une défaite qui édifie

texte du 6 mai 2006


Avec Rachel Bespaloff dans ses « Notes » sur La Répétition [1] de Kierkegaard (1933), tenter de déchiffrer « la vérité que le penseur est, non celle qu’il se donne. »


Notre « avec » initial comme expression réitérée de notre dette et de notre gratitude à l’égard de Michel Deguy pour l’entretien donné à la revue Rue Descartes [2]. Mais aussi à Rachel Bespaloff [3], dont la lecture ne peut être qu’« avec », et qui, en avant-propos de Cheminements et Carrefours, utilise un infinitif purement rhétorique :

Deviner les êtres à travers les textes est une entreprise douteuse qui ne vaut que pour celui qu’elle tente [4].

Et la préfacière, Monique Jutrin [5] de nous préciser : il s’agit d’une lecture existentielle, centrée sur ce que Rachel Bespaloff nomme « l’expérience éthique », et le cheminement le long d’une oeuvre « le trajet d’une expérience fragmentaire à l’affût du réel ».

Les auteurs lus, étudiés, commentés : Julien Green, Malraux, Gabriel Marcel, Kierkegaard et Chestov devant Nietzsche. L’en commun : « de partir d’une révélation du réel qui porte le sceau de la musique, qui leur donne l’assurance que l’objet de leur recherche existe, s’est déjà incarné, possède un langage ». Autre trait commun : « ces auteurs ne prennent pied dans la réalité qu’à la faveur d’un conflit qui les dresse contre elle. »

Si Rachel Bespaloff fut une disciple de Chestov, il apparaît ici que l’auteur élu est Kierkegaard, qui fait l’objet de deux notes développées [6] : Notes sur La Répétition [7] et En marge de Crainte et Tremblement.

Notes sur La Répétition est un véritable petit essai dans lequel Rachel Bespaloff médite la plume à la main l’échec de Kierkegaard (elle lui associe in fine celui de Nietzsche).

Que nous est-il dit en substance dans cette quarantaine de pages, pour qu’un ouvrage a priori spécialisé puisse faire la matière de cet éditorial et non celui d’une chronique pour happy few, alors que le développement qu’il appelle s’y apparente ?

L’introduction que nous reproduisons en donne d’emblée la portée, c’est de la vie de l’esprit, de la vie de l’écriture (le bios du graphein aurait dit Roger Laporte) dont il est question :

« La vie d’un poète commence par une lutte avec l’existence tout entière », lutte obscure dont les péripéties sont connues et l’issue incertaine, si tant est qu’il y en ait. Sait-on quelle défaite ou quelle douteuse victoire convertit en louange l’impuissance du défi, au nombre et au chant le cri de la contradiction ? En cette collision où l’existence du poète se heurte à elle-même, les images et les pensées, les pressentiments et les réminiscences, s’éveillent, armés d’un nouveau pouvoir. Le génie de la poésie, dans La Répétition de Kierkegaard, s’insurge contre « la loi d’indifférence » qui asservit le monde : toutes digues rompues dans un débordement de force élémentaire, il dévaste et détruit jusqu’au monde où il règne. Tout témoigne, en ce poème, d’une plénitude mystérieusement conquise au sein de la discorde : l’invention dialectique qui d’un thème donné extrait une inépuisable richesse de virtualités, le ruissellement d’imagination créatrice qui relie le plan du sensible au plan de la métaphysique, la prodigieuse maîtrise des mouvements affectifs et des opérations de l’esprit.

Qui aura lu les lettres d’exil de Rachel Bespaloff, pourra y voir prémonition de son destin tragique. D’autre part s’y dessine une parenté avec les conceptions et la manière de Maurice Blanchot [8] : comment ne pas songer à La littérature et le droit à la mort ? Mais mon propos — ce n’est pas contradictoire — c’est d’évoquer un bonheur de lecture, au minimum à la puissance deux, Rachel Bespaloff indiquant d’exemple que la vraie façon de lire est de s’engager tout entier dans sa lecture ; encore faut-il que l’auteur se soit lui aussi mis tout entier dans son écriture, fût-ce au prix de quelques masques nécessaires pour une « sensibilité intolérablement exposée ».

