : Freud, mémoire, histoire et transmission), la commande illico du livre précédent, je trouve plus que légitime (c’est rhétorique, moins la rhétorique) sa place dans cet exergue, car il éclaire - au moins pour moi - certaines des questions traitées dans la réflexion sur les quelques livres et expositions présentés, en souhaitant qu’elles puissent être partagées.

De quoi est il est question dans ces cent cinquante pages distribuées en onze chapitres qui se lisent aisément ? De deux phrases de Georges Pompidou, en 1972, interpellé par des journalistes relativement à la grâce accordée subrepticement en 1971 au milicien Paul Touvier. Jean-Michel Rey démontre en quoi la grammaire est ici active, l’usage des temps (c’est le mot !), des voix (c’est le mot aussi), des fausses équations, les subtilités de langue et de rhétorique s’employant à masquer la grossièreté de l’oblitération du passé. Il convoque judicieusement un ancien PDG de l’ORTF, résistant, qui justifiait la nécessité du maintien d’une certaine mythologie pour différer sans cesse la diffusion du film Le Chagrin et la Pitié pour ce qu’elle écornait sérieusement celle-ci. On notera l’agrafe avec le précédent livre Paul ou les ambiguïtés, dans lequel Jean-Michel Rey s’interroge sur le recours à la rhétorique paulinienne jusque dans l’histoire récente (pour les plus proches : Badiou, Agamben), et en particulier dans la mythologie du recommencement (et l’annulation subséquente de ce qui a précédé).

Mais voici pourquoi Beckett est cité (comme le sont Faulkner, Bergson, Zola, Michelet, Péguy et Freud, il est aisé de comprendre pourquoi). C’est en conclusion du chapitre 10 : Oublier est équivoque (pp. 129-142) qu’elle s’inscrit. Je donne l’initiale de ce chapitre :

« Il suffit de tendre l’oreille pour percevoir l’écart, voire l’abîme, entre le verbe oublier et ce qu’il vise, entre les ambiguïtés qui collent à ce verbe et ce qu’il cherche à produire par lui seul. Que ce verbe donne-t-il à entendre, quand il est le pivot d’un propos éminemment politique ? La question indique que le souverain est fréquemment manœuvré par les mots qu’il juge bon de mettre en œuvre : en croyant pouvoir décider du contexte, le souverain laisse deviner en partie l’opération qu’il effectue, montre même, parfois, qu’il en est effectivement prisonnier. Il est comme piégé par les nécessités de la justification qu’il doit fournir, il laisse entrevoir les rationalisations par lesquelles son discours se constitue, et les formes rhétoriques qu’il voudrait manipuler. » (129)

De quoi éclairer me semble-t-il, l’emploi de l’adjectif et du nom rhétorique dans la citation de Beckett qui vient ainsi :

« À l’extrême opposé de cette figure qui confine à l’impossible, il y aurait l’« embarras »*** qu’est susceptible de constituer l’art - tel que, par exemple, le définit Samuel Beckett :
L’art a toujours été ceci - interrogation pure, question rhétorique moins la rhétorique.
Autant dire une tout autre figure de l’impossible à laquelle n’importe qui est susceptible de se confronter ; une interrogation qui ne préjuge en rien des réponses qu’on peut lui apporter ; une autorité indéfiniment remise enjeu ; une manière de faire subtile qui n’évite pas ce qui concerne la dette à la rhétorique. » (142)
___
*** Jean-Michel Rey reprend le terme analysé dans le livre d’Adam Phillips, Trois capacités négatives, traduit par M. Gribinski, Éditions de l’Olivier, « penser/rêver », 2009.

[3Michel Schneider, op. cit. pp. 30-31.
Quant à Proust, cf. Maman, (Du côté de chez Proust), disponible en folio, 2005, ainsi que quelques autres.

