La poésie comme l’amour

18/07/07 — Gertrud Kolmar, Jacques Josse, Philippe Mac Leod, Alberto Giacometti, Yves Bonnefoy


« Ich bin eine Dichterin, ja, das weiß ich ; aber eine Schriftstellerin möchte ich niemals sein »
Gertrud Kolmar [1]


Avec Gertrud Kolmar, Jacques Josse, Philippe Mac Leod, Alberto Giacometti et quelques autres ...

Aujourd’hui, je sais aussi sans les critiques ce que je vaux comme poète et ce que je peux et je ne peux pas. Et que j’ai payé cet accomplissement d’un prix très élevé.

Jacques Lajarrige qui postface l’édition française de Mondes [2] lui donne pour exergue ce passage d’une lettre de Gertrud Kolmar à sa soeur Hilde, réfugiée en Suisse [3].

J’ajoute, on verra pourquoi, un autre extrait de cette correspondance :

« Je considère que la disposition à l’action est au moins aussi importante que l’action elle-même et que l’action, de son côté, est bien plus importante que le succès qu’elle génère. Je pense non seulement ici au succès dans le mauvais sens, mais aussi au succès dans le bon sens du terme, et somme toute, ce que je vais t’avouer pourrait bien te surprendre : le fait que ma poésie apporte quelque chose aux autres, aussi réjouissant soit-il, ne me procure cependant pas autant de joie que l’écriture elle-même. Avec mes petites oeuvres, j’ai le même rapport qu’une mère avec son enfant qui vient de naître. Evidemment, elle se félicite de l’enthousiasme du père, des grands-parents, des voeux de bonheur de la famille, mais l’essentiel reste que sa plus grande joie est de l’avoir mis au monde. Ainsi, les poèmes que je préfère, ce sont les deux derniers (et les meilleurs), qui n’ont encore trouvé aucun écho parce qu’ils ne sont pas publiés ». [4]

De l’éthique d’une écriture où se rejoignent poésie et vérité, Laure Bernardi (université de Besançon) a donné une remarquable étude [5] à propos de Susanna [6], à partir de son incipit si souvent mal interprété :
 »Ich bin keine Dichterin, nein. Wenn ich eine Dichterin wäre, würde ich eine Geschichte schreiben. Eine schöne Erzählung würde ich schreiben mit Anfang und Ende
aus dem, was ich weiß. «  [7]

mais qu’éclaire, sensiblement, ce passage d’une lettre à sa soeur :
« Ich bin eine Dichterin, ja, das weiß ich ; aber eine Schriftstellerin möchte ich niemals sein » [8]

***

Voilà comme un vaste exergue à deux parutions récentes.

Sur l’une d’elles, Sur les quais ( deux cents exemplaires, à la freudiennement nommée Traumfabrik), je voudrais pour ma part citer la dernière page du récit : Mort d’un porte-douleur : (une manière pour moi, de me comporter comme Jacques Josse le passeur de poésie (éditions Wigwam), mais aussi celui qui en poète dit les trépassés au pays de l’Ankou :

Il aurait voulu reposer bien à plat sur un
lit en fer monté au centre de la grange.
Entre la faucheuse et le pressoir à pommes.
Parmi les poules, les canards, les oies.
Exposé en costume noir. Portant une
montre neuve au poignet. Chaussé de ses
vieilles pompes à semelles de crêpe.
Baignant dans des odeurs mêlées de phénol,
de cidre et de lait ribot...
C’est ainsi qu’il aurait aimé vous recevoir
(la mère a du mal à ravaler ses sanglots)
mais ils ont préféré l’emporter là-bas, dans
une chambre, au sous-sol, à l’hôpital.
Il n’en sortira que pour rejoindre le bourg.

Pour ses lecteurs de longue date, du pur Jacques Josse, sans effets, sans triche comme l’a exprimé Lionel Bourg dans son empathique et précise préface à Vision claire d’un semblant d’absence [9] (le titre, collobertien, de ce recueil ne correspond-il pas au tableau que l’on vient de lire ?)