Ce qui est bien évidemment le cas de Kierkegaard qui nous adjure de ne chercher point à surprendre la naissance clandestine de l’amour, [122] mais à laisser s’exprimer la faculté du ressouvenir. Magnifiques considérations sur l’éternité de l’instant, et de l’éternité dans l’instant, qui donnent à l’amour, à la liberté au salut leur pleine beauté :

Parce qu’il s’incorpore à une durée périssable dont il contrarie la tendance à la fuite et à la dispersion, l’amour n’est pas donné une fois pour toutes, il surgit en une « minute d’éveil », pour disparaître aussitôt. Son destin se joue tout entier sur la possibilité de répétition, c’est-à-dire de rénovation et de métamorphose. Et qu’est-ce que la « répétition » pour Kierkegaard, sinon la volonté de revivre et le refus de survivre, le mystère de la spontanéité reconquise, du jaillissement capté de la primordialité sauvegardée ? Il y va de l’intégrité de la durée humaine, du salut de la liberté. Seule, la répétition garantit l’authenticité, « le sérieux de l’existence », consacre la pouvoir qu’a l’homme de s’engager tout entier, par delà les prévisions de la vraisemblance.

Quant à "défaite qui édifie" (i.e. construit en langage kierkegaardien), il n’est que de connaître l’épisode des fiançailles rompues avec Régine Olsen [9] et la quête de l’impossible innocence. Rachel Bespaloff décèle dans le texte qui suit la fatale impuissance qui frappe Kierkegaard dès qu’il cherche, dans la foi, à transcender la catégorie du désespoir :

Je suppose, dit-il, que quelqu’un ait eu le courage inouï de la foi et croie en vérité que Dieu a littéralement oublié ses péchés. Qu’arrivera-t-il ? Tout est oublié. II est un nouvel homme. Mais aucun vestige n’est-il demeuré ? Serait-il possible, après cela, qu’un homme parvînt à vivre avec l’insouciance d’un adolescent ? Impossible ! Comment admettre que celui qui a cru effectivement au pardon de ses péchés soit demeuré assez jeune pour devenir amoureux (um sich erotisch zu verlieben) ?

En dehors de ses essais et de sa correspondance, Rachel Bespaloff, nous a laissé un précieux petit livre, De l’Iliade, que les éditions Allia ont eu l’excellente idée de rééditer. Son prix modique le rend très accessible, sa thématique, sans doute moins ardue mais non moins exigeante que les essais ou que certains échanges intellectuels (avec le Père Fessard par exemple), ses ouvertures, son écriture limpide en font un livre que l’on a plaisir à relire.

© Ronald Klapka _ 6 mai 2006

[1in Cheminements et Carrefours, réédition Vrin, 2004

[2« Avec », un entretien de Michel Deguy avec Bruno Clément, dans la revue Rue Descartes, numéro « l’écriture des philosophes ».

Dans le numéro 50 de la revue qui prolonge les travaux du Collège international de philosophie Michel Deguy donne un substantiel entretien avec Bruno Clément qui dépasse nettement le cadre imparti : l’écriture des philosophes, pour celui de l’écriture.

— La question initiale de Bruno Clément :
Alors que quelques philosophes ont crédité la littérature, et la poésie plus spécialement, de quelque chose qui, selon un mode restant évidemment à définir, s’apparenterait à la pensée, bien peu ont revendiqué pour leur part, ou pour la philosophie en général, une pratique d’écriture « littéraire », bien peu même semblent s’être souciés de leur écriture. Parleriez-vous d’asymétrie pour évoquer ces deux discours ?

— La réponse-programme de Michel Deguy :
Je ne sais pas. La philosophie, comme la poésie, est une écriture de langue vernaculaire. Le régime de pensée philosophique et le régime de pensée poétique - ce sont des flux de phrases, un débit, un rythme : une discursivité - ne sont pas identiques. J’entends distinctement l’énoncé de l’un et celui de l’autre. Je vais chercher, vite et hors méthode, quelques traits diacritiques nets. Si c’était « méthodiquement », j’examinerais les point suivants : l’histoire de cette dualité (qu’inaugure Socrate, et qui n’est pas achevée ; le statut du philosophème ; de la dyade penser/parler-écrire (binôme qui paraît soutenir toutes les variations des dualismes métaphysiques et qui résiste à la déconstruction) ; l’indivision de la figurativité, de la représentation des choses et de la figuralité des dires (tropologique, rhétorique, etc. : penser, c’est penser par figure(s) et mouvements logiques, où figure est le mot équivoque qui dit l’astreinte de la dicibilité à la visibilité et réciproquement) ; l’idiomaticité, l’intraductibilité (métaphoricité constitutive du sens, de la littérarité du philosophique, etc.) ; enfin l’avenir parabolique des écritures.