[4L’étudiant qui avait honte de bourgeoisement demeurer dans le VII° arrondissement, partait « au front » aller prêcher aux prolétaires de la ceinture rouge, au nom de l’« Orga » (l’UCFml, jusqu’en 1976), qu’ils n’avaient « que leurs chaînes à perdre ». La passion psychanalytique entrant dans la danse en 1971, à sa saison tout politique, succédait la saison tout psychanalytique, avec une adhésion tout aussi passionnée à la figure du maître ... v. p. 13 sq.

[5En témoignent La comédie de la culture, Seuil 1993, un pamphlet assez acerbe, puis Big Mother, Psychopathologie de la vie politique, chez Odile Jacob, 2002, puis poche, 2005.

[6Livres publiés chez Gallimard en particulier.

[7V. ces titres publiés ultérieurement : Maman, Big Mother ... Et considérer aussi cette phrase quelques lignes plus haut :
« Fondamentalement, se demander comment Freud écoutait les femmes, et déterminer dans quelle mesure il ne prenait pas leur sexualité dans son rêve, est nécessaire pour devenir analyste aujourd’hui. Ou le rester. »
Pour compléter cette assertion énoncée dans cet article qui, relisant Freud, ajoute à Oedipe, et à Narcisse, le mythe de Persée comme modèle le plus retors de l’affrontement au monstre maternel, je renvoie bien volontiers au livre de Monique Schneider paru en 2009, La cause amoureuse Freud, Spinoza, Racine (Seuil, avril 2008).

[8Sur le versant de l’analyse, j’ai lu naguère avec beaucoup d’intérêt le livre de Jacques Félician, Clinique de la servitude aux éditions Campagne-Première. Le chapitre 3 du livre I : L’éthique perverse, rappelle ce mot, en 1783, de Sade à sa femme depuis sa prison : « Vous savez que personne n’analyse comme moi ». Se posant la question : à quoi tient le pouvoir de la perversion, Félician indique qu’il appellerait volontiers ce pouvoir (au sens de possibilité) un pouvoir d’analyse. Il ajoute cette nuance :« Sade donne à lire, encore faut-il le déchiffrer ». Suit une fine lecture de La Philosophie dans le boudoir, p. 65 sq, j’y renvoie, mentionnant toutefois que la place où Sade veut nous assigner : un complice ou un juge, trouve écho dans l’apologue des blancs et des noirs, et dans La colonie pénitentiaire tels que les analyse Michel Schneider au chapitre II : Il pense, donc je suis.

[9Cf. Cet entretien avec Michel Sédat à propos de François Perrier, sur le site Oedipe :
Oedipe : Peut-être peut-on prendre les choses en parlant de leur rapport au savoir dans des positions assez opposées. Lacan, surtout à la fin de sa vie, constitue un savoir formalisé - c’est le Lacan logicien- alors qu’au fond, rien n’était plus étranger pour Perrier que cette ambition.

J.Sédat : On peut noter un changement dans les registres du savoir chez Lacan en rapport avec les lieux où il tient son séminaire et à l’auditoire qui y assiste. À Sainte-Anne, il parle devant un public restreint, composé essentiellement de ses élèves et de quelques psychiatres. Rue d’Ulm, en 1964, il s’adresse à des philosophes et à l’élite intellectuelle. À partir de 1968, à la Faculté de Droit, rue Saint-Jacques, c’est encore un autre public plus large, plus divers, composé de gauchistes, de personnalités comme Deleuze et Guattari, et de jeunes psychiatres ou psychologues. Il y a chez Lacan un mouvement qui tend à autonomiser le savoir de la clinique psychanalytique. Un savoir qui tiendrait par lui-même, et c’est ainsi que Perrier entendait Lacan. Pour sa part, Perrier marquait une profonde différence par rapport à cette autonomisation de la théorie. Pendant les séances, l’analyste ne théorise pas. Au contraire, il se déterritorialise de ses propres positions subjectives pour « se déplacer » dans le transfert « selon les besoins du patient », pour reprendre l’heureuse expression de Freud. Perrier le dit à sa façon : « l’analyste n’est ni un archéologue du savoir ni un logicien », il doit être capable de « rester au bord du puits ».

