En lisant en vivant, Annie Dillard

texte du 5 décembre 2006


lire, un art indissociable de celui de l’écriture pour l’auteure de Au présent


« Qu’y-a-t-il d’écrit ? Comment lis-tu ? »


Bien chère Magdelaine,

« Une vie passée à lire, voilà une bonne vie. » Ce qu’écrit Geneviève Brisac, commentant la version de poche de En vivant en écrivant (The writing Life) d’Annie Dillard pour le compte du journal Le Monde (le 06.12.97).

Tu n’es pas sans savoir que cette américaine née à Pittsburgh en 1945, a obtenu le prix Pullitzer pour Pilgrim at Tinker Creek [1]
alors qu’elle n’avait qu’une trentaine d’années, et qu’on doit à cette universitaire frottée de théologie et d’ateliers d’écriture, bien d’autres ouvrages et en particulier cette réflexion sur le métier qui n’a rien de chklovskien [2], que certains ont abordé de façon aussi superficielle qu’irritée, tandis que d’autres au contraire y ont décelé mille maximes roboratives ; pour mon compte je lirai toujours cet ouvrage à l’aune de son chapitre VII, où un as de l’aviation, Rahm, nous entraîne dans virevoltes, piqués, rase-mottes, tonneaux, dans une écriture des plus aériennes - forcément - des plus risquées aussi et cependant des plus irrésistiblement attirantes. Mais qui a le pied marin lui préfèrera le récit du peintre Paul Glenn à propos de Ferrar Burn au chapitre VI.

Pour mieux connaître notre auteur, rien de tel que de se reporter à Une enfance américaine, également dans la collection Fictives dirigée par Brice Matthieussent, aux éditions Bourgois, qui signifie au travers des épiphanies qui ont marqué l’enfance la genèse d’une conscience d’écrivain à l’insatiable curiosité. Tu ne t’étonneras pas d’y trouver :

« Je me mis à lire à en perdre la tête. Je commençai par disparaître du monde connu dans l’abîme passif de la lecture ; mais bientôt, je me découvris une passion pour les choses dont parlaient les livres, ou qui les entouraient, car elles me tiraient de ma stupeur. C’est de la plus proche bibliothèque, que j’appris toutes les choses surprenantes, dont quelques unes, mais assez peu, provenaient en fait des livres eux-mêmes. » (113)

Issue d’une famille où l’on aime à raconter les histoires, il n’est guère surprenant qu’Annie Dillard se soit confrontée à l’épopée héroïque des pionniers, les premiers colons arrivant sur la côte nord-ouest américaine. Cela donne Les vivants, une fresque haute en couleurs, où se mêlent l’histoire imaginaire de trois hommes et de leurs familles mais aussi personnages et faits bien réels, tout cela se déroulant entre 1855 et 1897.

Mais c’est Au Présent [3]que je veux en venir. Je ne saurais aborder ce livre sans évoquer à nouveau les dernières pages de En vivant en écrivant.

« Lorsque Rahm volait, il s’asseyait au beau milieu de l’art et s’y sanglait. Il le faisait tournoyer tout autour de lui. Mais lui-même ne le voyait pas. Quand il ne le voyait pas en film, il ne le voyait jamais - comme si Beethoven n’avait pas pu entendre ses dernières symphonies, non parce qu’il était sourd, mais parce qu’il se trouvait à l’intérieur du papier sur lequel il écrivait. Rahm sentit sans doute cela se produire, cette fusion de la vision et du métal, du mouvement et de l’idée. Je pense à cet homme comme à un personnage, un éminent professeur d’université la tête en bas dans l’orchestre sonore de la beauté. Pourquoi sommes-nous ici ? Propter chorum, disent les moines : pour le choeur.

