Choses lues

09/06/10 — Franck André Jamme, Claude Alexandre, Elisabeth Prouvost, Claude Louis-Combet, David Herbert Lawrence, Christiane Veschambre


Poésie et édition (de qualité) sont réunies dans ce nouvel envoi.

— Franck André Jamme, pour « au secret », chez Isabelle Sauvage, sans omettre sa traduction de Three Poems de John Ashbery chez Al Dante (quelques aperçus dans une note un peu plus développée).

— Claude Alexandre est photographiée par Elizabeth Prouvost, en regard d’un texte de Claude Louis-Combet aux éditions e/dite : ô dieu, entaure moi !

— Les Croquis étrusques de D.H. Lawrence ont fait l’objet de tous les soins des éditions Le Bruit du temps, et le texte est toujours étonnamment allègre.

— Christiane Veschambre, fidèle au Préau des collines, nous propose la réédition de Passagères, et un nouveau livre : Après chaque page.

Vous avez l’embarras du choix : tout est à lire, à regarder ; qui sait ? à vivre.

Que donc choses lues ici deviennent choses vécues, dans l’amitié de la littérature.


                         Comme si tu avais,
malgré tout   l’avantage  de  la parole.   Et
comme  si, une fois de plus, l’enchaînement
de poèmes et de proses était bien la marche
du monde.

Franck André Jamme [1]

Franck André Jamme, au secret

J’ai lu, c’était en 1991, ces propos de Jean-Louis Giovannoni :

“ « Tu en as rêvé quelquefois mais tu n’arriveras jamais à œuvrer au grand jour, sous le regard de tous, et les lumières. D’ailleurs, au fond, tu ne le supporterais pas. Cultive plutôt tes façons, elles sont devenues toi-même. Continue d’aller voler ton bois, la nuit, ainsi que tu l’as toujours fait - c’est bien ton erre, sois-en sûr. »
Bois de lune est un livre dont on pourrait dire, après une première lecture, qu’il est écrit en demi-teintes. Rien ne vient heurter directement le lecteur. Ces proses et ces poèmes ont l’art de s’écouler, de s’insinuer en nous sans aucune insistance particulière : ils nous habitent, dirait -on, presque à bas bruit.
Ce qui est étrange, c’est que rien dans le monde de Franck André Jamme ne devrait s’écouler de la sorte. Comment en effet cette passion féroce de la « chose hurlant de vie et de lumière », qui est l’objet permanent de son travail, peut-elle devenir aussi aérienne, aussi furtive à la lecture ? ” [2]

On l’a noté, Bois de lune, chez Fata Morgana [3], il y eut aussi Unes [4].

Faut-il retrancher quelque chose à ces propos avec la parution de au secret, chez Isabelle Sauvage ? [5]
Certainement pas.

Alors voici : qui lira le prière d’insérer (pour les libraires et les critiques) pourra noter le "modo de proceder" :

“la règle : les listes de ce livre seraient définitivement de deux ordres. D’une part une petite troupe de listes-mères, d’autre part le bataillon assez fourni de leurs filles (trois par mère), ces enfants n’étant en fait que de subtiles variations de leurs génitrices. Ensuite tout le monde fut mélangé, mères et filles, et il sembla bien que le tour venait d’être joué.”

Le même « prière d’insérer » précise aussi :
“Quant à son titre, n’y voyez juste qu’un trompe-l’oeil, qu’un leurre...[Au secret] est tout simplement dédié au secret. Comme offert.”

Lire et musiquer en secret. La partition a été composée d’abord à la demande d’Olivier Comte et des souffleurs pour Sédimentation des bourrasques. A écouter ceci :

   tous ces gens
   qui aimeraient se balader
   dans les bois
   ou dans les jardins

   selon les jours

   et rien d’autre

   l’art d’emmêler
   les plans de l’ignorance
   et de la perception

   les livres
   ne faisant voyager
   au fond
   que de la fausse monnaie

   et on en a le sang figé

ou encore cela :

   le fait de protéger
   un souhait
   dans une veste
   un peu fatiguée

   l’envie
   de ne pas attirer l’attention

   les heures
   qui s’y prennent
   comme ces disparus
   vont et viennent
   sans le moindre indice
   dans le regard

La rythmicité de la dispositio, saute aux yeux. Celle de la pensée aussi (au détour du détail, surgit la réflexivité) chez celui qui en note finale indique : « Jamais je n’aurai pensé écrire un jour un livre de listes - tant peu à peu l’exercice s’est fait convention. Et puis ces pages sont pourtant venues. »

Et toutes de cette eau-là : « sans trop de science ni de complication », mais est-il précisé pour la seconde session de la composition (près de New Delhi : jardin, couleurs, parfums) : « dans une exaltation très proche de la première » (une commande pour la scène, pour douze souffleurs).