[10Il n’y a pas de rapport sexuel et La femme n’existe pas.

[11Précisément : « Les psychanalystes ont deux sortes de rapports à Lacan : il y a ceux qui le lisent et ceux qui le récitent. Je me rangerai toujours parmi les premiers. Car la lecture en est à la fois féconde et nécessaire. Lecture veut dire non pas adhésion et croyance, mais distance et critique. Comme tout énoncé religieux, les formules de Lacan dans ses années fauve n’ont pas un sens, mais plusieurs. Leur force est précisément de pouvoir soutenir n’importe quelle position subjective et servir d’aliment aux fantasmes les plus opposés. La seule solution est donc de tenter de les confronter à la réalité psychique telle que la clinique du psychanalyste la découvre et non seulement à la cohérence théorique dont elle prétend être animée » (p. 211)

[12Dans les Ecrits : « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée ».

[13Ce disant, je renvoie aussi au travail d’expertise évoqué par Pierre-Henri Castel, dans L’Esprit malade, aux éditions d’Ithaque, 2009, notamment dans son recours au texte de Proust : Sentiments filiaux d’un parricide (Pastiches et mélanges).

[14Séminaire du 19 avril 1977. La regrettée Josée Lapeyrère y fait allusion dans un article de 1994, republié par le site freud-lacan.com. On y notera la fidélité au signifiant pont, au flux (comme une passe poétique) manifestée en divers lieux par la pratique des in-votos, de douce mémoire. (Sous le pont Mirabeau coule la Seine primitive...)

[15Adam Phillips, Promesses de la littérature et de la psychanalyse, éditions de l’Olivier, 2010, traduction de Michel Gribinski ; édition originale de référence sous le titre Promises Promises, Faber & Faber, 2000..
Rappelons les précédents, chez le même éditeur, même collection, un solide Winnicott ou le choix de la solitude dont la traduction reprécise des expressions parfois devenues aussi inexactes qu’usées, telle agonie primitive ; et Trois capacité négatives, qui part de l’expression de Keats, pour montrer comment celles-ci fondent notre singularité.

[16 La revue en avait dans son numéro 17 (« A quoi servent les enfants ? »), donné un avant-goût, avec la traduction de Bombs away, chapitre II de Promises, Promises, Faber 2000.
Le numéro actuel, le dix-huitième, La lettre à la mère, cité plus haut relativement à l’engagement de Nathalie Zaltzman, est comme une suite à La double vie des mères (n° 9), dans lequel figurait déjà une lettre à la mère (celle de Granoff, tentant de la convaincre que l’homo sovieticus est une femme comme les autres (c’est en 1965)), et une contribution de l’auteur de Big Mother, qui, à l’issue d’une étude intitulée Le sang, l’amour et la langue, (où est analysé l’échec de l’entreprise nazie à instaurer une mère étatique totalement bonne) conclut avec ces mots : « Volontiers je fixerais comme tâche politique démocratique : Où était l’enfant, le citoyen doit advenir ».

[17A lire dans Le Point, l’entretien en ligne avec Michel Schneider ou sa version pdf.

[18Voici la table de ce livre nourrissant.

[19Cf. El niño fundamental ; Edmundo Gómez Mango vient de donner un texte, relativement de nouveau à Juan Gelman, concernant sa Lettre à ma mère, publiée en 1989, intitulé Un amour sans pitié, un texte d’une puissance incomparable à propos du « premier et du plus puissant des amours, prototype de toutes les relations amoureuses ultérieures ».

