Hölderlin et "la fête de la vie"

25/10/04 — Friedrich Hölderlin, Jean-Yves Masson, Michèle Desbordes, Nicolas Waquet


Autour des livres "Du temps qu’il marchait" et "Poèmes fluviaux" parus chez Laurence Teper, ainsi que du numéro spécial Hölderlin de Poésie 2004


Tels sont les hommes, telle est la vie splendide,
Les hommes sont souvent maîtres de la nature,
Le splendide pays n’est pas dissimulé aux hommes,
Avec charme paraît le soir et le matin.
Les champs ouverts sont comme aux jours de la moisson,
Pleine d’esprit rayonne l’ancienne légende,
Et une vie nouvelle revient hors de l’humanité,
Ainsi sombre l’année dans la sérénité.

Le 24 mai 1743
Avec humilité
SCARDANELLI.



De ce " poème de la folie " daté en réalité du 30 janvier 1843, Nicolas Waquet nous dit qu’Hölderlin y esquisse en quelque sorte l’essence de La Grèce.

Cette traduction et ce commentaire dans Poésie 2004, n° 100/mars 2004, Hölderlin, actuel/inactuel, rédacteur invité Jean-Yves Masson.

Laurent Margantin en a donné une recension essentielle : Hölderlin vu de France, sur Acta Fabula. Ce numéro fera date assurément par la qualité des contributions et son sommaire est parlant. Parmi bien d’autres mais préférentiellement, l’article de Jean-Yves Masson : La fête de la vie (pourquoi lire Hölderlin ?) a plus particulièrement retenu mon attention par son étude attentive des différentes versions (et traductions) de l’élégie Brot und Wein (Pain et vin), laquelle contient la fameuse question " Wozu Dichter in dürftiger Zeit ? " "A quoi bon des poètes en temps de manque ?", qui suscita il y a quelques 25 ans une belle enquête sous l’égide de Jean-Christophe Bailly et Pierre Alexis Baatsch, au Soleil noir, et dont la relecture est toujours intéressante (dont une très laconique réponse de Beckett).

Pourquoi lire Hölderlin, à quoi bon des poètes ? Ce numéro de 160 pages y répond amplement, le " défaut de communauté " dont Jean-Yves Masson crédite Hölderlin d’être l’un des premiers à en avoir eu conscience consonne tout particulièrement avec la préoccupation de philosophes contemporains pour lesquels la réflexion sur la poésie n’est pas étrangère (Jacques Derrida, Jean-Luc Nancy) et l’on citera la conclusion de de l’étude de l’auteur des Poèmes du festin céleste :

« Partout chez Hölderlin surgit l’image pindarique de la coupe d’or emplie de vin céleste qui circule d’âge en âge, cette coupe de la communion qui symbolise par sa circularité la communauté des hommes réunis autour du poète. De cette " fête de la vie " que devrait être la poésie, Hölderlin a eu la nostalgie, et il a pressenti aussi que s’ouvrait un âge où elle serait plus que jamais mise en doute. Et c’est en quoi Hölderlin nous concerne encore. Car à l’autre bout du siècle, dans le Toast funèbre écrit à la mémoire du poète de " l’art pour l’art ", Théophile Gautier, Mallarmé ne trouve à élever devant la tombe où repose la totalité de ce qui reste du défunt, qu’une " coupe vide où tremble un monstre d’or ", et ne peut qu’affirmer l’orgueilleuse supériorité du poète qui a renoncé à toute croyance : supériorité sur la " foule hagarde ", bernée par les mensonges de la religion.

Le poète, pour Mallarmé, est un Maître : pour Hölderlin, il est un serviteur. Ce n’est pas Hölderlin qui parlerait des " mots de la tribu ", lui qui veut que les poètes soient " Dichter des Volkes ", poètes du peuple, parlant la langue de tous ; et si en effet il rêve de l’élever jusqu’au plus pur, c’est parce que cette pureté est présente dans n’importe quel acte humain, dans n’importe quel geste accompli avec intégrité, c’est-à-dire intégralement. Et c’est aussi, bien sûr, que sa pensée est tout autre sur le rapport entre l’homme et le divin. Certains diront qu’il est d’avant Mallarmé parce qu’il n’a pas eu cette révélation du Néant qui est au coeur de la poésie de Mallarmé. Il est possible de penser aussi que Hölderlin anticipe de très loin sur l’avenir de la poésie. C’est du moins le pari que je prends : non pour dire que ce qui a eu lieu depuis que son oeuvre s’est interrompue serait inessentiel, mais parce que je trouve chez lui d’avance une justification d’une poésie qui sait que le dieu manque, mais que ce manque peut se changer en " aide ", comme le dit la dernière version du dernier vers du poème Dichterberuf, aussi longtemps que nous demeurerons " en temps de manque ", en temps de pauvreté et d’ombre, sans les dieux - puisque ceux-ci, par leur retrait, nous ménagent. (cf. " Un jour, les dieux se retirent" Jean-Luc Nancy) ».

Deux des contributeurs du numéro 100 de Poésie 2004, Nicolas Waquet : La fascination du pur, Michèle Desbordes, Il parlait du jour par-dessus les nuages, sont publiés en cette rentrée chez Laurence Teper, , le premier pour une anthologie " Poèmes fluviaux ", la seconde pour Dans le temps qu’il marchait , poème réuni avec celui publié dans la revue.