Ceci explique sans doute cela. Mais aussi la manière et la matière des recueils échelonnés depuis bien longtemps qui témoignent d’une attention aiguë aux êtres et aux choses, la collaboration avec des plasticiens, une manière de plurilinguisme poétique (lié aussi à la pratique de la traduction : bengali [6], hindi [7], l’anglo-américain [8]), sans omettre la critique musicale (jazz et musiques du monde).

Claude Alexandre, Élisabeth Prouvost, Claude Louis-Combet, Ô dieu, entaure-moi !

Des trois auteurs de ce livre [9], je voudrais saluer en premier Claude Alexandre ! Non que les deux autres aient un moindre mérite, mais et ce n’est peut-être qu’un problème d’équilibre de la page, elle ne figure, nominativement, que sous la photo de couverture de ce très beau livre, avec ce sous-titre très juste : l’expérience d’une métamorphose.

Et pourquoi ?
Parce qu’elle incarne le don.

Que l’on se rappelle. Déjà, Magdeleine à corps et à Christ [10], évidençait une belle collaboration entre l’homme du texte [11] et une photographe douée (de plus d’un sens). Superbe, oui superbe collaboration. Plus magnifique encore la règle de trois, qui comme le Parthénon ne connaît que des proportions — mais ouvre à la dimension d’infini.
Plus encore, le regard d’une femme sur une femme, à partir d’un texte d’homme.
Du grand art. Une intelligence mutuelle, bouleversante, admirable : postures, mouvement, (chorégraphie), lumière, alors que la manière est noire, comme pour nous introduire dans une nuit obscure tant charnelle que spirituelle (Là se reconnaîtra la patte de l’auteur de Transfigurations [12] ). La sorte de cahier (de photographies) final semble s’échapper du texte pour rejoindre le lecteur en son intime rêverie, voire sa propre métamorphose.

Les lecteurs de Louis-Combet, de son précédent livre avec Elizabeth Prouvost, et ceux qui ont eu connaissance des travaux de Claude Alexandre auront d’emblée perçu une proposition où interfèrent du batailleux, de l’archaïque (Minos et Pasiphaé, le Boeuf-Nabu), une figure du féminin, éros, thanatos, et de la belle écriture, enveloppée, siréneuse, médusante [13]. Mais les photos ?

Elles me semblent aller au plus loin. La beauté pure. A qui accorder la grâce ? au taureau supposé, où à la combattante d’amour (comment ne pas songer ici à cette Tancrède, oui cette, telle qu’une Hélène Cixous a su la voir, avec sa mâle féminité [14] ? Et ce n’est pas hasard si me revient alors l’expression "la force du féminin" qui donne son titre à un essai de Frédéric Regard. Ce qu’écrit ou retranscrit en somme Claude Alexandre : « elle pense ce qu’elle écrit autant que ce qu’elle écrit la pense. » [15]

David Herbert Lawrence, Croquis étrusques

C’est en poète que Jean-Baptiste de Seynes a traduit ce livre rare [16], par sa facture, son iconographie, son appareil critique, sa présentation impeccable en tous points aux éditions Le bruit du temps.

De ce temps-là, je fais remonter celui des castagnettes qui rythment cette description de la tomba del Triclinio (Tombes peintes de Tarquinia, p. 99) :

« Et comme elles étaient merveilleuses, ces peintures, et continuent de l’être ! Le groupe de personnages dansants qui encerclent la pièce a conservé ses couleurs lumineuses et fraîches, les femmes vêtues de légères robes à pois en mousseline de lin et de capes colorées ornées de franges fines, les hommes simplement enveloppés d’une sorte de voile. C’est avec frénésie que la femme bachique rejette la tête en arrière en tordant ses longues mains solides, comme une possédée qui pourtant garderait sa maîtrise, tandis que le robuste jeune homme se tourne de son côté et tend une main dansante vers celle de la femme jusqu’à ce que leurs pouces en viennent presque à se toucher. Ils dansent en plein air, non loin d’arbustes auprès desquels courent des volatiles, tandis qu’un petit chien à queue de renard fixe quelque chose avec cette intensité naïve de la jeunesse. C’est un ravissement sauvage qui, jusqu’à la moindre parcelle d’elle-même, habite la danseuse proche, chaussée de légères bottines, revêtue d’une cape à liseré, et dont les bras s’ornent de bijoux ; c’est alors que nous revient à l’esprit le vieil adage, selon lequel chaque partie du corps et chaque partie de l’âme connaîtra la religion et sera au contact des dieux. »

« Comme une possédée qui pourtant garderait sa maîtrise », quel beau fantasme d’écriture !