[20La représentation schématique de la formalisation de la proposition « vigiles, menteurs, rêveurs » est précisément offerte à la contestation, le spectateur-lecteur débordera (ou non, mais les situations l’y incitent) les conventions qui lui sont adressées. Limpide à cet égard, et parmi d’autres, le choix de l’oeuvre de Luis Camnitzer Amanaplanacanalpanama, et son « explication ».

[21Et la suite :
Ce qui me préoccupe constamment, c’est la phrase, la page, je pourrais dire le paragraphe, tout ce qui se distribue en parataxe ou en hypotaxe. Ce sont des formes, et même pour moi les formes essentielles. Je crois que c’est entre elles que les phrases parlent, elles s’entreparlent, elles se disent, s’interdisent, se coupent, se relancent, et c’est cette dynamique là qui m’importe et à laquelle je pense tout le temps. Je mesure sans arrêt, lorsque j’écris, la vitesse, et les rapports de forces entre les phrases. Maintenant, je travaille aussi, et je crois que c’est principalement ma marque, le signifiant. C’est là que l’inconscient vient à mon secours. Parce que ça déferle. Très souvent je suis sur la piste d’un signifiant, qui surgit et dont je sens qu’il sera suivi par légions d’effets de sens. Quand j’écris, j’écris aussi de manière altérée, en altérant le français, en laissant venir constamment l’autre, l’étrangeté dans la langue, c’est essentiel. En cultivant - c’est naturel, mais je le cultive aussi toute l’indécidabilité, l’amphibologie dans la langue. C’est le seul moyen d’éviter la fixation, de faire qu’une mobilité s’ouvre toujours et que l’inconscient puisse aussi parler : ce qui m’échappe, ce que Je ne contrôle pas.
Jadis, j’ai écrit des textes qui étaient des formes ; et je - le fais tout le temps au théâtre où ce travail de structure est indispensable, mais je pense que je travaille dans les profondeurs de plus en plus, ce qui demande toute ma force attentive, et tout le savoir-faire que j’ai accumulé à la fois à force d’écrire mais aussi à force de vivre, de lire.
In "la langue est le seul refuge", entretien. Quinzaine littéraire n° 793, 01-10-2000

[22Anne Dufourmantelle, Consentir à l’inespéré, contribution à une journée de psychanalystes. D’Anne Dufourmantelle voir les livres aux éditions Calmann-Lévy ou aux éditions Stock, cette mention de En cas d’amour, ses entretiens avec Jacques Derrida, Avital Ronnell, Toni Negri.

[23En voici le sommaire.

[24Voici réunies ces préfaces, pour qui voudra en repérer, apprécier le mouvement, l’esprit.

[25Les documents sont téléchargeables :

Exposition La Planète des signes| Planet of Signs |10 septembre — 15 novembre 2009 | Érudition concrète 1

Exposition Prisonniers du soleil | Prisoners of the sun ||11 mars — 9 mai 2010 | Érudition concrète 2

Exposition Les vigiles, les menteurs, les rêveurs| The watchers, the liars, the dreamers |16 septembre 2010 — 14 novembre 2010 |Érudition concrète 3

