Jean-Paul Goux, magnifiquement seul

14/02/06 — Jean-Paul Goux, Annie Clément-Perrier, François Bon


La lampe Marsaut, telle une image-réseau de l’oeuvre


Je n’imagine pas que les Lampes de Ronchamp soit le livre le plus connu de Jean-Paul Goux, pas davantage d’ailleurs que les Forges de Syam pour Pierre Bergounioux, ou encore pour Philippe de la Genardière, Médaillon pour Salins. Les Éditions de l’Imprimeur, avec ici le soutien du CRL de Franche-Comté, donnent avec ces livres de format modeste, de mieux connaître quelques sites de l’industrie comtoise.

Elles donnent aussi, et en particulier avec le livre de Jean-Paul Goux, d’approcher le territoire intime de l’écrivain. Et s’agissant d’un écrivain, la modestie du format a ici pour effet de plus fortement mettre en valeur certains traits de sa poétique.

Ainsi cette expression « magnifiquement seul », rencontrée à deux reprises, la seconde sous forme citationnelle, ne survient pas au hasard. Les lecteurs de La Commémoration [1] l’auront reconnue, pour avoir emprunté eux aussi la « route de Velles ». Pourquoi la retenir ? Comme une réplique à l’« outrageusement littéraire » que François Bon applique à l’ami admiré dans son étude parue dans Recueil en 1994 ? Jean-Paul Goux en usait lui-même ainsi à propos de Julien Gracq, dans ses « Leçons d’Argol », et François Bon y décelait en certains lieux du texte sinon un portrait, une pente avérée.

J’ai pensé intituler cette lettre : Jean Paul Goux|La fabrique du lecteur, continûment. Verdict et ressaisissement ! une fois la distance prise -difficilement pour des raisons strictement biographiques- avec Les Lampes de Ronchamp : bien neutre ! Le titre n’eût pas été faux (cf. celui de l’essai auquel il faisait écho), mais il n’aurait rien dit de la position singulière de l’auteur, position assumée, magnifiquement, et dès l’entrée en littérature, ni de l’admiration qui lui revient, et qui on le sait (voir [l’énergique propos de François Bon) est insuffisamment partagée. Il est ainsi des œuvres majeures (je pense pareillement à celle de Claude Louis-Combet) qui requièrent leurs lecteurs tout entiers, c’est le prix à payer, on le verra aussi avec la substantielle étude, dense, fouillée, empathique ô combien d’Annie Clément-Perrier : A partir des jardins de Morgante [2].

La lampe Marsaut [3] qui « illustre » cette page, est le fleuron de ces lampes de mineur rassemblées au musée de Ronchamp, non loin de Vesoul. Il est vrai qu’elle est belle, mais l’explication de Jean-Paul Goux [4] touche en outre, en ce qu’elle fait écho à sa propre poétique, sa conception de l’écriture » [5], « le risque encouru » [6] :

« On aimerait comprendre ce fait troublant que la lampe électrique, parfaitement sûre, est laide, quand la lampe de sûreté, jamais vraiment sûre, paraît belle : [...] je crois que la lampe de sûreté est belle, précisément parce qu’elle n’est pas sûre ; elle porte en elle-même ce risque qui a accompagné le mineur pendant quelques générations et qui consiste à travailler tout en mettant un gaz explosible en contact avec une flamme. Y a-t-il beaucoup d’objets techniques, qui mettent en jeu quelque chose d’aussi élémentaire et vital qu’ici la lumière, et qui puissent ainsi partager avec l’œuvre d’art cette qualité d’être un risque encouru ? »

Page 22, je trouve : Ce Musée de la Mine de Ronchamp qui m’a donné le désir [7] d’écrire ces pages, cette expression donner le désir d’écrire dans sa simplicité apparente est bien une constante de l’œuvre de fiction et des essais, et si elle concerne au premier chef son auteur, elle n’en est pas moins une invitation répétée s’adressant au lecteur [8]. Si le mot leçons, dans Les leçons d’Argol est à prendre dans l’acception dont usent les copistes, la contribution Le temps de commencer (et non le moment), publiée en 1993 dans Genèses du roman contemporain (incipit et entrée en littérature) CNRS éditeur, est nonobstant la modestie de l’auteur tout à fait magistrale : image du texte, cahiers de différentes couleurs, listes, plans, et surtout retours réflexifs, qui sont les « meilleurs garants contre la puissance inhibitrice des organisations préméditées et claires ».