Aussi à image(s) sublime(s) textes en regard [17]. Comme l’écrit l’un des commentateurs, Max Plowman, un poète :

« Les Croquis étrusques n’ont pas reçu l’accueil qu’ils méritaient : le livre a été décrit comme « léger, désinvolte » et cité en exemple pour démontrer comment Lawrence idéalisait les gens dont il pensait qu’ils partageaient ses propres préjugés. Mais une telle impression n’est due qu’à une lecture superficielle. Les Croquis étrusques sont réellement une œuvre sérieuse, presque que de pure critique, dont la qualité rare n’échappera qu’à ceux qui croient que la délicatesse ne s’acquiert qu’au prix d’un labeur acharné et non par une grâce naturelle. »

« Ici, libéré de tout savoir livresque et de tout démêlé avec notre société, libéré de l’ennui de la civilisation moderne, vagabondant à ciel ouvert dans des lieux où s’offrent une nature et des êtres fascinants, le poète en lui s’éveille et fleurit, telle une rose sauvage. Tout le texte n’est qu’une rose sauvage ; il en a la délicatesse, la même évidence, la même beauté, la même douce insouciance nées du hasard, et les mêmes épines sur la tige. »

D’aucuns tiqueront nécessairement sur l’acquisition par grâce naturelle (y compris, surtout, celle d’accepter) et le style floral de Plowman ; qu’à cela ne tienne, le parcours de ces croquis étrusque fait oublier la santé menacée de l’auteur : puisse cette catabase être aussi régénératrice à qui suivra Lawrence dans ses explorations en profondeur. Quelle surprise de lire après : « Au moins ces vicieux voisins des Romains n’ont-ils pas été des puritains.

Mais à présent les tombes, cap aux tombes ! »

Et en route pour Cerveteri, Tarquinia, Vulci, Volterra, et pour finir le musée de Florence.

L’énergie de Lawrence, sa manière d’écrit-parlé (très soigné) donne à ce périple au pays des morts une allure des plus vivantes "comme si les Étrusques tiraient leur vitalité de profondeurs inconnues" auxquelles l’auteur a manifestement le désir de nous réouvrir accès.

Christiane Veschambre, Passagères ; Après chaque page

Fidèlement, les éditions Le préau des collines publient de grandes proses de Christiane Veschambre qui résonnent d’une pleine poésie et d’une humanité hors de la puissance, sauf, pour cette restriction, si l’on est lecteur de HC pour la vie, c’est à dire... [18] et qu’advienne alors, l’acception renouvelée, le temps dont on s’éprenne.
Oui, c’est à dire... et à re-dire, il y a un "puisse" optatif d’une réconciliation d’avec les mots qui évitent que ceux-ci ne soient que des maux [19]. Aussi, ainsi, vient la reconnaissance.

Serrera le coeur, cet extrait de la quatrième de couverture (signée de l’auteur) de Passagères [20] :

« Lorsqu’on est chassé de ce qui nous tenait lieu de lieu - d’un amour, du regard sur nous d’un amour qui nous fait croire à notre cohérence - on devient passagère. Passagère des jours et des nuits dont la succession n’est plus sûre, passagère des lieux, démultipliés par l’errance, que l’on traverse. Et traversé aussi par les voix passagères engouffrées dans notre être poreux. Ecrire alors c’est tenter de redonner lieu, durée et forme à cette âme dépecée au moment même où il n’y a plus ni récit, ni sol, ni architecture possibles. »

Mais il faudra avancer avec la préface, le rappel du premier livre, Le lais de la traverse (éditions des femmes [21] ), celui de la douleur d’une séparation (où se frôle la lande du roi Lear) et où « écrire », nous dit-elle, « me fit consister » et ainsi ressentir avec elle « le travail avec la langue pour faire une traversée de ce qui est un voisinage avec le chaos, et la suivre au plus juste. »