Et de ne pas partager les craintes exprimées par André Rouillé (paris-art du 11/11/2010) : de mon point de vue, pas de crypto-conceptualisme. Pour avoir dans une vie antérieure, trempé, intrépidement, témérairement peut-être, mais, a posteriori de manière non adventice, dans les enjeux de l’initiation aux enseignements et pratiques artistiques dans la formation des maîtres, de même qu’aux politiques documentaires, je ne pouvais qu’être sensible à ce qu’un tel cycle de travail offrait à la fois de ressourcement, énergie, ouverture(s). Le visiteur d’emblée confronté à la Lettre à Freddy Buache de Jean-Luc Godard (parler de et non parler sur) trouvait là une entrée des plus "relevantes" ; la référence dans le catalogue (qui fait très exactement comme indiqué en couverture partie intégrante de l’exposition) au Spectateur émancipé de Jacques Rancière *** en donnait une autre. Si Thomas Hirschhorn n’était pas présent dans la dernière exposition, il figurait en bonne place dans la première. Et en mémoire l’expérience du Musée Précaire en 2004 (au pied de la barre Albinet à Aubervilliers - cf. cet entretien) où il s’agissait de « toucher l’autre, ce qui m’est étranger, mais aussi mon voisin » (Le Monde, article paru dans l’édition du 11.01.06). Soit trois références éloignées de toute révérence.
Il faut préciser que paris-art a annoncé généreusement La Planète des signes amplifiant l’annonce par un entretien avec son concepteur.
Un peu de couleur locale ? Paris-art a d’autre part souligné l’intelligence, l’inventivité, l’engagement, (avec un brin d’insolence mais/et d’auto-dérision) de Antiteater (© Pascal STRITT), l’installation-performance pêchue de Lili Reynaud-Dewar au FRAC Champagne-Ardenne qui sait ce qu’excentricité veut dire. Ce dernier aura su également accueillir Boris Achour, chérubinique pour la circonstance : « la rose est sans pourquoi », réitéra-t-il — ce qu’assurèrent quelques remarques divagatrices de Bernard Marcadé.
Au surplus, un beau texte de Guillaume Désanges, Signs and Wonders trace quelques lignes du portrait de Boris Achour, compagnon de la revue Trouble (aux Presses du réel, numéros 1 à 6 (2002-2007)).
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*** Jacques Rancière remet en cause les oppositions classiques regard/savoir et regard/action, proposant une abolition des hiérarchies entre la soi-disant activité du créateur et la soi-disant passivité du spectateur, en rendant à ce dernier la réappropriation de sa conscience et de son intelligence dans sa position même de spectateur. Dès lors, l’artiste de "l’érudition concrète" pourrait bien emprunter partiellement et momentanément la place de ce spectateur émancipé qu’évoque Rancière. Un observateur qui agit à l’intérieur d’un champ de la connaissance, sans être ni maître ni élève, mais qui construit à partir de son regard et de sa vigilance son propre appareil cognitif. Il observe, il sélectionne, il compare, il interprète, il fait des liens, il use de son pouvoir d’« associer et de dissocier ». "II compose son propre poème avec les éléments du poème en face de lui ". Rancière, plus loin :" Une communauté émancipée est une communauté de conteurs et de traducteurs ". Dont acte. Dès lors, appliqué à l’art, c’est la notion d’auteur qui s’y trouve malmenée et il n’est pas anodin qu’elle traverse l’ensemble des œuvres de l’exposition. Car ces fonctions assumées de spectateurs, d’intermédiaires ou de falsificateurs dérangent la topographie classique de la relation créateur-public. (journal de l’exposition pp. 66-71)

[26Dans quoi s’insère :
« Ayant démarré ce projet avec une volonté d’enserrer la question de l’appropriation contemporaine d’objets du savoir, c’est une exposition partiellement « historique » voire muséale qui en résulte. Les recherches n’ont pu éviter de replacer ces notions universelles dans le cours de l’histoire, et notamment celle de la modernité artistique. En ce sens, la présence de Kasimir Malevich et Ivan Klioune, artistes suprématistes, au-delà de la puissance de leur œuvre, opère aussi comme un signe. Signe d’une croyance en la continuité théorique et formelle de la création artistique.
Signe aussi d’une volonté de considérer un espace d’art contemporain comme insoumis à une logique culturelle, économique et/ou fonctionnelle qui voudrait qu’il soit impensable d’y exposer des œuvres historiques, ou d’autres objets que des œuvres d’art. »

[27Ajoutant : « Aujourd’hui particulièrement, une génération d’artistes internationaux pratiquent plus précisément ce que j’appellerais une « érudition concrète », pouvant être tour à tour chercheurs, conférenciers, collectionneurs, éditeurs, amateurs éclairés, se réappropriant concepts ou résultats issus des champs du savoir (la philosophie, les sciences, l’histoire, la politique, l’esthétique, mais aussi les cultures populaires ou l’ésotérisme), s’attachant la collaboration d’experts ou menant leurs propres investigations. »