Le ton est donné, l’article est savant, mais le savoir convoqué l’est au titre d’une correspondance vie-oeuvre, et d’un engagement, c’est à dire aussi outre le ton, « un rythme, une touche, une personne » qui marie tant la vue d’ensemble que la précision du détail.
L’entretien se déroule ainsi sur une vingtaine de pages dont j’effleure bien trop allusivement quelques points abordés : Paul Celan dans l’oeuvre duquel s’emblématise la poésie européenne du XX° siècle, le devenir fans de l’infans : le devenir chose et le devenir mot, dans quoi le sujet se forme, l’écriture parabolique (évocation du Zarathoustra et de certaines fables de Kafka), la génialité (singularité d’une intelligence qui parle sa langue à sa façon), et Maria Zambrano : « L’homme est l’être qui pâtit sa propre transcendance ».
Mais tout particulièrement :
Pourquoi est-ce qu’on aime Musil ? Parce que le savoir de soi du roman, il est dans le roman de Musil : Ulrich, c’est toujours un type. On ouvre le roman, on lit : « Ulrich se dit que ... » , « ...dit alors que ... » , puis un développement purement philosophique. Ou : « Il nota dans son carnet que ... »
C’est justement ça : il note la pensée du roman.
Et enfin, se référant à René Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque :
« Est-ce que vous croyez qu’il peut y avoir un grand roman qui ne soit pas un roman de formation, un roman de sauvetage, un roman de salut ? »

[3 Née en 1895, juive d’origine ukrainienne, exilée à Genève puis en France, le pays élu, mariée à Nissim Bespaloff, elle se résigne en juillet 1942, alors âgée de quarante-trois ans, à un nouvel exil, et embarque avec sa famille, sur le même bateau que Jean Wahl, à destination des Etats- Unis. Elle met fin à ses jours le 6 avril 1949. Dans un manuscrit inachevé, elle écrit cette réflexion à propos de la Shoah qui ne cesse de la hanter : " Mais là où le dernier choix n’existe plus, où il s’agit de mourir dans le wagon à bestiaux, dans la chambre à gaz ou sous la torture, l’homme trouve-t-il une suprême ressource qui lui permet d’affirmer son être au-delà de sa propre destruction ? pas de réponse à cette question : seuls pourraient répondre ceux qui n’ont pas survécu. La dialectique de l’instant reste suspendue à cette impossible réponse. "

[4 Ainsi fait Jean-Pierre Jossua, dans La littérature et l’inquiétude de l’absolu, Beauchesne, 2000, dans sa lecture de Peter Handke : Angoisse des seuils, félicité des lisières

[5 A Monique Jutrin, l’infatigable animatrice des Cahiers Benjamin Fondane, on doit également la rigoureuse éditions des Lettres à Jean Wahl, 1937-1947, « Sur le fond le plus déchiqueté de l’histoire » aux éditions Claire Paulhan

[6
Lectrice pénétrante de Heidegger — lettre à Daniel Halévy dans le n° 6 de la revue Conférence, qui a depuis publié régulièrement la correspondance, et en a donné un impressionnant index — elle lui reprochera d’avoir beaucoup emprunté à Kierkegaard sans avoir expressément reconnu sa dette

[7 La Répétition est parfois traduit La Reprise, cf Coll. Bouquins

[8Dans une de ses correspondances, Rachel Bespaloff s’enquiert ainsi : « Quel est-il ce Blanchot dont vous me parlez, qui m’a l’air si intelligent ... »

[9Mélancoliquement, mais non moins poétiquement, je signale dans Le quatrième roi mage raconte de Maciej Niemiec aux éditions Belin, coll. l’extrême contemporain, 2002, six sonnets pour Regina Olsen