Il s’agit en effet de la reprise d’un livre paru en 1986 aux éditions Ubacs.
Réédition heureuse tant dans sa présentation, que dans contenu, qui indiquera chemin parcouru et fidélité : je relève aux pp. 49-50, cette parenthèse qui n’en est pas une :

(Connaissez-vous, au moment de se mettre à écrire, ou plutôt quand quelques mots, quelques phrases ont déjà accompli ce qui serait l’impossible suite du voyage, cette suspension du corps, cette bousculade intérieure, qui me fait me lever, interrompre la pression exercée par un certain afflux rythmique. Connaissez-vous cela ? Ou est-ce une infirmité finalement peu répandue ?)

Aujourd’hui, Après chaque page [22], nous rappelle la quatrième, recueille « certains des textes qui font irruption lorsque la “Vie traverse notre vivable et notre vécu” (Gilles Deleuze) ».

Je connais certaines amies, qui recevront par des voies dites impénétrables, Elle sont douze, elles qui sont moins (notre simple mortalité, le tarissement des vocations) « les paroles qui tentent de dire la soumission à ce qui nous soumet (et dont notre ignorance vivifie la puissance) » : elles y demeurent.

L’auteur de L’Adoration, dont un extrait de Vérité de la démocratie en fait l’exergue [23], approuvera sans doute : Tout se tenait là, et quelques uns/unes d’entre nous garderont le goût des « fruits brillants, du jus rose et ferme des premières cerises de mai 1968 », que les mots de la poète nous portent à la bouche.

Quant aux photos de Juliette Agnel et de Dominique Cartelier, Christiane Veschambre souligne que pour deux de ses textes, elles ont été les « envoyés de cette présence, parfois aussi incompréhensible, difficilement acceptable [24], que celle d’une annonciation ».

© Ronald Klapka _ 9 juin 2010

[1Franck André Jamme, L’avantage de la parole, Éditions Unes, dessins de Marc Couturier, 1999, p. 9.
La phrase conclut ce poème qui ouvre la marche du recueil, et que voici :

Un vrai  chantier.   Bouts  de papier  épars,
carnets remplis dans  le plus grand désordre,
rarement  terminés,  phrases  épinglées  au
mur comme  déjà des portraits du passé, que
tu peux  voir  pourtant  enfin debout,  face à
face, dans la terrible attente  qu’un jour elles
prennent feu. Essaye juste,  ce matin,  de ne
pas poser de masque  sur ce visage  jamais
assez nu  pour l’indicible exercice,  et ça ira.
Puisque te voilà de nouveau en route.  Avec
même un certain entrain. Comme si tu avais,
malgré tout,   l’avantage  de  la  parole. Et
comme si,  une fois de plus,  l’enchaînement
de poèmes et de proses  était bien la marche
du monde.

Sur l’auteur, la notice introductive de la Poéthèque.

[2Revue L’Autre, n° 2, 1991, p. 145. Historialement, à la page suivante, une lecture (de JLG) qui, toute constative qu’elle soit, est une des toutes premières à performativement dire ce qu’il est de la poésie, du fil poétique, de l’intentionnalité profonde de En deça, d’Antoine Emaz aux éditions Fourbis.
sans omettre de Franck André Jamme, Par les trous du manteau de l’apparence, pp. 23-27, d’où s’échappent des aphorismes tels : Une infime erreur, lumineuse, et tout pouvait s’ouvrir.

[3Voici la liste, à ces éditions.

[4Un diamant sans étonnement, avec des dessins de James Brown, 1998, cf. cet entretien avec Xavier Person, dont ces lignes :
« Ce qui [...] frappe le plus à le lire, c’est la grande capacité d’affirmation de son écriture, l’évidence de ce qui du plus intime est posé sur la page. Rien de fabriqué ici, nul désir de faire de la poésie : l’effort simplement de capter quelque chose, une voix, une émotion, de laisser venir sur la page, de s’ouvrir à ce qui vient, à ce qui est donné à celui qui, immobile, attentif, sait se faire simple guetteur de lumière : l’on n’inventait jamais rien ? S’il s’agissait plutôt de voir, prendre le temps et se poser, veiller et voir, veiller encore.
 » •, « Encore une attaque silencieuse »,1999.
• L’Avantage de la parole, 1999.

[5Travail d’édition, comment dire ? qui émeut : format, couverture, typographie, respect palpable.