« La pureté ne vient pas d’une séparation d’avec l’univers, mais d’une pénétration plus profonde de l’univers », écrit Teilhard de Chardin. Il est difficile d’imaginer pénétration plus profonde de l’univers que le dernier piqué de Rahm dans son avion, ou que l’inscription et la dissolution aériennes de sa ligne inexprimable, dépourvue de mot, anonyme. »

Sans oublier d’ajouter cette citation quelques lignes plus haut :

« Toute vertu est une forme de comédie », disait Yeats.

J’y trouve me semble-t-il l’inspiration profonde de ce dernier livre : « Pourquoi sommes-nous ici ? » et la réponse quasi blanchotienne du dernier piqué de Rahm : art et désoeuvrement — je risquerais : le désoeuvrement comme art.
Ce qui ne va pas sans travail, en particulier sur soi, comme tu le sais, de déprise, ce qui est si difficile, mais c’est à ce prix !

Rien de tel ici comme les statistiques [4] pour dégriser l’ego. Je songe à l’étude sur les grains de sable : qu’est-ce que la durée de l’une de nos existences à l’aune du million d’années nécessaires pour former l’un d’eux ? C’est aussi que dans les sept chapitres de son ouvrage, l’auteur se propose de nous faire « découvrir nos vies sous l’angle de l’éternité ».

Comment s’y prend-elle ? Je te livre une partie de sa "Note de l’auteur" :

« Ceci est un récit à la première personne, non un roman
mais il n’a cependant aucun caractère intime et les narrations qui le composent sont constamment rompues. La
forme en est peu commune, les cadres lointains, les
centres d’intérêt variés et le ton austère. Les plaisirs qu’il
procure sont presque uniquement d’ordre mental.
Plusieurs sujets récurrents sont repris dans chacun des
sept chapitres. Ce sont des scènes tirées des explorations
d’un paléontologue dans le désert de Chine, la pensée
des juifs hassidiques d’Europe de l’Est, une histoire naturelle du sable, des nuages particuliers et leur inscription
dans le temps, des malformations de naissance
humaines, des informations sur notre génération, des
fragments de récits qui se déroulent en Israël et dans la
Chine d’aujourd’hui et des rencontres insolites avec des
étrangers.
Les récits à la première personne portent essentiellement sur un voyage en Israël et des visites dans un service obstétrique. L’histoire du paléontologue constitue
un des fils du récit et la Chine, un des autres cadres
récurrents. Teilhard de Chardin et le Baal Shem Tov
dominent la réflexion sur la place de l’individu au sein
des générations d’hommes ensevelies et dans l’éternité. »

Tu notes le retour de Teilhard. Quant au Baal Shem Tov (le maître du bon nom), sache ceci : élevée dans le protestantisme, Annie Dillard se convertira au catholicisme, et déclarera, une fois entrée en écriture, que le christianisme constitue pour elle une tradition intellectuelle majeure. Mais elle s’intéresse également au Coran et à la tradition hassidique.« Je suis heureuse dans l’islam, déclare-t-elle. Je suis heureuse dans le judaïsme, je suis très heureuse dans le hassidisme - je parle des textes, et non des manifestations terrestres de ces religions. Intellectuellement, c’est avec le hassidisme que je me sens le plus d’affinités. Si un ange venait me dire : " O.K., maintenant vous devez choisir une religion entre les vingt figurant sur cette liste ", j’opterais sans doute pour le hassidisme. » [5]

Quand tu sais que Dillard a aussi écrit Teaching a Stone to talk, tu ne t’étonneras plus qu’un critique ait employé à son propos le terme de matérialisme spirituel. Pour ma part je la rapprocherais d’autres écrivains-entomologistes [6], tel Bergounioux (lire l’épopée du Chrysotribax Hispanicus dans Le grand sylvain - « pendant que le monde existe et que sa considération nous écrase) » dont on sait désormais les échanges épistolaires avec Ernst Jünger, chasseur de cicindèles (une variété porte son nom), tandis que Jean-Michel Palmier qui partageait cette passion a réservé une place de choix à cet aspect dans son essai (Hachette, 1995) sur l’auteur d’Orages d’acier, et l’ombre du grand Fabre est bien présente.