Traumfabrik aidant, cette poésie de l’Hilflösigkeit, de la détresse du vivre qui s’achève dans la détresse du mourir, n’en comporte pas moins sa part de Witz : « C’est ainsi qu’il aurait aimé vous recevoir. »

Je reconnais là le lecteur de Bohumil Hrabal, et de la lettre [10] qu’il lui adressa :

« Aujourd’hui, tout est encore en vrac dans ma tête. Ecrire une lettre me sera peut-être de quelque secours. Je vous parle en zigzaguant.
J’emploie mes mots de tous les jours. Tendre barbare me fit du bien. Même s’il évoquait la mort d’un homme, un colosse raide, un suicidé à bout de force, ce mort-là avait bel et bien grignoté la vie à peu près comme il faut avant de la faire claquer entre ses pattes... »

Vous aurez aussi reconnu la manière, une éthique de l’écriture. Ce grand mot d’éthique me permet un excursus kierkegaardien. On sait en effet que dans l’immense travail de libération de celui-ci pour devenir un existant l’on rencontre les catégories de l’ironie et de l’humour . Il est clair que cette seconde catégorie marque l’écriture de Jacques Josse.
Au chapitre Passion d’exister et devenir sujet, François Bousquet, dans son imposante étude Le Christ de Kierkegaard, devenir chrétien par passion d’exister, qui est bien plus qu’une étude de christologie "pour la boutique" [11], nous précise :

Il faut ironiquement, prendre très au sérieux l’ironie. Elle est le degré zéro de la liberté. C’est - au sens strict - un « rien du tout ». Mais un rien qui qui travaille tout. Elle est la manière même dont l’esprit est présent dans le monde, sous son contraire ; la trace de l’incommensurabilité de l’intérieur et de l’extérieur ; la trace par où s’insinue partout la différence de l’esprit réfléchi, lui permettant d’introduire sa propre ouverture.
Le texte majeur est ici la thèse de 1841 sur le Le concept d’ironie constamment rapporté à Socrate.

Et l’humour ?

L’humour comme l’ironie, est une attitude décisive et indécise. L’indécidable justement est de savoir à son propos s’il est la distance qu’au bout de l’éthique on peut prendre avec elle, mais en tournant l’énigme à la plaisanterie ; ou s’il s’agit là d’un« incognito » du religieux, grâce auquel l’individu espère autre chose, et le seuil où, rencontrant le paradoxe, il pourra retrouver une seconde éthique. (p. 110)

C’est bien là que se trouve la probité de l’écriture de Jacques Josse, dans cette éthique seconde, comme Bonnefoy parle de simplicité seconde : sont réunis dans cette page « avec les mots de tous les jours » tous les éléments du mélo breton : du phénol au lait ribot, en passant par les canards et les oies fondus en un étrange rêve, mais il n’y a pas mélo breton, il y a la puissante émotion du « là-bas », et du « rejoindre » le bourg dans la continuité des morts et des vivants, communauté où toutes les montres ne sont pas également utiles .

***

Philippe Mac Leod, un nom cité avec celui de Jessica Powers (et là de m’arrêter de suite pour dire :

« I would define my love in some incredible penance
Of which no impotent language is aware. » [12])

je reprends donc, lors d’une rencontre autour de l’oeuvre de Jean-Pierre Jossua, dominicain, éditeur à la manière de Jacques Josse, d’un incroyable et richissime bulletin de théologie littéraire, dont la quintessence est exprimée dans un petit livre (qui résume une somme en quatre forts volumes !) La littérature et l’inquiétude de l’absolu aux éditions Beauchesne (magnifiques pages sur Philippe Jaccottet, l’ami tout comme ailleurs sur Yves Bonnefoy ou Henry Bauchau).