[6Franck André Jamme fait partie de la belle cohorte des poètes traducteurs de Lokenath Bhattacharya -cf la notice Bibliomonde, un portrait par Joël Vernet, et une « liste » aux éditions Fata Morgana, dans laquelle pour ce qui est de Franck André Jamme Les marches du vide, et La danse, traduits avec l’auteur.

[7 Vie invisible, éditions Cheyne, de Udayan Vappeyi, que Franck André Jamme a traduit avec l’auteur, et duquel il a relevé dans sa préface :
Il m’a semblé que c’était avec les mots que je pourrais plus facilement lire en moi.

[8Vient de paraître de John Ashbery traduit par Franck André Jamme, Trois poèmes, aux éditions Al Dante, dont je suis dans lecture intérieurement éblouie, et dont rendront compte très prochainement sans doute les spécialistes de la littérature anglo-américaine avec compétence et précision. Qu’il me soit donné déjà de reproduire ce que donne la quatrième de couverture dans une forme compacte, et que l’une des dix-huit notes de la postface du traducteur, où prose coupée, sauts de ligne restituent la poésie de la rencontre :

    Trois poèmes ou la méditation :

    sur le jeune âge et le temps manqué,

    sur ce que l’on rêverait parfois qu’il advienne,

    sur sans les oublier en rien mais plus loin encore qu’hier et demain,

    donc sur la royauté finale, à l’instant, de l’instant,

    sur l’observation méticuleuse du déroulement incessant des mouvements de la conscience tandis même qu’elle se déroule, se déplie, constamment,

    sur cette espèce de danse,

    sur le désir et la nécessité aussi, un jour ou l’autre, d’un grand chambardement intérieur, d’une vraie révolte au dedans,

    sur la matérialisation en mots des si fugaces mais si puissantes apparitions de ce soulèvement, quand il affleure,

    sur effectivement fugaces, vite balayées par les heures, les jours, les années, mais repoussant chaque fois telle queue de lézard,

    sur magique,

    sur l’amour et ses labyrinthes,

    sur une pensée donc en méditation, mais qui n’aurait pas vraiment de règles, qui plutôt se baladerait, flânerait où elle veut, quand elle veut, aussi libérée que divagation, sa sœur chérie, ou peut-être jumelle,

    sur une pensée produisant souvent des boucles, des spirales qui, à partir de leur centre, de leur origine, tournaient sur elles-mêmes, ou plutôt : sortaient proprement d’elles-mêmes, parfaitement centrifuges, se développaient, grandissaient, s’épuisaient, se perdaient, soufflaient un peu, se retournaient, se trouvaient soudain bien banales, sans importance particulière (ainsi presque toutes les lucidités chauffées à blanc) et alors rebondissaient sur le mur où elles étaient en train de s’écraser, sur l’obstacle, le paradoxalement bienvenu, le nouveau point d’appui, le nouveau centre, la nouvelle origine, puisqu’il s’agissait obstinément de bouger, de se déplacer, pour reprendre à l’instant un autre mouvement, une autre danse - ne serait-ce qu’autour de sa chambre, ou dans les allées du jardin de son esprit,

    sur presque infinie, parfois, la vie,

    comme certaines phrases de ce livre

C’est à l’invitation de John Ashbery lui-même, après leur rencontre à Bard College (État de New York) que Franck André Jamme dédicataire d’un petit carton de ses titres à son retour en France, tombant soudain sur Three poems venait de "trouver son bonheur" et qu’en somme, il ne lui restait qu’à se mettre au travail. Avec l’aide de Marie France Azar, « chasseuse de pièges syntaxiques ».
Faire passer sans restriction !

[9Ô dieu, entaure-moi ! Texte de Claude Louis-Combet, photographies d’Élizabeth Prouvost[site], qui mettent en scène Claude Alexandre, photographe[site], aux éditions e/dite, 2010.

[10Claude Louis-Combet, Elizabeth Prouvost, Magdeleine à corps et à Christ, éditions Fata Morgana, et naguère responsablement admirée.

[11Allusion au recueil d’essais paru chez José Corti en octobre 2002.

[12Claude Louis-Combet, Transfigurations, José Corti, octobre 2002. V. aussi Claude Louis-Combet, l’écriture au corps.

