Maldiney lecteur de Ponge

texte du 16 mars 2003


Qu’est-ce donc qui est toujours à l’avant du texte et en avant du texte, et dont il y va dans son ouverture ?

— Ce qu’il s’agit de pouvoir rencontrer.


Olives vertes, vâtres, noires

Ce que parler veut dire
nous l’apprenons des poètes.

Parce qu’ils sont partagés
entre les choses et les mots
comme nous.
Mais eux le savent
et certains le disent
en propres termes.
Leur parole,
alors, a la violence
de ce qui, divisé d’avec soi,
a à devenir réel.
Telle l’écriture de Francis Ponge.

Il fallait en tenter l’approche
en souvenir de l’ami
en faveur de l’esprit.

H. M.


Un poète - tel que l’entend Francis Ponge - transforme la langue à partir d’elle-même à l’état naissant. Il renoue avec elle, c’est à dire avec sa lucidité de puissance qui fait qu’elle « amène à la lumière l’être des choses - comme forme ». Un exemple topique en est le texte des olives dont la première phrase, pourtant, a d’abord l’allure d’une comptine disposant mécaniquement des mots de la tribu :

« Olives vertes, vâtres, noires
l’olivâtre entre la verte et la noire sur le chemin de la
carbonisation ».*

« Vâtres » apparaît en position d’adjectif entre « vertes » et « noires » et son sens est déterminé par sa place intermédiaire dans la suite des mots et la gamme des sons. Ne serait-il qu’un faux suffixe ? En réalité sa formation spontanée constitue le second temps d’une opération dont la justesse est tellement surprenante qu’elle nous questionne sur nos droits acquis comparés à sa légitimité originaire.

« Vâtres » ne résulte pas de l’isolement du suffixe d’olivâtres qui est « âtre », ni de son rattachement à un radical supposé. Il est obtenu par ségrégation et isolement de la dernière syllabe du mot « olivâtres », ce qui dans une langue comme le français qui n’est pas syllabique mais phonématique est un non-sens linguistique. Or, ce faisant, Francis Ponge entre plus profondément dans la langue par une institution poétique qui restitue au suffixe « âtre » son sens originel que le dictionnaire édulcore. Celui-ci en effet définit ainsi « âtre » : élément qui marque un caractère approchant (ex. blanchâtre) ou exprime une idée péjorative (ex. bellâtre, marâtre). » Or la racine at(e)r - que « âtre » représente évoque directement le feu. Et le « vâtre » de Francis Ponge a ses homologues dans le serbe vätra, le petit russien vatra, le roumain vatra qui désignet le feu ou le foyer. « Vâtre » est effectivement sur le chemin de la carbonisation.

Ce retour à la source de l’histoire de la langue et de sa propre expérience, que tente Francis Ponge, n’est jamais antiquaire ni gratuit. Les changements que, par cette ouverture à l’origine, il apporte aux directions de sens de la langue française ne sont pas régressifs. Ils sont conformes à la loi linguistique universelle de non-récurrence. Ils déterminent toujours une avancée de la langue. Francis Ponge lui ouvre des voies inédites en ce qu’il met à découvert ici et là, en elle, une lucidité puissancielle qu’aucun système, passé ou futur, de significations ne saurait égaler. « Nous nous trouvons au seul niveau qui nous convienne, celui des onomatopées originelles, des infra-significations.** » Ses textes longuement préparés intègrent à chaque instant leur passé (prae-ter-itum) de chose prête, dans une présence qui garde en elle toute la force du nom « prae-sens » : ce qui est à l’avant de soi, ce qui ex-iste en vue et en voie de son prétexte.

Qu’est-ce donc qui est toujours à l’avant du texte et en avant du texte, et dont il y va dans son ouverture ?

— Ce qu’il s’agit de pouvoir rencontrer.

Le vouloir dire de Francis Ponge (Encre marine, 1993, pp 168-170)

* Les olives dans Pièces p. 97
** Fabrique du pré, p. 166

© Ronald Klapka _ 16 mars 2003