[28En mai 2009, une intervention de Georges Didi-Huberman, au Centre Pompidou, en compagnie de Marianne Alphant, et avec Roger Rotmann, prenait pour objet Quand les images prennent position, ouvrage qui venait d’être publié aux éditions de Minuit. Didi-Huberman y nuance d’ailleurs les positions de Rancière (vers 1.24.00)

[29Georges Didi-Huberman, Remontages du temps subi, L’oeil de l’histoire II, aux éditions de Minuit, 2010.

[30Le site de celui-ci est éloquent, tout comme le nom de son groupe de travail : Work and Method. Y lire ses conférences-performances d’une belle limpidité.

[31A lire, prioritairement, l’entretien de Georges Didi-Huberman avec Catherine Millet, dans art press, n° 373, de décembre 2010. Il est judicieusement intitulé : atlas : comment remonter le monde.
En voici l’argument :

« Bien avant l’informatique, Aby Warburg avait-il inventé les fenêtres multiples ouvertes simultanément et les liens hypertextes ? N’est-ce pas ce à quoi ressemble son fabuleux atlas appelé Mnémosyne ? Celui-ci est depuis longtemps, pour Georges Didi-Huberman, à la fois un sujet d’études et un modèle, si bien que l’exposition qu’il présente sous le titre Atlas, comment remonter le monde ?, accompagnée d’un essai, Atlas ou le gai savoir inquiet, peut être considérée comme une clef de voûte de son propre travail. L’historien de l’art y est au plus près de son objet puisqu’il part de la première image de Mnémosyne, celle d’un foie de mouton servant dans l’Antiquité à la divination, et qu’il montre comment le viscéral se lie au sidéral au travers du mythe d’Atlas qui ploie sous le poids du monde, et aussi bien du monde imaginaire des prédictions et des fantasmes. À l’aide d’une écriture limpide, il nous entraîne ensuite, à l’instar de son modèle, dans un voyage, une « connaissance nomade », au cours duquel nous rencontrons Nietzsche, Borges, Foucault, Deleuze et Guattari, Goethe, Wittgenstein ... , tandis que l’exposition déploie des œuvres de Goya à Bruce Nauman, d’Alighiero et Boetti à Mike Kelley, de Victor Burgin à Harun Farocki ... »

En voici la circonstance :

« Mnémosyne [était] une réponse aux clôtures politiques des nationalismes culturels exaspérés par la Grande Guerre. » L’atlas ne garde-t-il pas toute sa pertinence à notre époque où le chaos continue de menacer le monde en de multiples endroits, tandis que dans d’autres on célèbre, pour le pire et le meilleur, la globalisation ? On visitera l’exposition au musée de la Reina Sofia à Madrid du 24 novembre 2010 au 28 mars 2011, puis au ZKM de Karlsruhe, de mai à juillet 2011, et au Sammlung Falckenberg, Hamburg, à l’automne 2011. L’essai, 3e tome de la trilogie l’Œil de l’histoire, paraîtra en 2011 aux Éditions de Minuit, le 2e tome, Remontages du temps subi, venant, lui, de sortir.

Des cinq pages, j’extrais :

— une phrase : Il faut envisager l’image comme imagination, c’est-à-dire comme processus de formation des images (GDH).