Malgré un titre d’apparence sui generis : Le pacte de lumière, les traces de confessionnalité y sont à peine perceptibles, il y a bien ici un Lazare, là un aveugle-né, un Seigneur, mais aussi une profession de foi à la tournure quasi wittgensteinienne et d’une tonalité proche de l’athéologie négative qui caractérise selon Patrick Née [13] la démarche d’Yves Bonnefoy :

« Nul ne peut dire Dieu. Mais rien, jamais ne saura le taire ».

Cette poésie, d’allure essentialiste, pourrait semble se situer hors temps, malgré des notations comme :

« Beauté du monde, clarté de vos soirs, grandeurs de vos ciels par-dessus nos tourments humains -rien jamais n’amoindrira la force de de votre mystère.
Misère humaine, secrète misère sur un visage d’enfant -sa faim grande ouverte -, il faut parfois rencontrer de tels regards pour tenir les deux bouts dans le même silence ». (p. 70)

Une poésie délicate, mais résolue :

« Choses
semblables à des flammes qui s’élèvent
et brûlent du dedans vers un autre ciel
je ne vous fuis pas - je voudrais vous traverser »

Retravaillant actuellement l’immense (575p.!) Giacometti d’Yves Bonnefoy (Flammarion) , j’ai en main une sorte d’abstract (éditions Assouline) présentant les oeuvres du peintre et sculpteur en une quinzaine de pages limpides, j’éprouve ces lignes comme le regard du peintre et les mains du sculpteur, allure d’icônes des portraits (Annetta, la mère, Annette, l’épouse) avec leurs yeux ! [14]et des corps travaillés jusqu’à l’épure du mouvement ...

Intensité de la présence et de la précarité, alors la poésie comme l’amour : un peu, beaucoup, passionnément [[La poésie comme l’amour, comme un retour aux sources, soit ma traduction d’un essai de Michaël Bishop sur Heather Dohollau, qui se concluait ainsi :

« un partage vrai : un échange étonnamment simple et pourtant plein dans lequel rien ne peut être perdu comme l’amour. »

© Ronald Klapka _ 18 juillet 2007

[1Gertrud Kolmar, « Je suis poète, oui ; mais, écrivain, ça, je ne voudrais jamais l’être » ; Lettres, Bourgois, coll. Titres

[2 Mondes, Seghers, 2001, édition qui reprend, il y a lieu de le souligner, l’agencement des poèmes tel qu’il avait été prévu à l’origine par l’auteur

[3Lettres, 1° édition Bourgois 2001, 2° : même éditeur, collection Titres 2007, p. 45 :
En ce moment, des comptes rendus - souvent « chouettes » - sont publiés partout. La plupart des critiques admirent et louent La Femme et les animaux avec moins de réserve encore que le rédacteur de la Central-Verein-Zeitung. Vu l’extravagance de notre nom, on a déjà colporté entre-temps le contenu de leurs articles jusque dans des cercles plus larges, et je ne peux m’empêcher de penser parfois à la remarque de Byron : « I awoke one morning and found myself famous. » (En réalité, mon cas n’est pas encore aussi grave !) Mais quand bien même on me proclame « la poétesse juive la plus importante depuis Else Lasker-Schüler », cela fait surtout plaisir à papa, moi ça ne m’excite pas beaucoup. Il fut un temps où les éloges d’inconnus pouvaient me réjouir et m’encourager (mais à cette époque-là, je les provoquais rarement et ne les obtenais donc presque jamais). Aujourd’hui je sais, même sans les critiques, ce que je vaux en tant que poétesse, ce dont je suis capable et ce dont je ne suis pas capable.