Nicolas Waquet, né en 78, poète et traducteur de l’allemand, prépare une thèse sur les rapports entre poésie et spiritualité. On ne s’étonnera pas qu’il ouvre ces " poèmes fluviaux " par une " scène primitive " où la prière du jeune Hölderlin dans le poème " Les miens " réfléchit la pureté du grand fleuve, le Rhin : " Innocent, pur était ce que disaient nos cœurs d’enfant ".

Dans sa substantielle postface , à laquelle s’ajoutent de précieuses notes, Nicolas Waquet, indique à quel point d’emblée le fleuve suscite chez le poète une véritable construction spirituelle : ainsi pour le Danube, dont le flot emplit, jusqu’aux ombres glacées, la maison d’enthousiasme, tandis que dans La migration

« Sous l’attouchement léger de la lumière,
Le sommet enneigé déverse sur la terre
La plus pure des eaux »

Ainsi le traducteur s’inspirant de Hans Urs von Balthasar, traduira le récurrent " herrlich " par glorieux, faisant du sacré " une effraction sublime ". Religieux, qui s’exprime dans l’hymne " Germanie "

« Evoque la trois fois,
Ineffable pourtant, telle qu’elle est maintenant,
Innocente elle doit rester. »

Dans sa très belle conclusion, le traducteur nous suggère (ce que fait aussi sa traduction) : " Mais ces fleuves, qui supportent les métaphores de la palingénésie, de la force créatrice du génie artistique, qui dans leurs cours, suivent le mouvement culturel de la translation artium, ces grands fleuves philosophiques ne renverraient-ils pas au fond à un fleuve intime, intérieur ? "

Oui, la figure du fleuve, fleuve réel et fleuve rêvé- irrigue l’ensemble de la poésie hölderlinienne : le rassemblement de ces poèmes " fluviaux " ne pourra qu’en convaincre.

On connaît Michèle Desbordes auteur de romans remarqués : le récent La robe bleue ,récit de l’attente de Paul Claudel par sa sœur Camille, internée, peut-être a-t-on lu L’Habituée.

Ou encore Le commandement, une sombre litanie confiait Jean-Claude Lebrun, lui qui disait à propos de La demande, que Michèle Desbordes atteignait ici à la pure beauté, avec un art exaltant l’humain mais ce n’est pas la " fascination pour l’élément liquide " mais plutôt la marche, le " Lent retour " d’Hölderlin à Nürtingen, avec la répétition des jours, la solitude, le silence. Dans le temps qu’il marchait qui donne son titre au recueil précède un court texte, Il parlait du jour par-dessus les nuages sorte de portrait du poète :

« Bien des fois il parla du feu du ciel et du silence des hommes. De ce que, disait-il, c’était qu’écrire. Il disait qu’il n’était rien encore et que peut-être il ne serait jamais rien. Il parlait de rêve et de ferveur, de cet emportement qui le prenait par quoi il en venait à oublier le monde, au plus froid des sommeils il disait qu’il rêvait encore. »

L’écriture de Michèle Desbordes, toute en imparfaits, en ellipses, en pudeur, donne ici par exemple un surprenant portrait de mère :

« Elle était petite et sèche, et de moeurs austères, depuis toujours accoutumée au peu de choses qu’il fallait pour demeurer ici-bas. D’elle il disait qu’elle avait conclu un pacte avec la douleur.

Parfois elle lui demandait s’il l’aimait.

Nul ne sut jamais ce qu’elle pensa des poèmes qu’il écrivit. Ni ce que dans la petite maison froide du Neckar, elle connut ou imagina de la vie qu’il menait. Car on le sait elle l’imagina, et plus d’une fois ressentit l’inquiétude et la réprobation. L’âcre et entêtante volonté des mères. »

Avec la même sobriété sera dite la mort du poète :

« Le lendemain dit-on fut un jour de soleil et de ciel bleu, avec dans le bas du ciel, la brume très douce qu’on voit aux matins de juin, comme plus tard encore, quand on le porta au cimetière de Tübingen, sous un laurier qu’il y avait près d’une grille. »

Le second poème évoque le retour de Hölderlin en Allemagne, sa longue marche depuis Bordeaux, alors que précepteur des enfants du consul de Hambourg, il a appris la mort de Suzette Gontard.

« " En peu de temps beaucoup de choses ont pris fin " écrivit-il.

Poème de l’attente, de la marche, des détours de l’errance, avec ses reprises, de souffrance, tout comme si l’on marchait dans la tête du poète :

Et qu’il ne l’avait jamais revue malgré la hâte la
Marche sans fin malgré les nuits passées
A marcher

De celle qu’il n’avait jamais revue :

Et lui quand elle le regardait il l’aimait il
L’aimait Dans ses robes de tulle noir De calicot bleu comme
Ses yeux Quand elle regardait il tremblait (Et restait-il un lieu une nuit pour dire pour forcer le ciel la forêt ? [...] »

On saura gré à l’éditrice d’avoir réuni ces deux poèmes, le second éclairant de tout son bleu si bien le premier , qui commence ainsi : Il disait combien il avait le goût du voyage, mais le plus loin qu’il alla fut aux frontières de Bohême, et en France, à Bordeaux, d’où l’on sait qu’il revint dans un grand désarroi.

La destinée du poète avait aussi beaucoup frappé Heather Dohollau qui avait rassemblé ses amis à l’enseigne de ce beau poème traduit par Jouve, lors du colloque de 1996 :

Les lignes de la vie sont aussi différentes
Que les chemins, ou que les confins des montagnes.
Ce que nous sommes, Dieu pourra le compléter
Là-bas par l’harmonie, l’éternel et la paix.

Paix que donne si bien son Hölderlin à la tour.

© Ronald Klapka _ 25 octobre 2004