Page 11, je découvre : le Ronchamp qui m’occupe maintenant, c’est le Ronchamp des mineurs, découvert par l’intermédiaire d’une amie, petite-fille d’immigrés polonais, rencontrée au temps de la préparation de Mémoires de l’Enclave et qui avait lu le dernier livre publié à cette date : Lamentations des ténèbres, et (en ce qui me concerne tout spécialement) : Tu écrivais encore, tu citais celui que tu avais lu sans trêve autrefois, tu écrivais que toutes choses sont tuées deux fois, une fois dans la fonction et une fois dans le signe, une fois dans ce à quoi elles servent et une fois dans ce qu’elles continuent de désirer à travers nous [...]

Comme Marcel Proust, Jean-Paul Goux sera amené à remanier sa cartographie [tout] intérieure. Et un déplacement lui donnera le point de vue adéquat sur le site de Ronchamp. Image de la marche, des changements que celle-ci apporte à la vision d’ensemble, sans doute familiers aux lecteurs de la trilogie des Champs de fouilles .

Pour ce qui est du paysage mental, voir et le livre [9] et l’entretien avec Annie Clément Perrier qui clôt La Voix sans repos, les exemples donnés : le sortilège de la réversibilité du temps (à propos des bords de l’Evre et des Eaux étroites, Le roman comme art despotique, programmatique : le roman comme cherchant à oeuvrer contre le temps, avec le temps et dans le temps, déterminant une esthétique du continu [10], qui abolit aussi une hiérarchie entre les genres prose/poésie.

Qu’on lise pour s’en convaincre quelques pages de La maison forte !

© Ronald Klapka _ 14 février 2006

[1Voir dans publications Actes Sud

[2 Auteure de Claude Simon, La Fabrique du jardin, Nathan, coll. 128, 1998

[3du nom de son inventeur, « le type même de l’ingénieur, insupportable et admirable, qu’a produit le XIX° siècle, et qui a eu une si longue descendance »

[4 Il faut je crois lire la conclusion du livre : Je n’ai jamais vu marcher la lampe d’un mineur, comme l’expression du respect, à l’instar de la délicatesse que l’on trouve dans Mémoires de l’Enclave ; voir aussi la citation d’Orwell, Le quai de Wigan

[5 Entendre littéralement ce propos dans l’émission Du jour au lendemain, le livre une fois achevé, est pris un « nouveau bail avec la vie »

[6Epouser la mort, dit-il, ce que font, racontaient-ils, faisaient-ils, vivaient-ils, les mineurs lorsqu’ils embrassent cette profession

[7cf. Ouvrir un espace au désir, cher à Michel de Certeau, que Jean-Paul Goux, cite pour d’autres raisons, en exergue de Mémoires de l’enclave :
Seule la fin d’un temps permet d’énoncer ce qui l’a fait, comme s’il lui fallait mourir pour devenir un livre.

[8Voir Argol et Maldoror. Quelques propriétés des objets aimés.

[9et les auteurs élus : Kleist, Le Tasse, Chateaubriand, Thibaudeau, Gracq bien sûr, Balzac

[10 de la lecture de La fabrique du continu (Champ Vallon, 1999), on sortira particulièrement enrichi, mais aussi faudra-t-il à son tour oeuvrer contre, avec et dans le temps, la densité étant au rendez-vous !