le cycle breton de Christian Prigent

texte du 7 février 2007 en cours de révision


Demain je meurs ravira les lecteurs de Grand Mère Quéquette. Histoire intime croise grande Histoire : Saint Brieuc, années cinquante. Velocissimo : émotion, intelligence, poésie.


Maintenant je relis les Carnets, je fais lire à mes élèves Le Sang noir et La Maison du Peuple. J’aime de plus en plus ce que le roman (au moins la narration) permet de brasser du temps complexe de nos vies intimes et des foudres de l’Histoire. Peut-être suis-je moi aussi, comme l’a écrit Guilloux dans une page des Carnets, « de plus en plus sensible à la beauté de ce pays » : la Bretagne, les Côtes qu’on disait alors « du Nord » - avant que les calculs des Syndicats d’initiative ne les folklorisent en « d’Armor ». En tout cas ce que j’écris [1] se resserre, sans que je l’aie vraiment choisi, autour des lieux (Saint-Brieuc et la baie, le Roselier, les grèves d’Hillion) où rêvent, souffrent, luttent les personnages de Guilloux. Je reviens, à ma façon, en émotion, en pensée, en culture, en langue, à proximité de cette cuisine familiale où le petit homme gris qui parlait avec mon père des avanies du temps fit un jour entrer pour moi les déroutantes bouffées du souci littéraire.

Christian Prigent, Deux souvenirs sur Louis Guilloux, in Europe, littérature de Bretagne, n° 913, mai 2005.

Cette cuisine familiale, la note qui suit [2] premier de ces deux souvenirs sur Guilloux rapportés par Prigent dans Europe cité précédemment, « Demain je meurs » [3]en donne au chapitre 16 : L’Histoire en famille (1) [4] Louis Guilloux intime, une version aussi allègre — voir le commentaire de la grand’mère , la description des gosses à l’affût — qu’il faut bien dire tragique, pour ce qui est de l’incompréhension entre deux hommes que tout pouvait rapprocher : les origines, la littérature, la compassion pour les êtres.

Côté Grand-mère cela donne :

« C’est le pillouër [5], l’arsouille, le clodo, avec sa bouffarde et sa grande écharpe genre Aristide Truc, le roucouleur nul pour les parigots. » Mais encore Mémé ? « Vous savez bien qui : çui qui pose bohème et pond du bouquin sur le populo pour divertir les aristos. »[DJM, 171]

de l’autre :

Rappelle-toi ça. Blivet [6] te l’a dit, un jour de bonté, après le café. Il te fait leçon, auprès des clapiers, en versant les croûtes et les feuilles de chou derrière le grillage aux futurs civets : cet homme-là, gamin, ton père, mon poteau, c’est un qui connaît le poids du parler. Oui, oui, tu as dit : t’as pas bien saisi. Mais ça marina longtemps dans ta tête. C’est un peu pourri, désormais, la sauce. Parle à l’imparfait : perfection n’est plus. C’est rien que passé décomposé. Ces hommes-là, ton père, ceux autour de lui dans leur société d’amis-ennemis de la Société, bien vrai qu’ils savaient, ou croyaient savoir, où va la parole. Ce qu’elle peut nommer, amis, ennemis, sans flou ramollo ni arguties de distinguos. Ce qu’elle doit porter. Ce qu’elle peut briser. Ce sur quoi elle cogne. Comment elle traverse, renverse, ouvre, appelle et creuse l’espace par cet appel. Ce qu’elle peut changer. Ce dont ils pensaient qu’elle peut le changer. Ce dont ils ont cru que ça donnerait parole aux manants. Rebelles à ce monde. Mais armés aussi d’une arme de pensée pour savoir pourquoi ils le refusaient, quel autre ils voulaient et de quels moyens on peut disposer pour qu’il nous advienne. Qui reçut la chance de savoir, il peut. Que cette puissance, il en fasse usage. Qu’elle serve, qu’elle libère. L’énergie qui vient de la connaissance et de la pensée, qu’elle soit l’étincelle qui foute le feu au monde écrasant. Qu’elle change âges de plomb en Eldorado. Ça n’a rien changé ? Ce fut illusion ? Voire extorsion ? Confiscation ? Et drame, meurtres, persécutions, plomb pire et écrasements pareils au bout, à l’horizon ? Oui. Oui oui, tu l’as déjà dit. [DJM, 177]

J’invite le lecteur, p. 178 à poursuivre : Confesse, enfant du siècle ! : rien de ce qui devait être ne sera ; tout ce qui était ne cesse de revenir ; ne cherchez pas ailleurs la source de nos maux [...] Et on va quoi faire de l’excellence de nos cogités, dans les manigances de la société ? Croupir en bouftance ? Stagner dans la fringue ? [...] Blablater du rien en fil ou sans-fil toujours à la patte pour se croire mobile et tissé sans cesse au tissu du monde ? Goinfrer des images pour toucher à rien en vrai sauf virtuel ? etc. etc. Ceux qui ne connaissent pas les "chroniques-télé" de Christian Prigent, données au Matricule des Anges pourront utilement s’y reporter !