[13Par exemple :

Je suis à la bête qui, bientôt, sera à moi. Elle a le mufle penché vers ses sabots et vers le sol sans décor. Mais elle me regarde. Elle me voit. Et comme il ne faudrait surtout pas qu’elle puisse douter de la promesse que je me suis faite, je serre, pour elle, de toute la puissance de mes mains, la toute-puissance de mes seins tendus vers elle et offerts à sa folie. J’aime la violence ramassée entièrement dans la plus extrême douceur de chair. Je pèse jusqu’au fond de mon souffle la plénitude de mes mamelles. Elles n’ont d’égal, en sphère de tendresse, que les génitoires du toro, qui pendent sous son ventre et se balancent dans sa marche. À les caresser, il me semble que je pourrais consacrer toute mon éternité.

[14Extaordinairement, Kathryn J. Crecelius écrit : Cet homme dans la femme, la différance de Derrida, ne font de Sand et de Cixous ni des Circé ni des Lorelei, égarant les hommes par leurs voix traîtresses, mais des artistes dont le message inspire et galvanise les hommes et les femmes.
La voix de Tancrède : de Cixous à Sand in Hélène Cixous, chemins d’une écriture, Rodopi et PU de Vincennes, 1990. Allusion à l’article d’Hélène Cixous, Tancrède continue, in Études freudiennes, 21-22, mars 1983 ; Hélène Cixous revient dans L’Heure de Clarice Lispector, sur ce couple, « le couple autre, Tancrède et Clorinde, qui se tient en dehors de la séduction, dans l’admiration, cette valeur dont on ne parle jamais assez » pour nous mener à laTancrède de Rossini, pour se débarrasser de l’armure, cette fausse peau d’homme. (pp. 156-166).
A propos de L’heure de Clarice Lispector, pointer cet excursus.

[15La pensée se fait en effet charnelle, qu’éclaire oxymoriquement la lumière noire.
Pour Frédéric Regard, il vaut de reproduire la quatrième de ce précieux petit ouvrage, paru aux éditions La Fabrique, et qui mériterait réédition :
Les trois essais théoriques dont il est question dans ce livre — Mr Bennett et Mrs Brown, Une chambre à soi et Trois Guinées — montrent comment Virginia Woolf s’est dégagée tant des pièges du féminisme que de l’écriture féminine. Chacun des trois essais se présente comme un prototype stylistique, comme une effectuation immédiate des concepts théorissés. La réflexion s’y prolonge dans une mise en pratique qui bafoue les lois de de l’écriture universitaire et récuse la frontière des genres. C’est la force du féminin.
Frédéric Regard a préfacé récemment Le Rire de la Méduse, d’Hélène Cixous, aux éditions Galilée, dans l’affection et le présent.

[16David Herbert Lawrence, Croquis étrusques, traduit par Jean-Baptiste de Seynes, aux éditions Le Bruit du temps.

[17Livre en main, tout sourcil se défroncera, à lire ce qui semblerait hyperbole. Le choix iconographique est celui de Lawrence lui-même, les reproductions en noir et blanc ayant été remplacées par des reproductions en couleur, « qui rendent », nous dit l’éditeur, « justice à la fraîche vivacité de ces peintures ».

[18Jacques Derrida, H. C. pour la vie, c’est à dire… ; éditions Galilée, 2002, l’extrait donné par le site de l’éditeur, en témoigne.

[19L’apologue de La Griffe et les rubans en livraient le secret :
« Sans doute est-ce elle, l’obstination, qui te fait défaut pour atteindre ce qui t’échappe, en proie à ce qui le trahit, le travestit. C’est une chose simple et faible - débile - que tu voudrais dire et que les mots déguisent parce que, penses-tu alors, ils en veulent toujours à la puissance. »

[20Christiane Veschambre, Passagères, le Préau des collines, 2010, Ubacs, 1986.

[21Christiane Veschambre, Le lais de la traverse, éditions des femmes, 1979.

[22Christiane Veschambre, Après chaque page, le Préau des collines, 2010.

[23La politique démocratique [...] pose donc en axiome que ni tout (ni le tout) n’est politique. Que tout (ou le tout) est multiple, singulier-pluriel, inscription en éclats finis d’un infini en acte (« arts », « pensées », « amours », « gestes », « passions » peuvent être certains des noms de ces éclats).
Jean-Luc Nancy, Vérité de la démocratie, Galilée, 2008. Pour L’Adoration, c’est ici.

[24Je me permets de renvoyer au beau commentaire de Laurent Grisel, pour ce qui est de donner/recevoir, à propos d’un poème de Cid Corman, en raison de la justesse de ses mots et la joie du poème.