[4Lettres, coll. Titres, pp. 54-55

[5« Je ne suis pas poète », Susanna, esquisse d’une poétique ? in Quatre poétesses juives de langue allemande : Else Lasker-Schüler, Gertrud Kolmar, Rose Ausländer, Nelly Sachs textes (remarquables en tous points), d’une journée d’étude, réunis et publiés aux éditions du Conseil scientifique de l’Université de Lille III

[6 Susanna, 1° édition Farrago 2000, 2° édition Titres, Bourgois, 2007, traduction et postface Laure Bernardi ; pour les germanistes : Jüdischer Verlag, im Suhrkamp Verlag
Ce récit mérite une étude approfondie ; rappelons toujours ce qu’en écrivait Patrick Kéchichian, dans le Monde du 15/04/01 :

Susanna est un bref roman écrit entre décembre 1939 et février 1940. Dans la lignée du romantisme allemand, Kolmar raconte l’histoire d’une jeune fille et de sa gouvernante. Susanna est une figure d’innocence absolue, à la limite du trouble mental. Chacun de ses actes, chacune de ses paroles, ses rapports avec les êtres et les choses ont la fragilité du verre près de se briser. A la fin, il se brisera, sous l’effet de l’amour. La ligne de ce magnifique récit est très pure. Les échos de la terrible actualité vécue par l’écrivain ne la rompent pas ; ils sont là pourtant, mais comme assourdis, détournés. L’oeuvre poétique, que Walter Benjamin, son cousin, avait saluée, est plus complexe. Son dernier recueil paraît en 1938, quelques jours avant la Nuit de cristal. Les dix-sept longs poèmes de Mondes ont été écrits un an plus tôt. Là non plus, les événements ne sont pas directement évoqués. La richesse des images, le recours à des univers exotiques, mais en même temps le sentiment d’urgence et de danger apparentent Kolmar aux grands expressionnistes, à Trakl, ou encore à Else Lasker-Schuler.

[7Je ne suis pas poète, non. Si j’étais poète, j’écrirais une histoire. Un beau récit, avec un début et une fin, à partir de ce que je sais.
Laure Bernardi débrouille magistralement les noeuds de cette double litote, en commençant par l’indispensable défusion Ich-Erzählerin/auteur, et en poursuivant par d’autres considérations sur l’artefact au second degré

[8« Je suis poète, oui ; mais, écrivain, ça, je ne voudrais jamais l’être ».
Gertrud Kolmar écrit ces mots dans une lettre à sa soeur en 1938, moins de deux ans avant la rédaction de Susanna. La parenté lexicale et syntaxique entre les deux textes est ici très frappante.

[9 Josse ne triche pas. Quand on relit l’ensemble de ses poèmes - ses récits non moins, ainsi que les fragments du singulier livre de bord qu’il réunit de loin en loin en différents volumes-, on est frappé par la profonde unité d’une oeuvre dont le rythme et la haute tension stylistique font l’une des plus probantes d’aujourd’hui. Nulle gratuité ne l’entrave. Nul formalisme hérité de telle ou telle école, sa forme, neuve, fidèle à la fois à une généalogie sauvage, ne s’en affirmant que mieux en ces temps où l’indigence se pare abusivement des oripeaux de la gueusaille …
Lionel Bourg
préface à Vision claire d’un semblant d’absence, Jacques Josse, chantier rassemblant séquences et poèmes écrits entre 1985 et 2001, aux éditions Apogée, 2003

[10 Lettre à Hrabal, éditions Jacques Brémond, 2001

[11Est-ce possible avec Kierkegaard ? philosophie et littérature, écriture de soi, sont aussitôt convoquées : je me permets de renvoyer à ma recension des livres de Vincent Delecroix, ainsi qu’à celles de la Quinzaine littéraire n° 950, 16/31 juillet 2007

[12 Je définirais mon amour comme une pénitence incroyable
Dont nulle langue, impuissante, n’a connaissance.
Jessica Powers, Lieu de splendeur, éditions Arfuyen, 1989

[13 lire Zeuxis auto-analyste, aux éditions La lettre volée

[14Cf. ces lignes d’Yves Bonnefoy :
La présence n’est plus seulement le surgissement qui consume l’objet au sein duquel elle se produit. Elle se fait rencontre du peintre et de quelqu’un d’autre, vie partagée, elle va peut-être permettre à Giacometti d’établir avec d’autres que soi un rapport évidemment destiné à se révéler difficile mais qui pourra être intense, quelque chose comme l’amour se faisant peinture