© Ronald Klapka _ 7 février 2007

[2C’est vers la fin des années cinquante, à Saint-Brieuc, chez mes parents. J’ai dans les dix, douze ans. Fin du déjeuner. Sonnette, on entre. C’est un petit monsieur vif, énervé, longues mèches grises (chez nous c’était plutôt la coupe bolchevik-bien-dégagé-sur-les-oreilles). Long manteau, gris aussi. Entre ces deux gris : celui, à toute vapeur, de la pipe, violemment mâchouillée. II discute, debout, avec mon père. A côté, on « débarrasse » , on s’active aux torchons. Je ne comprends pas le débat.
J’ai compris, ou deviné, plus tard : autour, dehors, là où l’Histoire pérore et enrage, le P.C.F. agonisait Albert Camus, « allié objectif de la réaction » (comme on disait). À cause de L’Homme révolté, des collaborations avec Koestler-le-Renégat, etc. Guilloux aimait Camus. Pour d’autres raisons (pas si autres, au fond), il aimait aussi mon père, Édouard Prigent, responsable communiste en vue à Saint-Brieuc. Lequel admirait Louis Guilloux, l’écrivain et le militant des causes humanitaires. Ce dernier venait demander des comptes, d’homme à homme, en marge des appareils et des éditoriaux. À mon père d’expliquer la ligne, et les attaques du Parti contre Camus l’humaniste.
Ce n’est qu’une anecdote. Mais derrière : la violence du malentendu idéologique, la cruauté d’un rien qui soudain s’ouvre sur un gouffre où tombent, sourds l’un à l’autre, les hommes de bonne volonté : Édouard Prigent- la masse de ceux, misérables, souffrants, ou simplement désorientés qu’il a aidés de tous les pouvoirs (d’élu, entre autres) qui étaient les siens, tous ceux-là le savent bien - Édouard Prigent, pourtant aussi militant de fer d’un Parti lourdement stalinien, n’avait à recevoir de leçons d’humanisme de personne. Pas plus d’ailleurs que ma mère, responsable locale au Secours populaire.
Devant la table évacuée, dans cette cuisine banale, ombreuse, à son tour doucement grise, ils parlaient. De plus loin, peut-être, ils se seraient déchirés, par articles ou discours interposés. Voire pire. Le vingtième siècle a beaucoup crié et saigné de ça, beaucoup creusé ces déchirures. Mais dans la tête de Guilloux, comme dans celle d’Édouard Prigent, il y avait, ancré, indélébile, un même souvenir : leurs pères, leur pauvreté de sabotier ou de cordonnier, et un même objectif : moins de misère, plus de justice. C’était assez.

[3La quatrième précise : « Hier, j’étais né ; demain, je meurs », souffle la Voix qui sort du lit d’agonie. Entre cet hier et ce demain : une vie, celle du père. Qui raconte cette vie est qui entendit murmurer la Voix. Scènes, vignettes, tracés d’émotions, poussées d’interprétation, visions en vitesse, conversions bouffonnes. Temps : une demi-heure en gros, à vélo. Espace : deux kilomètres. Décor : Bretagne, années 1950. Fond d’Histoire : la guerre d’Indochine, l’affaire Henri Martin, Budapest 1956, les communistes, André Marty, Thorez, Staline.

Ajoutons :
Vois, vois tout. Au commencement, de vie comme d’oeuvre, pense de la fin. Quand le rideau se lève, l’avenir est là, et depuis toujours. Commence la journée par pensées de mort, meurs pour commencer bon pied ta journée. Et ne crois jamais que ça va cesser, la vie en carnage, de forer en toi, de la fontanelle jusqu’au trou dantesque qui pète au le cul, via les sacs qui font cumuler la merde. Troue-toi, petit gars, de ce que tu vois que tu voudrais pas et qui flashe à fond, sans rien clignoter d’interstice pitié, grand bleu, bleu de nuit sur pan d’horizon.

[4le (2) La Hongrie, 56, une carte du parti qui tourne confettis, une Fédé surchauffée

[5 Pillouër - nom de famille = Pillouër - apparaît dans mon dico bleu sous la forme PILHAOUER (p. 594) = chiffonnier. C’est un mot connu même en français de Basse-Bretagne comme "pillotou(r)" en gallo...
< PILH (pille - cf. piller) = chiffon, surtout au pluriel -OU + suffixe agentig -ER & éventuellement le thème du verbe en -A : PILHAOUAER /piyo’wè:r/ - je dis comme ça ou /piyuèr/ - le verbe signifiant aussi courir les jupons et le nom coureur de jupons...
Aimables précisions de Francis Favereau, PR Rennes2 Université de Haute-Bretagne Langue et littérature bretonnes, Directeur Unité de Recherche EA BC 3205

[6« Blivet, le mutin, il a pris tangente dès 39 à cause que le Molotov, il signa le pacte avec les fachos ».