Pour ce qui est du spirituel dans l’art d’Annie Dillard, deux choses :

— pas de béni-ouiouisme !
— une faculté de conter qui ne paraît pas loin d’égaler celle d’un Bashevis Singer. Juge plutôt :

« RENCONTRES. Au cours d’une vie, les rencontres insolites s’accumulent. Qui sait, peut-être qu’en cet ultime instant où notre cerveau brûlera ses dernières cartouches, reverrons-nous, non ce visage tant aimé, mais une silhouette solitaire, un étranger dont l’esprit aura conservé l’image.
Un matin, je suis sortie du kibboutz pour descendre au bord du lac de Tibériade. Sur la rive d’en face, j’ai vu un homme qui fendait du bois. Ce n’était qu’une silhouette qui se découpait sur l’autre berge. J’ai entendu un tintement anormal. L’homme a levé sa masse et le métal a résonné alors même qu’elle était en pleine volée. Il l’a abattue. J’ai vu le bois se fendre et tomber en silence. La silhouette s’est courbée, puis redressée, elle a soulevé la masse à deux mains et, de nouveau, je l’ai entendue tinter à l’instant même où son extrémité frappait le ciel. Le métal est venu heurter une autre surface de métal comme le battant heurte la cloche. Puis la silhouette a laissé retomber la masse en silence. Les yeux au sol, le geste sûr, précis, le bonhomme tout juste esquissé s’acharnait consciencieusement à tabasser le ciel.
J’ai vu une barque rouge à fond plat échouée sur le rivage. Je pouvais prendre la barque, ramer jusqu’au bonhomme et lui lancer : Dites, monsieur, vous avez trouvé un coin de ciel qui descend tout près. Puis-je vous emprunter votre masse ? Votre masse et votre coin ? Car, voyez-vous, je me disais que moi aussi je pourrais cogner sur le ciel -le fissurer du premier coup et le fendre au suivant - pour hurler à Dieu si compatissant, Dieu si infiniment miséricordieux : Et les nains à tête d’oiseau, ALORS ? »

Je te laisse en cette belle et bonne compagnie !

© Ronald Klapka _ 5 décembre 2006

[1
"Ni roman, ni essai, Pèlerinage à Tinker Creek
(Prix Pulitzer 1975) est une odyssée de tous
les sens, un voyage immobile, un retour au
fruité du langage, l’oeil ouvert sur l’infiniment
petit et l’infiniment grand. C’est, selon la
formule de Thoreau, un "journal
météorologique de l’esprit".
Annie Dillard
s’oublie, se désincarne, s’émerveille, comme
le mystique de Gerard Manley Hopkins] à qui
elle fera penser, devant chaque mystère
qu’elle décèle, là où le flâneur le plus attentif
ne verrait qu’une écorce, un insecte, une
bestiole de plus...
Annie Dillard, dans ce
bestiaire pour rire, ce précis d’un
entomologiste amateur, cette cosmogonie
portable, fuit telle une nymphe."

Emmanuel Carcassonne, Figaro littéraire

[2Mais ce n’est pas pire qu’« hitchcocko-hawkien » ! Plus sérieusement, voir la réédition récente de Technique du métier d’écrivain à L’Esprit des péninsules. Lire ce commentaire de Pierre Le Pillouër. Foncer sur le numéro d’Europe : Les formalistes russes, numéro 911, mars 2005

[3 Sabine Porte a obtenu en 2002 le prix Maurice Edgar Coindreau pour la traduction de Au Présent de Annie Dillard (Christian Bourgois)

[4En voir un relevé dans l’article de Catherine Argand (Lire)

[5 in Préface de Brice Matthieussent : Les pélerinages d’Annie Dillard, à l’édition 10/18 de Pélerinage à Tinker Creek

[6 Descriptions dans Pélerinage à Tinker Creek des rites d’accouplement des mantes religieuses, des moeurs des locustes ou encore de la prédation de la nèpe géante