— une citation : « L’Imagination n’est pas la fantaisie ; elle n’est pas non plus la sensibilité, bien qu’il soit difficile de concevoir un homme imaginatif qui ne serait pas sensible. L’Imagination est une faculté quasi divine qui perçoit tout d’abord, en dehors des méthodes philosophiques, les rapports intimes et secrets des choses, les correspondances et les analogies. Les honneurs et les fonctions qu’il confère à cette faculté lui donnent une valeur telle [...] qu’un savant sans imagination n’apparaît plus que comme un faux savant, ou tout au moins comme un savant incomplet. » (Baudelaire, Notes nouvelles sur Edgar Poe (1857))

— un paragraphe, la réponse à « Est ce que tu peux nous dire quelques mots de ta méthode de travail ? »
« Eh bien, je travaille ; je travaille. Je suis un essayiste : j’essaye tant que je peux. Je recommence. Je lis, j’écris, je regarde, je photographie. Je cadre et je monte. Je fais avec les textes ce que je fais avec les images : des fiches, des fiches, encore des fiches, sans ordre préalable et sans choix prédéterminé. Puis je dispose toutes ces associations libres sur « l’immense table », comme tu dis (qui est en réalité un établi de couturière, c’est-à-dire un outil d’artisanat). Ensuite, je fais des paquets, des regroupements, des constellations, comme une réussite aux cartes ou comme un tarot que vous tire une voyante de fête foraine. Un futur - un désir - se configure et s’incarne lorsque je m’aperçois que les affinités s’organisent toutes seules, pensent toutes seules, se remontent d’elles-mêmes. Alors je n’ai plus qu’à prendre la plume pour interpréter cette partition-là. »

[32L’ensemble est un véritable manifeste de Thomas Hirschhorn en faveur de Manuel Joseph et sa manière d’être poète aujourd’hui.

[33Manuel Joseph, La Tête au carré, POL, 2010.

[34Manuel Joseph, La sécurité des personnes et des biens, drame social, aux éditions POL, 2010, avec Myr Muratet, photographe.

[35On trouvera bon nombre des photographies du livre sur le site de l’artiste. Eloquentes (Vigipirate gare du Nord !) sans jamais être grandiloquentes, elles s’accordent parfaitement au texte de Manuel Joseph sans l’« illustrer » (ce serait un contresens).

[36Manuel Joseph, Amilka aime Pessoa, éditions POL, 2002, à Bichat (AP now), comme si vous y étiez, c’est très très fort !

[37 conflits.revues.org

[38Manuel Joseph, Heroes are heroes are heroes, éditions POL,1994.

[39 Sylvie Decorniquet, Manuel Joseph, Auteurs à clique, in Prétexte : Douze poètes, anthologoe critique & poétique, volume 2, juin 2006, pp. 74-83. Avec cette mention éclairante de Joseph Kosuth :
D’ailleurs, c’est en grand tautologue que Manuel Joseph s’arme, dénichant tout azimut les évidences qui font que le monde se mord la queue et qu’il conviendrait de dénoncer : « Je dois faire un texte  », en en déclinant les formes linguistiques, sociales ou politiques : « la démocratie est la tautologie retournée, donc la tautologie » ou « la démocratie est la tautologie, donc la tautologie retournée », et en en déclinant les formes esthétiques. Nouveau Kosuth, Manuel Joseph multiplie les rôles et les hétéronymes, la jouant en position défensive comme offensive, se prévalant d’une notion qui, de critique devient légitimante : « Une œuvre d’art est une tautologie, écrit Kosuth, en ce sens que c’est une présentation de l’artiste - autrement dit, celui-ci déclare que cette œuvre d’art est de l’art, une définition de l’art »

[40Gwenaëlle Stubbe, Ma tante Sidonie, 2010 ; écouter ce poème sur arteradio.
Quant au recueil, il est précédé de la mention Activité Rwanda : après la lecture de Jean Hatzfeld et un voyage au Rwanda en 1994. Tante Sidonie est un personnage de la bande dessinée belge Bob et Bobette. Lorsqu’on relie au premier point, l’appropriation est toute personnelle ; voir comment nous la présente la quatrième de couverture. Les micro-récits sont agencés dans une mise en page, qui est autant une alerte pour l’oeil que pour l’esprit. A lire, immodérément.